Introduction à fa médecine expérimentale
chez Diderot, n'est-ce pas de la rapprocher ainsi de celle de Claude Bernard? Pour arriver à cette théorie, qui satisferait un Descartes oii un Leibniz, il fallait traverser bien des couches superposées de préjugés d'école ou de parti : ce n'était pas un facile effort de le faire, ce n'est ni un faible mérite de l'avoir fait ni un médiocre honneur.
Ces grands sujets, l'invention, l'art, la science, le talent, tous les emplois supérieurs et les hautes facultés de l'esprit trouvent dans Diderot un interprète à leur niveau. Il s'y élève et, malgré quelques défaillances, il s'y maintient par un enthousiasme sincère. Nul plus que ce philosophe de la nature n'a senti, nul n'a mieux exprimé, à certains moments, la grandeur de l'homme ; nul ne s'est préoccupé plus que lui, au dernier siècle, de rechercher l'origine et la nature du génie. Dans un beau fragment inédit qui se rejoint tout naturellement par le ton et par le sujet à la Réfutation d'Helvétius,, il se demande quelle est cette mystérieuse essence, quelle est cette qualité d'âme particulière, secrète, indéfinissable, sans laquelle on n'exécute rien de très grand ni de très beau. « Est-ce l'imagination? Non, répond Diderot. J'ai vu de belles et fortes imaginations qui promettaient beaucoup, et qui ne tenaient rien ou peu de chose. Est-ce le jugement? Non. Rien de plus ordinaire que les hommes d'un grand jugement dont les productions sont lâches, molles et froides. Est-ce l'esprit? Non, l'esprit dit de jolies choses et n'en fait que de petites. Est-ce le goût? Non. Le goût efface les défauts plutôt qu'il ne produit les beautés; c'est un don qu'on acquiert peu à peu, ce n'est pas un ressort de nature* » Puis, revenant sur
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lui-même et s'analysant sous forme indirecte : « Est-ce la chaleur, la vivacité, la fougue même? Non, répond toujours Diderot qui se connaît bien : les gens chauds se démènent beaucoup pour ne rien faire qui vaille. Est-ce la sensibilité? Non encore. J'en ai vu dont l'àme s'affectait promptement et profondément, qui ne pouvaient entendre un récit élevé sans sortir d'euxmêmes, transportés, enivrés, fous, un trait pathétique, sans verser des larmes, et qui balbutiaient comme des enfants, quand il fallait parler ou écrire ^ » Oii donc est ce ressort de nature qui pousse aux grandes œuvres? Diderot est contraint par son système d'accorder beaucoup à la conformation du cerveau, mais il avoue avec une très louable ingénuité que de cette conformation particulière ni lui ni personne n'a de notion précise, et qu'en assignant une telle cause on ne sait trop ce qu'on veut dire. — Ce qui est le plus saillant dans le génie, c'est une sorte d'intuition qui devance et guide l'observation. « Le génie ne regarde point, il voit; il s'instruit, il s'étend sans étudier; il n'a aucun phénomène présent devant lui, mais ils l'ont tous affecté, et ce qui lui en reste, c'est une espèce de sens que les autres n'ont pas ; c'est une machine rare qui dit : cela réussira,., et cela réussit ; cela ne réussira pas,., et cela ne réussit pas; cela est vrai ou cela est faux,., et cela se trouve comme il l'a dit. » C'est une sorte d'esprit prophétique^ conclut Diderot, différent selon l'art, la science, les conditions où on l'emploie. — Nous voilà au rouet, comme disait Montaigne; partis de l'inexplicable, nous y revenons.