‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 75 sur 96 · Œuvres complètes de Frédéric le Grand, tome XXIV · texte numérisé non relu

Œuvres complètes de Frédéric le Grand, tome XXIV

Russie; mais je ne l'ai pas vue. J'ai manqué l'occasion d'aller à Moscou, et je m'en repens un peu. Pétersbourg n'est que la cour, un amas confus de palais et de chaumières, des grands seigneurs entourés de înougicks et de pourvoyeurs. Je vous confesserai tout bas que nos philosophes qui paraissent avoir le mieux connu le despotisme ne l'ont vu que par le goulot d'une bouteille. Quelle différence du tigre peint par Oudry, ou du tigre dans sa forêt ! Je n'ai guère vu

que la souveraine Je touche à la fin de mon

exil, et je vais rentrer dans la volière dont je me suis échappé depuis quinze mois. Mon ramage, qui n'était pas déjà trop mélodieux, n'aura-t-il point souffert des ramages durs et barbares des oiseaux tudesques, helvétiens, prussiens, polonais, esclavons et russes avec lesquels j'ai vécu, c'est ce que vous aurez la bonté de me dire quand vous m'aurez entendu chanter. J'ai fait bien du chemin; j'ai vu beaucoup de villes, voilà ce que j'ai de commun avec Ulysse et tous les courriers ; pour les mœurs des hommes, c'est une étude dont je n'ai pas tardé à me dégoûter. Il faut un long séjour pour connaître avec un peu d'étude les phénomènes les plus communs ; et le voyageur qui à chaque tour de roue jette une note sur ses tablettes, ne se doute pas qu'il écrit un mensonge : c'est pourtant ce qu'il fait. Il n'y a pas longtemps que j'ai eu le plaisir d'entendre deux hommes très instruits se contredire de la manière la plus formelle sur le tablier des Ilottentotes : ils avaient fait ensemble le voyage du Cap ^ »

1. Lcllrc inédite à M""= Ncckcr, du G septembre 1774, communiquée par M. Othcnin d'Haussonville.

DIDEROT INÉDIT (SUITE ET FIn). — CONCLUSION

Il est temps de résumer les impressions que nous ont laissées les œuvres inédites de Diderot. Sont-elles de nature à modifier de quelque façon notre jugement sur l'écrivain ou sur le philosophe? Je dirais volontiers qu'elles le complètent en l'étendant et le précisant. Elles confirment assurément l'idée que nous avions déjà de Diderot écrivain. Plusieurs de ces fragments nous mettent sous les yeux les idées à mesure qu'elles naissent, qu'elles jaillissent plutôt de ce puits sans fond, comme l'appelait Grimm, et qu'elles s'étalent dans leur désordre natif, sans que l'auteur fasse le moindre effort pour les diriger et les ordonner. On nous dira que la plupart de ces fragments sont des recueil de notes, soit. Mais y a-t-il un signe certain auquel on puisse, chez Diderot, distinguer les matériaux bruts de l'ouvrage lui-même? A-t-il jamais fait autre chose que des ébauches en toute chose? Certes il a des parties du bon écrivain, parfois même du grand écrivain; il n'est cependant ni l'un ni l'autre. Il y a chez lui mouvement, éclat, imagination, chaleur. Mais

il arrive rarement que ces belles qualités se soutiennent. Au milieu d'une page éloquente, voici un mot impropre, une image discordante, une note fausse dans l'harmonie qui commençait à s'emparer de vous. Tout ce que donnent seuls le travail et la réflexion faitdéfaut, la propriété constante des termes, la mesure, la proportion, il faut bien dire aussi le goût. La déclamation arrive vite dans ces pages ardentes et précipitées que la passion dicte, que la raison ne surveille pas. L'émotion, livrée à elle-même, s'exalte en s'exprimant, l'écrivain qui s'y abandonne croit ressentir plus qu'il n'éprouve en réalité. Il est sincère au moment où il écrit, mais c'est d'une sincérité d'imagination que le lecteur reconnaît bien et qui, refroidie pour lui, produit je ne sais quel irrésistible soupçon d'un jeu ou d'un rôle qui nous tient en garde ou nous inquiète.

Une curieuse expérience, que nous avons faite souvent au courant de cette étude, est de citer Diderot. On peut, certes,rassembler au hasard de ses pages une foule de traits heureux, d'agréables récits, des tableaux ravissants, des raisonnements revêtus d'éloquence, des inspirations de verve ou d'ironie qui donnent une haute idée de la vigueur et de l'élan de cette intelligence, de ses ressources d'esprit. Je porte un défi à l'admirateur le plus passionné de pouvoir citer une page entière sans quelque scrupule ou quelque appréhension sur un mouvement trop prolongé et qui s'use en se répétant, sur quelque négligence grave ou quelque banalité qui déconcerte l'impression donnée, sur une métaphore incohérente, plus souvent sur l'exagération manifeste du ton qui s'élève

jusqu'à blesser les oreilles un peu délicates, comme un bruit excessif d'instruments ou une tempête d'orcbestre. Il faut ou retrancher ou modifier, sans en avoir l'air, quelques mots criards, si l'on veut ne pas troubler la jouissance du lecteur. Le mieux est de retrancher, et beaucoup. On le peut sans inconvénient. De cinq à six pages débordantes ou tumultueuses on fait une page excellente qui, en disant moins, fait entendre davantage. Soumettez donc, si vous l'osez, à ce genre d'expériences les vrais écrivains, un Pascal, un Bossuet, un Voltaire, et vous verrez ce qui restera du chef-d'œuvre mutilé. En enlevant un mot de ces pages définitives, vous en ruinez l'architecture, de même que pour certains métaux sortis de la fournaise, l'équilibre des molécules est si parfait qu'on le détruit si l'on en touche une seule, laquelle étant changée de^ tout croule et tombe en poussière.

La méthode de travail de Diderot explique les graves défauts de l'écrivain. Comment pourrait-il se reconnaître, réfléchir, proportionner son effort à l'idée, mesurer l'emploi de son esprit dans cette multiplicité d'occupations diverses et simultanées qui l'absorbent et le dispersent en même temps ? Ouvrons son atelier. Que de choses à la fois, que d'entreprises différentes, que de commencements en tout genre! Tout s'ébauche, rien ne s'achève. D'abord, pour lui-même, combien de travaux divers et pour une seule journée et dans chaque heure ! Quatre ou cinq articles de YEnajdopédie en train sur les sujets les plus variés , beaux-arts et arts mécaniques, philosophie et industrie, des volumes de planches à revoir et à corriger, le Neveu de Rameau ou Jacques le Fataliste, qui s'agitent dans

cette tête encombrée et fumante; avec cela, des plans, des projets de théâtre qui naissent d'une anecdote, d'un trait qu'on vient de lui raconter, d'un fait historique qu'il rencontre dans un livre. Entre temps il lit tout ce qui paraît, il s'instruit à toutes les sources; il court au Jardin des Plantes suivre les cours de chimie de Rouelle, il annote les Eléments de physiologie de lïaller, les ouvrages de Bordeu, il amasse des documents innombrables, il les rédige à la hâte. Voilà pour lui. Pour les autres, quelle générosité naïve et toujours prête ! On ne l'invoque jamais en vain, dans une détresse littéraire, dans les circonstances importantes ou critiques. Il ne se plaint de rien ni de personne. « On ne me vole pas mon temps, disait-il, je le donne. » Tantôt il le donnait à son ami Grimm, qui, en partant pour ses voyages, lui remettait son tablier, et l'on sait s'il y faisait honneur, entassant feuilles sur feuilles pour la Correspondance littéraire, qui ne pouvait souffrir d'interruption, courant au théâtre pour voir la pièce nouvelle et en rendre compte , chez le libraire pour y acheter le livre nouveau, chez les peintres et chez les sculpteurs pour y noter ce qui s'y prépare, aux salons enfin, illustrés par sa plume qui vaut un pinceau. Tantôt ce sont les Dialogues sur le commerce des blés que l'abbé Galiani le prie de revoir avant la publication ; puis cest le linge de son ami d'Holbach qu'il faut blanchir, œuvre difficile, car le Ijaron n'est guère écrivain, et il veut écrire. Ce sont ses lettres aussi, auxquelles il consacre les rognures de ses journées si bien remplies et qui sont un charme pour lui et une sorte de devoir de conscience. C'est

M'"^ VoUand à qui il faut tout dire, c'est M'^' Jodin qu'il faut avertir de ce qu'elle ne doit pas faire, c'est Falconet par-ci, c'est l'abbé Lemonnier par-là. Et les princes de l'esprit avec lesquels il faut entretenir de bonnes relations diplomatiques, souvent difficiles, les Rousseau, les d'Alembert, les Voltaire !

Et ce n'est pas tout. Il y avait des suppliques, des mémoires à rédiger, soit à l'adresse de grands seigneurs comme le duc de la Vrillière, soit deM"^^Necker, pour des misères, imméritées ou non, mais qui lui semblaient être des droits et auxquelles sa plume se prêtait avec une charité touchante. C'était surtout dans l'ordre des infortunes littéraires qu'il fallait le voir à l'œuvre, actif, inépuisable en conseils, prodigue de son temps et de ses pages ! M'"^ de Vandeul nous raconte que tout lui était bon s'il s'agissait d'obliger : épîtres dédicatoires à écrire pour des musiciens, plans de comédies pour celui qui ne savait qu'écrire, esquisses développées de scènes pour celui qui n'avait que le talent des plans, préfaces ou discours, selon le besoin de l'auteur qui s'adressait à lui. « Un homme vint un jour le prier de lui écrire un Avis an public pour une pommade qui faisait croître les cheveux; il rit beaucoup, mais il écrivit la notice. » Enfin restait à pourvoir à son petit budget personnel. Il avait abandonné à M'"*^ Diderot ses revenus réguliers, qui suffisaient à peine à l'entretien d'un ménage modeste. Mais « il était ti^ès dissipateur, dit sa fille; il aimait à jouer, jouait mal ^i perdait toujours ; il aimait à prendre des voitures, les oubliait aux portes, et il fallait payer une journée de fiacre. Les feuunes auxquelles il fut attaché lui ont 1. '^9

causé des dépenses dont il ne \oulait point instruire ma mère. » Il était artiste en outre, amateur passionné de bagues, de pierres gravées, d'estampes, de miniatures. Pour suffire à ses fantaisies, il fallait se procurer de l'argent, et il avait recours à toute sorte de travaux auxquels il n'attachait pas son nom. Il travaillait pour des corps de métiers ou bien pour des magistrats ; il composait des discours pour des avocats généraux, des discours au roi, des remontrances de parlement et diverses autres choses qui, disait-il, étaient payées trois fois plus qu'elles ne valaient. On raconte même que dans les premiers temps il faisait des sermons pour les prédicateurs dans l'embarras. De cette sorte d'œuvres,improviséespour quelques louis au courant de ' la plume, il nous reste la Lettre sur le commerce de la librairie, écrite pour la corporation des libraires, retrouvée en 1861, et qui contient des pages d'un vif intérêt sur la vente des livres à cette époque, les gênes singulières qu'elle subissait, les profits qu'elle pouvait rapporter, la condition des hommes de lettres, leurs relations avec les éditeurs, la joie du premier argent gagné par un auteur, ses exigences croissantes avec son premier succès, et enfin quelques détails personnels très curieux, comme le passage où Diderot estime à 40 000 écus le bénéfice de ses travaux littéraires jusqu'en 1767. — On aime à croire que ce genre de besogne inférieure se ralentit après qu'il lui fut tombé une petite fortune du ciel du Nord, et que ses dernières années du moins furent protégées contre des tentations subalternes où son talent courait risque de s'avilir. Mais, d'après la simple énumération des travaux qui remplissaient cette vie, comment s'étonner

que le temps manquât à l'écrivain, la réflexion à sa pensée, le soin à son style'? On est surpris que tant de qualités aient pu survivre à une pareille dissipation de forces.

Sa nature d'esprit s'opposait aussi bien que sa méthode de travail à ce qu'il devînt un véritable écrivain. Il écrit comme il cause, avec la même verve et le même feu, les mêmes négligences et le même décousu. A vrai dire, il parlait plutôt qu'il ne causait. Il dissertait, il s'animait au bruit de sa parole, au mouvement de ses idées, il s'abandonnait au hasard de ses impressions, se mettant en scène, écoutant à peine. C'était un orateur sans tribune, dans son cabinet, à table, plutôt qu'un causeur. « Cet homme-là, disait Voltaire, est fait pour le monologue. » Le baron d'Holbach s'en accommodait à merveille, lui donnant de temps en temps la réplique par ses anecdotes et ravivant son entretien par des saillies qui devenaient pour Diderot autant d'occasions nouvelles de s'élancer plus loin ou ailleurs. Mais M™^ Geoffrin le redoutait et l'écartait de ses dîners fameux du mercredi. Elle craignait, disait-elle, sa pétulance, la hardiesse de ses opinions, soutenue, quand il était monté, par une éloquence fougueuse et intempérante. A ces dîners éclectiques, où se réunissaient les étrangers de distinction et tout ce que la ville et la cour avaient de plus instruit et de plus poli, gens de lettres, philosophes, artistes, grands seigneurs et leurs femmes, d'Alembert convenait mieux avec la sage ordonnance de son esprit.

La conversation est une mauvaise école de composition et de style. On s'habitue aux digressions, aux

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épisodes, aux parenthèses, ce qui est mortel à l'art d'écrire. Diderot se rendait compte à lui-même de ces habitudes qui donnaient une empreinte et une forme particulières à son esprit. «. Voyez, disaitil à M'^'' Volland, les circuits que fait la conversation : les rêves d'un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites... Tout se tient, mais il serait bien difhcile de retrouver les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d'idées disparates... 0 chère amie, combien je suis bavard! Ne pourrai-je jamais, comme disait M'"'' de Sévigné, qui était aussi bavarde et gloutonne, quoi! « ne plus manger et me taire? » Par malheur, il transporte avec lui ses habitudes d'esprit quand il se met à écrire. Il garde le mouvement, le feu, l'abondance qui entraînaient ses auditeurs ; mais ici les défauts se marquent : le sujet change à chaque instant, se transforme, s'éparpille. Ou bien l'auteur revient sur son idée pour l'affaiblir en l'exagérant; ou bien il l'abandonne et bat la campagne.

Il y a une jolie scène dans le Mercure de 1779, c'est le récit que Garât, tout jeune alors, nous fait de sa première entrevue avec Diderot à La Chevrette. Nous le voyons, nous l'entendons. Quelques traits suffiront pour nous remettre la scène entière sous les yeux : « Le cœur me battait avec violence, dit Garât, au moment de voir le grand homme dont j'avais tant de fois admiré le génie. J'entre avec le jour dans son appartement, et il ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m'épargne la peine de balbutier le motif de ma visite; il le devine apparemment... Il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il connncnce à pailer,

mais d'abord si bas et si vite que j'ai peine à l'entendre et à le suivre... Peu à peu sa voix s'élève et devient distincte et sonore; il était d'abord immobile; ses gestes deviennent fréquents et animés. Il ne m'a jamais vu, et lorsque nous sommes debout, il m'environne de ses bras; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si les liaisons rapides et légères de son discours amènent le mot lois, il me fait un plan de législation; si elles amènent le mot théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames ou de tragédies. A propos des tableaux et des scènes qu'il entrevoit, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité, et il récite ou traduit les Annales et les Histoires. De là il passe aux barbares qui ont détruit tant de chef s-d' oeuvre, à Herculanum, où peut-être on en retrouvera, ce qui le ramène en Italie, à Térence, à Horace. Cela continue d'un train fou. Beaucoup de monde entre dans l'appartement. Le bruit des chaises qu'on avance et qu'on recule le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu de la compagnie et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes sur les lois, sur les drames et sur l'histoire; il a connu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti tout le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le front et arrache sa main de la mienne avec une douleur véritable . »

Diderot fut le premier à rire de cotte caricatm^e ;

mais en est-ce bien une? Lui-même, dans un très piquant morceau inédit, nous livre le secret des tentations multiples qui viennent l'assaillir et disperser son esprit quand il veut composer, quand il a pris une feuille de papier blanc et qu'il écrit en tête le sujet qu'il veut traiter : De la Diversité des jugements, par exemple. Oui, c'est bien cela dont il veut parler... Mais quoi! plus on médite un sujet, plus il s'étend; on finit par trouver que c'est l'histoire de tout ce qu'on a dans la tête et de tout ce qui y manque. Il part tant de branches de tous les côtés, et ces branches vont s'entrelacer à tant d'autres, qui appartiennent à des sciences et à des arts divers, qu'il semble que pour parler pertinemment d'une aiguille, il faudrait posséder la science universelle. Qu'est-ce qu'une bonne aiguille? Dieu seul le sait. — Tel aussi ce sujet de la diversité de nos jugements. S'il en est un qui n'ait ni rive ni fond, pour celui qui ne veut rien laisser en arrière, c'est bien celui-là. — Ce n'est rien moins que l'histoire du monde et de la tête de l'homme. — Et encore faudrait-il prendre l'homme avant sa naissance. Car qui ne sait combien d'influences il a subies avant que de naître ! — L'enfant éprouve toutes les sensations de la mère. C'est donc l'histoire de la mère qu'il faut raconter. Et nous voilà à l'infini; en cela, comme en tout le reste, on ne peut pas plus finir qu'on n'a pu commencer.

Ce morceau charmant est la confession de l'écrivain. C'est qu'en effet, sauf pour V Encyclopédie ^ où il était tenu en haleine par la diversité des sujets qu'il mêlait dans son travail connue il les mêlait dans sa conversation, mais qui se débrouillaient d'eux-

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mêmes sous la contrainte d'un cadre déterminé et de l'heure fixe, il n'a jamais pu mener une œuvre jusqu'au bout. On ne sait point au juste, pour ses écrits les plus célèbres, pourquoi ils commencent de telle ou telle façon, pourquoi ils s'achèvent, de même qu'on ne sait jamais, dans la conversation la plus brillante et la plus animée, à quel point précis elle a comnïencé, à quel point elle peut finir. Les Dialogues avec d'Alemhert, Jacques le Fataliste, le Neveu de Rameau ont un mouvement et un entrain merveilleux. Mais ce ne sont là que de brillantes fantaisies qui débutent par un caprice et qui n'ont d'autre raison de cesser que la lassitude* de l'auteur. Aucun plan, pas d'unité, pas de proportions, et, dans l'intervalle des passages les plus fameux, que de traversées pénibles, de circuits, de routes perdues, de défilés difficiles à franchir ! On • dirait que le hasard seul a collaboré avec le talent de l'auteur. Le talent plein de prestiges sauve tout ici. — Mais, dans d'autres œuvres, quand le talent se fatigue, comme dans VEssai sur les règnes de Claude et de Néron, la débâcle arrive. La sensibilité s'y montre vieillie, l'imagination épuisée, la déclamation fade et violente à la fois. Que d'efforts stériles et renouvelés ! quelle fécondité d'avortements !

On est un bon écrivain par nature, mais on ne se conserve tel que par volonté, et il n'y a pas un bon livre qui ne soit un acte de volonté, au même titre et en même temps qu'un signe intellectuel. Ce qui frappe le plus, quand on observe Diderot dans l'intimité de sa vie et la suite de ses œuvres, c'est l'absence complète d'une activité dirigée et" maîtresse d'elle-

même; il a toujom's appartenu à ses passions, à ses amis, à tous ceux qui l'entourent, aux événements, aux circonstances , jamais à lui ; il n'a jamais dépendu d'un plan qui ait dominé son existence ou réglé sa pensée. La plupart de ses œuvres sont filles de la circonstance : nées d'un incident, elles croissent par une série d'incidents favorables ; elles se développent ou s'arrêtent tout d'un coup sans que l'auteur ait marqué sa direction. Or, fût-on doué par la nature des facultés les plus riches et les plus rares, on ne fait rien d'excellent qu'à la condition de savoir ce que l'on veut et d'y tendre d'un effort unique et continu qui domine les impressions, qui soumette les caprices, qui rejette la fantaisie ou ne lui permette de jouer son rôle qu'en ne lui livrant pas l'empire. Eût-on reçu du ciel le plus beau talent, on ne laissera pas après soi une œuvre définitive si la volonté n'a pas réussi à être la maîtresse des idées, à les ordonner, à leur montrer le but qu'elles doivent atteindre.

Diderot n'est pas le maître chez lui, je veux dire, dans l'intérieur de son esprit. Il est la proie des circonstances qui l'assaillent et l'esclave du hasard. Il s'abandonne au flot qu'un coup de vent amène au travers de sa vie, qui l'élève parfois au sommet d'une vague éclairée par le soleil, puis, l'instant d'après, l'engloutit dans l'ombre, sans qu'il ait essayé de résister ou de se diriger. — Personne n'a mieux saisi que lui cette infirmité de sa nature : « Sensibilité, signe de la bonté de l'àme et de la médiocrité du génie... Je fais là un aveu qui n'est pas ordinaire, car si Nature a pétri une âme sensible, c'est la mienne... L'iiomme sensible

est trop abandonné à la merci de son diaphrag^ne (on sait quel rôle le diaphragme joue dans la physiologie de Diderot) pour être un grand roi, un grand politique, un grand magistrat, même un homme juste, un profond observateur et imitateur de la nature, à moins qu'il ne puisse s'oublier et se distraire de lui-même, et qu'à l'aide d'une imagination forte il ne sache se créer des fantômes qui lui servent de modèles et y tenir son attention fixée ; mais alors ce n'est plus lui qui agit, c'est l'esprit d'un autre qui le domine... » Là où règne la sensibilité, l'homme et l'écrivain sont comme dépossédés d'eux-mêmes. « Faiblesse des organes, vivacité de l'imagination, délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner à l'excès et au hasard, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou ; » c'est le bihn de l'homme sensible et voilà pourquoi il ne peut faire de grandes œuvres. Diderot le sait et s'y résigne, espérant qu'on ne le prendra pas trop au mot.

Si la volonté est nécessaire pour faire l'écrivain, je ne crains pas de dire qu'elle l'est aussi pour faire le philosophe. Dans quelle mesure Diderot l'a-t-il été et que lui a-t-il manqué pour l'être tout à fait? Pour ses amis et ses contemporains, il était le philosophe. C'était le nom sous lequel on le désignait, et lui seul à l'exclusion de Voltaire, de Rousseau, de vingt autres qui auraient pu également, à ce qu'il semble, y prétendre. Sans doute on voulait reconnaître et marquer par ce nom l'abondance de ses idées, son

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indépendance absolue des conventions humaines, son désir d'aller jusqu'au bout, non seulement de ses idées, mais de ses fantaisies d'esprit, l'absence complète de tout préjugé et l'on peut dire de tout principe, puisque sa règle unique est la sensibilité, et une sensibilité souvent violente et troublée. On voulait surtout marquer la hardiesse de l'œuvre à laquelle il s'était dévoué. Œuvre révolutionnaire au plus haut degré, ce fut la seule unité de cette vie, sur tant d'autres points abandonnée au hasard. Unité négative, si je puis dire, unité de polémique, non de doctrine, mais qui suffit pour faire à Diderot une situation en vue au-dessus de tous les autres philosophes de son temps. C'est cette passion implacable, persistante, qui a élevé contre le vieux monde, contre les vieux dogmes, contre les institutions politiques et sociales fondées sur ces dogmes, cette formidable machine de guerre, VEnajdopédie [machina destruens , non œdificans), qu'il a bâtie avec tant d'efforts , élevée à cette hauteur d'où elle domine le siècle, appelant à la rescousse pour le grand combat toutes les forces vives, toutes les intelligences, tous les talents, les animant et les disciplinant, les engageant tour à tour dans la mêlée avec une ardeur qui s'unit à la stratégie la plus sa- » vante, seul maître, seul chef de cette immense armée j qu'il inspire, qu'il lance en bataillons serrés, toujours le premier au feu, toujours en tête, renouvelant chaque jour son effort avec une indomptable et furieuse ténacité. |

Cette philosophie « ferme et hardie, » dont il tire sa gloire et tout le prix de V Encyclopédie , c'est la ;

revendication du droit naturel, de la loi naturelle sous toutes ses formes, c'est aussi îa haine de toute autorité s'exerçant dans le domaine de la pensée, c'est l'assaut donné aux bastilles et aux églises; plutôt encore aux églises, car nous avons vu avec quelle facilité Diderot s'arrangeait du pouvoir absolu quand ce ])ouvoir était aux mains de Catherine ou d'un souverain quelconque favorable aux philosophes. C'est un cri de révolte qu'il pousse au milieu de son siècle. Les occasions lui sont indifférentes, tout lui est bon pour armer les esprits. Son œuvre est moins une démonstration, une théorie raisonnée qu'une dialectique enflammée, une invective ardente, infatigable contre toutes les formes de « la tyrannie » intellectuelle, morale ou religieuse.

Mais enfin, en dehors de cette philosophie toute négative, animée par des passions qui n'admettent pas le raisonnement calme et la logique commune, quand il n'est plus l'ouvrier de cette œuvre de colère, le prophète et le soldat de ce mouvement social, encore bien tumultueux et confus, qui aura des échos formidables vingt ans plus tard, a-t-il vraiment les qualités du philosophe? Qu'il le soit par un certain don d'intuition vive, par cette multitude d'aperçus qui jaillissent de son cerveau, qui se pressent et s'amassent autour de chaque question, par cette spontanéité d'imagination et de raison mêlées qui étonnent, éblouissent le lecteur, à un siècle de distance, comme ils entraînaient les auditeurs de ces improvisations merveilleuses, j'y consens. Mais ici encore se marquent les imperfections et les la. cunes de cet esprit puissant et déréglé. Pour être le vrai

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philosophe, il lui manque, avec le calme de l'esprit, la faculté logique, non pas assurément celle qui suffit à la polémique, mais celle qui poursuit l'accord fondamental entre un grand nombre d'idées et donne à l'intelligence le sentiment et la joie d'une harmonie supérieure. Il lui manque la faculté de démonstration, non pas celle qui discute et nie, mais celle qui élève des théories sur un ensemble de preuves suivies et raisonnées. Diderot appartient à cette race d'esprits qui, dédaignant de démontrer à la façon des simples mortels ce qu'ils pensent être la vérité, rendent des oracles ou font des dithyrambes à la façon des inspirés. — Il lui manque enfin cet effort de volonté, aussi nécessaire pour établir l'unité dans la vie intellectuelle qu'il l'est dans la vie morale, pour maintenir l'ensemble des idées sous un lien logique, devant le regard de l'esprit, et sans lequel la pensée se recompose et se dissout perpétuellement, livrée à tous les caprices, à toutes les humeurs, aux fantaisies de l'imagination ou des sens, à la mobilité des •impressions sans règle et sans frein. La volonté, si on l'entend ainsi, est le ressort de la faculté logique et le principe de l'unité des idées. Il y a donc, en un certain sens, un effort moral indispensable à la tenue et à la direction de l'esprit. C'est ce ressort qui fait défaut à Diderot. Peut-on considérer comme le type du philosophe, ainsi qu'on le faisait de son temps, cet être changeant et mobile qui déconcerte la critique, qui s'exalte tour à tour dans les* sens les plus divers? Il disait plaisamment : « Les habitants de mon pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouette... La tête d'un Langrois est

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comme un coq d'église en haut d'un clocher, elle n'est jamais fixe dans mi point... Pour moi, je suis hiende mon pays; seulement le séjour de la capitale et l'étude m'ont mi peu corrigé. » Pas autant qu'il le croyait.

Yoyons-le dans l'ordre des affections et des sentiments moraux. — Qu'y a-t-il de plus étonnant que ce mélange d'enthousiasme pour la vertu et d'immoralité absolue qui remplit sa vie et ses œuvres? Ceist plus qu'un amoureux platonique et solitaire de la vertu, c'est un prédicateur, c'est un apôtre. Il pousse cette idée jusqu'à une sorte de douce manie. 11 veut que le théâtre ne soit qu'une école de bonnes actions et de bonnes mœurs. Les arts ne doivent pas avoir un autre but : former l'honnête homme, développer en lui la conscience de son devoir avec toutes ses ressources, ses nuances, ses délicatesses, lui faire aimer l'honneur, la probité, tout cela est l'objet unique de l'art, de l'éloquence, de la poésie. Et à ce beau spectacle de l'humanité, devenue une grande école mutuelle de vertu, sa sensibilité s'émeut; de douces larmes l'inondent; il bénit le monde, il bénit ses amis, il se bénit lui-même.

Quel édifiant patriarche, s'écrie-t-on ! quel bon père de famille ! quel modèle de sensibilité et de délicatesse ! Tournez la médaille. Ouvrez ses livres, ses romans, ses lettres, vous êtes confondu de cette absence complète de sens moral, au moins en ce qui regarde tout un ordre des relations humaines, de ce goût pour les scènes les plus graveleuses, de cette friandise d'obscénité qui attire et trouble certaines imaginations, à la lecture des Bijoux indiscrets ou (le rOiseau blanc. — 11 prêche l'union

libre dans le Supplément au Voyage de Bougainville, et en attendant que le mariage à la façon du bon Orou ait passé dans les codes Immains, il le pratique sans scrupule à coté de l'autre, persuadé que des scrupules seraient des concessions aux vieux préjugés et que la morale de l'avenir établira l'indifférence complète à l'égard de ces actions physiques auxquelles la société hypocrite ou trompée attache quelque importance, sans qu'elles en aient aucune aux yeux de la nature. — N'est-ce pas lui qui se charge d'éclairer sa fille sur les lois les plus secrètes de la vie, l'instruisant non de la moralité des choses, mais de leurs inconvénients et de leurs périls, avec une hardiesse de langage dont il s'applaudit et qui nous confond? Dans tous les autres rapports de famille, même délicatesse. Il parle de sa femme à M"^ Volland dans des termes d'une crudité qui devaient embarrasser sa maîtresse. — Chose singulière ! Partisan de l'union libre, il ne l'est pas du divorce. Il réfute Ilelvétius, qui préconise ce correctif du mariage ; en attendant que l'union libre soit proclamée à Paris comme à Taïti , à ceux qui viennent lui proposer des solutions mixtes, comme le divorce, il ferait volontiers cette réponse célèbre *: « Je vous remercie, l'adultère me suffit. » Il "s'arrange d'ail^ leurs pour tout concilier, la vertu et le reste . Il y a , dans sa correspondance amoureuse, un mélange extraordinaire de pédantisme moral et d'abandon au plaisir, comme quand il s'écrie en félicitant M''^ Volland d'avoir un amant si vertueux: « Qu'il est doux, ô Sophie, d'ouvrir ses bras, quand c'est pour y recevoir et y serrer un homme de bien ! » Le pontife se retrouve ainsi dans les moments les plus inattendus, et tout est pour le mieux.

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Mêmes variations sur le thème de l'athéisme. Sa grande prétention est de se passer de Dieu. On connaît l'anecdote que Samuel Romilly cite dans ses Mémoires, et qu'il avait recueillie de la bouche même de Diderot. La scène se passe chez d'Holbach. Hume se trouvait à table à côté du baron ; on parla de la religion naturelle : « Pour les athées, dit Hume, je ne crois pas qu'il en existe, je n'en ai jamais vu. — Vous avez été malheureux, répondit l'autre; vous voici à table avec dix-sept à la fois. » — Diderot, qui raconte cette même histoire à M"^ Volland, ne doute pas de son athéisme. Mais il faut s'entendre. Souvent quand il s'exalte dans ce sens, c'est généralement par l'horreur qu'il a pour tous les cultes et par la haine du prêtre qui le hante et le trouble. Dans la même lettre, il en convient avec son amie : « La notion de Dieu est excellente pour trois ou quatre têtes bien faites, mais funeste pour la généralité... Partout où l'on admet un Dieu, il y a un culte, l'ordre naturel des devoirs moraux est renversé, la morale corrompue, etc., etc. » Voilà sa thèse: c'est plutôt celle d'un fanatique irréligieux que d'un athée* Il y a là une nuance. Mais avec Diderot il ne faut pas compter qu'il y reste attaché. — Dans les Eléments de physiologie f dans certains passages des Dialogues avec d'Alembert, l'idée principale est bien qu'en mettant à la place de Dieu une matière sensible, en puissance d'abord, et puis en acte, on aura tout ce qui est produit dans l'univers, depuis la pierre jusqu'à l'homme. — Mais remarquez la mobilité de cet esprit. Dans ces mêmes Dialogues, voici que tout d'un coup il imagine une espèce de Dieu qui n'est pas fort dit-

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IcrenL de celui ({lie conçoivent certains de nos contemporains, abstracteurs de quintessence, d'après lesquels Dieu n'est pas, mais sera et se fait tous les jours. Ne croirait-on pas entendre quelque rêverie d'hier, quand on lit ces fragments de conversation entre W^^ de L'Espinasse et Bordeu : « Qui est-ce qui vous a dit que ce monde n'a pas aussi ses méninges comme l'homme, et qu'il ne réside pas là un être central qui serait Dieu par sa contiguïté sensible avec tous les êtres et les objets de la nature, qui, par son identité avec eux, saurait tout ce qui s'y passe et par sa mémoire tout ce qui s'y est fait, et ce qui s'y fera aussi, par une suite de conjectures vraisemblables? » Yoilà un Dieu âme du monde. Le plus souvent, il est vrai, c'est l'univers lui-même qui est Dieu. Parfois, et surtout quand il parle de l'art, son enthousiasme mobile et je ne sais quelle foi dans l'idéal lui font retrouver le dieu qu'il a perdu. D'autres fois il s'en tient au doute, comme dans cette conversation avec Grimm, un jour que se promenant dans un champ il avait cueilli un bluet et un épi, et méditait : «Que faites-vous là? lui dit Grimm. — J'écoute. — Qui est-ce qui vous parle? — Dieu, i — Eh bien? — C'est de l'hébreu; le cœur comprend, mais l'esprit n'est pas assez haut placé. »

Diderot a, comme on le voit, diverses manières de croire ou, si l'on aime mieux, de ne pas croire en Dieu. Cette mobilité de vues selon ses impressions diverses et changeantes, nous la retrouvons dans presque toutes les questions. Il est donc bien difficile de parler de la philosophie de Diderot, si l'on attache à ce mot une cerlaine idée d'unilc logi(pie, de suite dans

les principes et les raisonnements, de fixité dans les convictions. La vérité, c'est que sa nature ne l'y portait guère et que d'ailleurs il n'a jamais eu le temps de méditer sérieusement à travers l'effroyable gaspillage de sa vie et de son esprit. Il a l'intelligence au plus haut degré, il a le mouvement, il a la vie; les idées abondent tumultueusement en lui. Mais, parle fait de la réflexion et de la volonté affaiblies ou absentes, la contradiction est au cœur de sa nature intellectuelle et stérilise ces dons. Je sais bien qu'on dira que c'est précisément le signe de la supériorité ; que certaines ntelligences, plus haut placées, voientmieuxles aspects changeants de la vérité, que les esprits dogmatiques sont les esprits bornés, qu'il convient d'être libre et de ne dépendre de rien, pas même de soi. On a fait ainsi de notre temps une sorte de théorie de la contradiction à l'usage des grands esprits. — J'ai peur, à vrai dire, que l'on n'arrive ainsi à confondre la vérité, qui ne change pas, avec les vérités plus ou moins relatives qui ne sont que les opinions des hommes, matière éternelle du trouble et de la mobilité. Je crains, en d'autres termes, qu'on ne mette dans les objets les plus élevés de la connaissance ou de la croyance le changement qui n'est que dans l'es prit humain lui-même. — En tout cas, cette apologie toute moderne de la contradiction, Diderot ne l'a pas inventée ; il n'en a jamais réclamé le bénéfice ni l'honneur. La contradiction est dans sa nature, pour les raisons que nous avons recherchées ; il n'en tire pas vanité; il subit cette imperfection sans la diviniser, et je lui en sais gré; peut-être même ne s'en aperçoit-il pas, il n'a pas songé h faire de ses I 25

inconséquences une logique supérieure, un art. Des adversaires passionnés ont voulu profiter des variations subites et des contradictions flagrantes que l'on peut saisir dans sa pensée pour le représenter comme un sophiste. Le mot manque à la fois de justesse et de justice. La vérité, c'est qu'en dehors de la passion dominante d'où est sortie V Encyclopédie, pour tout le reste, quand cette âme de combat se repose dans la spéculation pure et désintéressée, en dehors de tout esprit de parti, nous avons affaire à un homme d'intuition, non de réflexion, d'imagination et non de logique, le contraire d'un dogmatique. Sa pensée se teint de la sensation présente, de l'humeur du moment; elle en prend la couleur passagère. Il représente bien ce genre de sincérité propre aux imaginatifs et que l'on pourrait appeler la sincérité momentanée. Plusieurs de ses ouvrages, — les Eléments de physiologie par exemple et la Réfutation d^Helvétins, — semblent venir des deux pôles opposés de la pensée humaine ; ils appartiennent à des climats d'idée tout à fait contraires. Ce serait chimère que de vouloir imposer à des fantaisies une unité artificielle. Diderot est un essmjist à la façon anglaise ; plus exactement c'est un virtuose d'idées. Ces théories plus ou moins spécieuses et si diverses, qu'il expose avec tant de verve, sont pour lui comme de grands airs de musique qu'il joue plus ou moins bien, selon l'inspiration de l'heure et l'émotion, — et qu'il oublie le lendemain avec la même facilité, après qu'il en a enchanté ses amis pendant toute une soirée et qu'il s'en est enchanté lui-même.

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