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Causeries du lundi, tome III, page

Ce qui fait l'intérêt de cette œuvre, c'est l'indépendance d'esprit dont fait preuve l'auteur. Il se montre libre à l'égard de la secte et, ce qui est plus rare et plus difficile, libre à l'égard de lui-même; il ne se laisse dominer ni par les préjugés du parti philosophique et irréligieux auquel il appartient, ni même par certaines opinions particulières qui semblent le lier à Helvétius. En effet, l'auteur de V Esprit et de VHomme attribue la sensibilité à la matière en général, réduit les fonctions intellectuelles à la sensibilité et par là à une propriété toute matérielle, déclare qu'apercevoir, juger et sentir, c'est la même chose, et ne reconnaît de différence entre l'homme et la bête que celle de l'organisation. — Et ne savons-nous pas que Diderot, lui aussi, dans le Rêve de d'Aleinhert et dans les Elëmens de physiologie, soutient que la sensibilité est une propriété de la matière, comme l'étendue et l'impénétrabilité, et qu'il en déduit les conséquences les plus hardies sur l'identité des êtres, qui deviennent, selon les circonstances, dieu, table ou cuvette, esprit, animal, plante ou minéral? C'est que Diderot, quand il s'abandonne à la pente de ses idées en physiologie, pousse jusqu'au matérialisme pur et simple l'idée de l'unité qui le possède et l'entraîne; il est comme précipité par le poids d'une logique irrésistible jusqu'au fond de l'abîme, où il rejoint son ami le baron d'Holbach. Voilà Diderot physiologiste et logicien. Mais, quand il n'est plus sous l'obsession de ses études d'histoire naturelle et de physique, quand il perd un instant de vue ses molécules douées d'une sensibilité latente et le jeu de ces molécules et les agrégats qu'elles forment, les combinaisons où elles

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entrent, les organismes qu'elles composent en se rejoignant, animaux microscopiques ou supérieurs, l'homme même, quand il échappe à cette magie d'une nature fatale, aveugle, uniforme dans ses procédés, ne variant ses produits qu'en raison de la diversité des circonstances, — alors un autre Diderot se révèle à nous.

Ce phénomène se produit surtout quand Diderot retrouve ses propres idées exposées et commentées dédantesquement par un écrivain maladroit. Il se fâche contre le lourdaud, il se refuse à reconnaître les analogies, il brise d'une main irritée le miroir obscur et difforme qui lui présente l'image enlaidie de sa doctrine, maintenant qu'elle n'est plus animée à ses yeux par le brillant tumulte de la conception, par la verve de son esprit, par l'enthousiasme créateur. Comme cela est naturel, et comme il arrive que l'on se dégoûte facilement de certaines idées en les voyant soutenues par certaines gens ! Diderot sent vaguement qu'il y a quelque chose au delà de cette physique et de cette chimie qui l'ont un instant séduit, qu'il existe dans l'homme des éléments irréductibles à la molécule inerte, que l'esprit et le génie, la grandeur morale et l'héroïsme, sortent d'un autre moule que celui oti la nature jette confusément et pétrit la matière banale de ses éphémères produits. Il poursuit je ne sais quel symbole d'éternité dans les créations de ce genre. Il ose en reconnaître la grandeur inexpliquée au lieu de chercher à l'expliquer en la détruisant. Il n'est plus sectaire, il est libre.

Dans l'ouvrage que nous avons sous les yeux, Helvétius a fait ce miracle. Après que Diderot a vécu dans un

long tête-à-téte avec ce livre, il en sort désabusé et non sans quelque mauvaise humeur contre ce dogmatisme qui s'emploie gravement à lier des paradoxes ternes ; il a senti l'insuffisanced'un pareil esprit occupé à résoudre les grands problèmes avec cette étourderie pesante et cette légèreté laborieuse; il a mesuré l'insuffisance de ces procédés, l'étroitesse du point de vue où s'enferme l'auteur et d'où il juge, comme d'un centre qui est ce pauvre lui-même, la circonférence infinie des choses, les aspects inépuisables de la nature, de la vie et de l'humanité. Il se détache alors, sans trop s'en apercevoir, d'une doctrine si mal servie, si lourdement compromise ; il cherche obstinément, fût-ce sans la trouver, quelque issue vers de plus hautes régions; on sent l'effort qu'il fait pour s'élever au-dessus de cette atmosphère abaissée. Des ouvrages comme ceux d'Helvétius sont bien faits pour donner la nostalgie des hauteurs.

Déjà en 1758, jugeant en quelques pages le livre de VEsprit, Diderot avait laissé entrevoir des dissidences, et d'une plume trop complaisante encore il marquait plus d'une restriction à l'éloge convenu. La plus piquante des restrictions était de s'étonner plaisamment de voir un homme riche, heureux comme Helvétius, se faire auteur. C'est évidemment le sens de ces quelques lignes, discrètement ironiques, par où commencent les Réflexions : « Aucun ouvrage n'a fait autant de bruit. La matière et le nom de l'auteur y ont contribué. 11 y a quinze ans que l'auteur y travaille ; il y en a sept ou huit qu'il a quitté sa place de fermier général pour prendre la femme qu'il a, et s'occuper de l'étude des lettres et de la philoso-

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phie. Il vit pendant six mois de l'année à la campagne, retiré avec un petit nombre de personnes qu'il s'est attachées, et il a une maison fort agréable à Paris. Ce qu'il V a de sûr, c'est qu'il ne tient qu'à lui d'être heureux; car il a des amis, une femme charmante, du sens, de l'esprit, de la considération dans le monde, de la fortune, de la santé et de lagaîté... Les sots, les envieux et les bigots ont dû se soulever contre ses principes, et c'est bien du monde. » On ne peut pas dire plus spirituellement d'un homme fourvoyé dans la philosophie : Que diable allait-il faire dans cette galère? Qu'était-ce donc que cet ouvrage nouveau auquel Diderot devait consacrer une éclatante réfutation? Grimm l'annonce ainsi dans sa Correspondance de novembre 1775 : « Il n'y a encore dans Paris qu'un très petit nombre d'exemplaires de l'ouvrage posthume de M. Helvétius, et il n'y a pas d'apparence qu'il devienne de longtemps plus commun... Z)e V homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, Yoi\k son titre. Son but est de prouver que le génie, les vertus, les talents auxquels les nations doivent leur grandeur et leur félicité, ne sont point un effet des différentes nourritures, des tempéraments ni des organes des cinq sens, sur lesquels les lois et l'administration n'ont nulle influence, mais bien l'effet de l'éducation, sur laquelle les lois et le gouvernement peuvent tout. » Cela a l'air bien inoffensif et bien anodin. Précisons la doctrine de l'auteur, et nous verrons comment Diderot fut amené irrésistiblement à la combattre par une certaine générosité de sentiments qui domine chez lui, même à travers les orgies folles de son cerveau.

La thèse principale d'Helvétius est que réducation seule fait toute la différence entre des individus à peu près bien organisés, sans que l'auteur veuille tenir aucun compte des qualités physiques ou morales qui, étant diverses, diversifient les tempéraments et les caractères. Les vrais, les seuls précepteurs de notre enfance, sont les objets qui nous environnent et le hasard. Les caractères et les intelligences sont le produit d'une infinité de petits accidents. Helvétius pousse à bout la théorie sensualiste de la tabula rasa, de l'esprit qui n'est qu'une table rase sur laquelle les sensations viennent successivement s'enregistrer d'ellesmêmes. Tout homme qui a ses cinq sens en règle est l'égal, par nature, de tout autre homme. Chacun étant également la somme de cinq sens, cette somme ne variera qu'en rapport des circonstances qui enrichiront plus ou moins cette capacité vide, ou de l'éducation qui dirigera le cours des impressions sensibles. — De là toute la série des thèses secondaires qui ne vaudraient pas la peine d'être énumérées, si elles n'étaient nécessaires pour comprendre la réfutation. Le génie n'est qu'un produit du hasard; le hasard est le maître de tous les inventeurs ; les plus sublimes découvertes se réduisent à des faits ; ce sont des accidents heureux qui les ont provoquées en révélant les faits. Mais il importe d'exciter l'attention d'oii peut naître la découverte. Et comme juger, c'estsentir, il importe de stimuler la sensation qui observe et la sensation qui compare ou qui juge. Or comment la stimuler, sinon par le désir? La sensibilité physique, étant la cause unique de nos actions, de nos pensées, de nos passions, deviendra le moyen assuré du travail

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et du progrès, si on sait convenablement l'exciter et la diriger. C'est pour se nourrir, c'est pour parer sa femme ou sa maîtresse que le laboureur se fatigue. Il faut donc encourager l'attention des hommes et la soutenir par des désirs physiques, que d'ailleurs l'objet en soit les femmes, les dignités ou la richesse, les femmes surtout ^ Promettez à l'inventeur toutes les jouissances qu'il peut désirer, vous verrez quelles inventions vous obtiendrez. Ainsi se réaliserait l'idéal d'une éducation nationale, organisée en vue du progrès par un gouvernement sage qui tiendrait dans sa main libérale et toujours ouverte ces différents mobiles. L'État doit donc en conséquence, et conformément à la doctrine d'Helvétius, se faire le distributeur officiel de ce genre de faveurs et, à l'aide de ces récompenses nationales, l'entrepreneur des découvertes et le promoteur du génie. — Nous passons sous silence les autres extravagances du même ordre qui remplissent le livre.

Ainsi, dans cette histoire philosophique de l'homme, tout commence par la sensation, se continue par le désir et s'achève par la sensation. Tel est le cercle étroit et monotone où se meut la plus verbeuse dialectique, qu'Helvétius pense égayer de temps en temps par les inventions de la plus froide immoralité. Que l'on compare ce lourd traité avec le petit écrit si ingénieux et délicat de Stuart Mill sur l Utilitarisme , et l'on pourra se rendre compte non seulement du progrès des temps qui ne permettait pas aisément de nos jours l'étalage d'une telle bassesse de sentiments, mais sur-

1. « L'amour des talents est fondé sur l'amour des plaisirs physiques, et surtout sur celui des femmes. » Tome 1, page 128.

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tout de la différence des esprits qui du mênie principe tirent des conséquences si opposées, selon qu'il s'y mêle plus ou moins d'élévation naturelle dans les idées. Tant il est vrai que la logique n'est pas tout dans ces sortes de constructions abstraites et qu'elles se ressentent toujours du climat intellectuel et moral où elles ont pris naissance !

On comprend que le bon sens de Diderot se soit révolté contre de si impertinentes théories. Rien n'égale la verve furieuse, endiablée, de cette réfutation. Ce n'est pas une réponse dogmatique et en règle: tout l'ouvrage est plein de caprice et d'humour, abondant en digressions, inépuisable en fantaisies. Sur des points très importants l'auteur est bref; sur d'autres il ne tarit pas. C'est une réponse parlée; le ton s'y ressent de la discussion improvisée, et nous pouvons trouver là l'image des conversations éblouissantes de Diderot quand il jugeait un auteur ou un livre et qu'on l'écoutait pendant des heures entières, pérorant avec de grands gestes, des attitudes tantôt ironiques, tantôt tragiques, se promenant à grands pas à travers sa chambre, lançant de droite et de gauche les traits d'un esprit inépuisable. Regardez bien : voici Helvétius en scène ; il débite de temps en temps et gravement ses aphorismes ; Diderot est là , devant lui , ripostant sans cesse avec des arguments nouveaux, relevant le dialogue par la variété du ton, tantôt désarmé par le désir de la gloire qui possède Helvétius, attendri, paternel et protecteur, souvent satirique, souvent cynique dans sa manière d'avoir raison, parfois indigné. Ce sont des apostrophes, des exclamations, les tours de phrase les plus inattendus, les plus amu-

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sants du monde, des interjections et des tirades : une scène de comédie oratoire et philosophique. Nous sommes au spectacle ; mais il y a vraiment peu d'acteurs et d'orateurs qui vaillent ce Diderot dans ses bons moments. — Et avec cela il a si fort raison contre ce pauvre Helvétius, qu'il ne ménage que par un reste de camaraderie !

Il faut voir comme il se moque de ces oracles pédantesques d'Helvétius : « Sans passion, point de besoins, point de désirs; sans besoins et sans désirs, point d'esprit, point de raison. » D'où cette conclusion qu'il faut créer et diriger les passions. — En vérité! répond Diderot, dans un langage que je suis obligé d'abréger et souvent de modifier (tant il a de vivacités qui se refusent à la citation), mais l'éducation ou les hasards rendront-ils passionnés les hommes nés froids? Votre éloge des passions est vrai, mais comment pourrez-vous avec votre éducation et vos accidents créer une passion dans celui à qui la nature l'a refusée? Tâchez donc d'inspirer la fureur des femmes à un eunuque, et combien d'hommes que la nature a maltraités! Les uns manquent de désirs pour une chose, d'autres en manquent pour une autre... A entendre Helvétius, on dirait qu'on n'a qu'à vouloir pour être. Que cela n'est il vrai M — Les femmes, dites-vous, devraient concevoir une si haute idée de leur beauté qu'elles crussent nen devoir faire part qu'aux hommes de talent ou bien aux grands capitaines. — Idée platonique, vision contraire à la nature. Il faut qu'elles couronnent un vieux héros, mais

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