Tome I Y, page
Le génie garde son secret, et le problème demeure intact devant nous.
Mais reconnaître l'essence indéfinissable du génie, cela ne vaut-il pas mieux que de le détruire en l'expliquant? Qu'avons-nous gagné de notre temps à ce que de brillants successeurs de Diderot aient voulu aller plus loin et nous donner la formule du génie à peu près comme on donne la formule d'une combinaison chimique? Qu'avons-nous gagné à ce qu'on ait essayé avec tant de ressources d'érudition et d'esprit, avec une dialectique si savante, de transformer l'histoire des littératures et des sciences, l'histoire du génie de l'homme en un problème de mécanique psychologique? Qui a-t-on persuadé? Et la tentative a-t-elle eu d'autre résultat que de faire honneur à la vigueur d'intelligence qui s'y est déployée? Non, Diderot l'avait bien senti, le génie n'est pas un produit, une résultante, à moins que vous ne mettiez au fond de votre creuset, dans la somme des principes composants, une force centrale et dominante que n'expliquera aucune transformation de mouvements matériels, aucune composition extraordinaire de la matière. Le génie est avec l'héroïsme la forme la plus éclatante de la personnalité humaine : cela est tout à fait distinct du tempérament et de la race, de toutes les influences de l'hérédité physiologique et du milieu, de toutes les particularités de l'organisation cérébrale. Les théories positives viennent échouer là. Si vous les placez en face du résultat qu'elles veulent expliquer, elles se déconcertent; elles ne font que mettre plus clairement en lumière par l'insuffisance de leurs explications cet élément individuel qui est la marque
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du grand homme et qui ne se laisse réduire à aucune des influences connues de la nature. Elles le signalent par leur silence même ; elles le démontrent en prétendant s'en passer. Ou bien, aimerait-on mieux dire avec Diderot : « La conformation de la tête, des viscères, la constitution des humeurs? Tout cela est à merveille et j'y consens, mais on avouera que, pas plus que moi, personne n'en a la moindre idée. »
DIDEROT INÉDIT (sTJITE). — LE PLAN d'uNE UNIVERSITÉ.
A peine Diderot achevait la Réfutation d'Ilelvétius, qu'il se mettait à la préparation d'un ouvrage d'un genre très différent, le Plan cVune université pour le gouvernement de Russie, qui fut écrit en 1776, et qui n'a jamais été, jusqu'ici, connu en France dans toute son étendue. J'ajoute que la gravité des questions qui y sont posées et résolues est exceptionnelle. Encore ici Diderot est un précurseur comme pour l'idée du transformisme. C'est là un des trois ouvrages les plus considérables qui font le prix de l'édition nouvelle. On nous dit qu'en 1813 le manuscrit original avait été communiqué par Suard à M. Guizot, alors rédacteur des Annales de Véducation, qui en donna un extrait. Ce manuscrit de cent soixante-dix pages, entièrement écrit de la main de Diderot, surchargé de ratures et de corrections, fut remis, à la mort de M. Suard, entre les mains de sa veuve, qui probable-
ment le détruisit. Mais la copie définitive avait été envoyée à sa destination, et c'est sur cette copie, retrouvée à l'Ermitage, que l'ensemble du travail a pu être reconstitué. Pour ne pas troubler l'exposition et la discussion des idées de Diderot en matière de pédagogie, nous ne distinguerons pas ce qui a été déjà publié de ce qui est inédit, et nous considérerons l'œuvre dans son intégrité, sans nous occuper davantage des publications partielles qui en ont été faites. Elle touche d'ailleurs à tant de questions encore controversées de nos jours, elle y touche avec une telle hardiesse de solutions radicales qu'on nous permettra d'y insister tout particulièrement. Nous y retrouverons la plupart des doctrines et même des passions con-' temporaines dont l'enseignement public est l'objet.
Le Plan d'une université est précédé d'un Essai sur les études en Russie, qui paraît être l'ébauche ou l'occasion de l'ouvrage futur. Dans cet Essai, du reste très court, Diderot constate que les meilleures écoles se sont établies dans les pays protestants. « C'est donc là, dit-il, qu'il faut chercher les meilleures et les plus sages institutions pour l'instruction de la jeunesse. » Il examine, à cette occasion, les trois sortes d'écoles établies en Allemagne : les premières, les Rechen- Schulen, les écoles à lire, à écrire, à compter, — puis les Gymnases, et enfin les Universités. Les renseignements qu'il nous donne sont exacts et fort intéressants pour l'époque. L'avidité d'apprendre, la curiosité de Diderot, le servent bien dans cette circonstance. Il a mis à profit l'expérience de son ami Grimm, ses entretiens avec le prince Henri de Prusse, les Nassau-Saarbrûck, les jeunes Allemands qui
le visitent à Paris, et aussi toutes les informations qu'il a prises de droite et de gauche en traversant l'Allemagne pour se rendre en Russie. Le Voyage en Hollande avait déjà montré avec quelle passion de science encyclopédique et quelle activité d'esprit il étudiait dans les pays nouveaux, en philosophe pratique, en économiste plus qu'en artiste, les mœurs, les coutumes, les institutions, les étahlissements puhlics, l'état du commerce et de l'industrie. Rien de tout cela ne se perdait dans sa vaste mémoire, ni dans le recueil de notes où chaque fait avait sa place.
Déjà dans cet Essai percent quelques critiques où s'annoncent les idées nouvelles qui se feront jour plus tard, n reproche aux gymnases allemands de donner trop de temps à l'étude des langues anciennes et de n'y pas mêler assez de connaissances utiles. « En général, dans l'établissement dés écoles, on a donné trop d'importance et d'espace à l'étude des mots; il faut lui substituer aujourd'hui l'étude des choses ^ . » Diderot devance sur ce point les réformateurs de notre temps. 11 les devance aussi sur cet autre, à savoir que l'étude des langues est devenue et devient tous les jours d'une telle étendue, qu'il ne sera plus possible à l'esprit d'y suffire. Un des prochains résultats de ce mouvement de la société moderne sera l'abandon des langues anciermes pour les langues modernes. Le français, l'italien, l'anglais, l'allemand, sont aujourd'hui quatre langues presque essentielles à l'homme qui a joui d'une éducation libérale. En même temps, les arts et les sciences s'accroissent