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Falconet/ que je mette la mort dans le sein de mon amie? » Et la lettre continue ainsi, éplorée, pathétique, dans ce ton déclamatoire que prend Diderot dès qu'il parle de l'amour et qu'il n'en parle pas gaiement. Ou sensuel ou emphatique, voilà Diderot amant; la note vraie, tendre, profonde, lui manque dans cet ordre de sentiments. Il est toujours trop haut ou trop bas, tragique ou libertin.
Il fallut partir malgré tout. Ce grand événement littéraire eut lieu en 1775. Diderot quitta Paris le 10 mai et attendit à La Haye, chez le prince Galitzin, l'arrivée de M. de Nariskin, qui avait promis de le conduire à Pétersbourg. — C'est à son arrivée en Russie que les relations se brouillèrent entre Falconet et lui ; la réception froide du sculpteur en fut l'occasion. Diderot, tout décontenancé, se réfugia dans l'hospitalité de M. de Nariskin. Le charme d'amitié était pour toujours rompu. Cependant Diderot, qui avait de la générosité, patienta ; il manifesta sa joie d'être venu si loin pour voir le chef-d'œuvre de son ancien ami, et n'épargna pas ses dithyrambes en faveur de l'artiste et de M"^ Collot. Mais le coup était porté; quelques nouv^ux conflits survinrent; peutêtre un peu de jalousie de part ou d'autre sur ce terrain dangereux, puis quelques discussions sur l'art, qui s'envenimèrent, et la séparation s'accomplit.
Nous n'avons pas de récit suivi du séjour de Diderot à la cour de Catherine; mais ses lettres de cette époque et les conversations qu'il eut à son retour en France sont pleines de détails, qui naturellement sont à la gloire de Catherine et aussi à la sienne. « J'ai eu l'honneur, écrit-il à la princesse Dashkof, d'approcher
Sa Majesté Impériale aussi souvent que je pouvais le désirer, plus souvent peut-être que je n'eusse osé l'espérer... Ailleurs on garde le silence, mais non dans le cabinet de Sa Majesté. Je puis vous assurer positi vement que le mensonge n'entre pas dans ce lieu quand le philosophe s''y trouve. » Il mande à M"" Yolland « que cet intervalle de sa vie a été le plus satisfaisant qu'il était possible pour l' amour-propre. Oh ! parbleu, il faudra bien que vous m'en croyiez, ajoute-t-il, sur ce que je vous dirai de cette femme extraordinaire : car mon éloge n'aura pas été payé. » Après lui avoir fait le plus bienveillant accueil, l'impératrice lui a permis l'entrée de son cabinet tous les jours depuis trois heures jusqu'à cinq ou six, et ce ne fut pas sans doute un médiocre étonnement, à cette cour illettrée et fastueuse, de voir, pendant plusieurs mois, se continuer ces entretiens quotidiens et intimes entre la grande et redoutée Catherine et cet homme de mise négligée, qui entrait chez elle dans son costume ordinaire, vêtu comme on le voyait à Paris, d'un habit brun, avec une perruque fort simple, du linge uni, un bâton à la main. C'est là un côté fort honorable du caractère du philosophe : il sut faire accepter la simplicité de son costume, « les gaucheries sans nombre » que soupçonne M™^ de Vandeul, et la franchise de quelques-unes de ses opinions, tempérée, il est vrai, par les louanges excessives dont nous recueillons l'écho dans sa correspondance.
De quoi il fut question dans ces longues conversations qui durèrent plusieurs mois, nous le pouvons deviner sans peine d'après les allusions qu'il y fait et les projets de travaux qu'il emporta de Saint-Pétersboiu'g.
Il s'agit de politique générale, de philosophie sociale, d'enseignement, de tolérance, des beaux-arts aussi et des lettres : « Vous n'avez pas oublié sans doute, ditil à la princesse Dashkoff, avec quelle liberté vous nie permettiez de vous parler dans la rue de Grenelle. Eh bien ! je jouis de la même liberté dans le palais de Sa Majesté. On m'y permet de dire tout ce qui me passe par la tête ; des choses sages peut-être, quand je me crois fou, et peut-être très folles quand je me crois sage. Les idées qu'on transplante de Paris à Pétersbourg prennent, c'est certain, une couleur différente. » L'imagination du philosophe ne résiste pas à tant de prévenances. La sensibilité s'en mêle. Il s'émeut de trouver cette beauté, cette sagesse, cette force d'àme, réunies dans l'impératrice. Le voilà parti : « C'est l'âme de Brutus avec les charmes de Cléopàtre. Si elle est grande sur le trône, ses attraits, comme femme, auraient fait tourner la tête à des milliers de gens. »
Brutus et Cléopàtre, fondus en un seul être, cette image revient sans cesse sous sa plume : « Ah ! mes amies, quelle souveraine ! La fermeté de Brutus, les séductions de Cléopàtre ; une tenue incroyable dans les idées avec toute la grâce et la légèreté de l'expression ; un amour de la vérité porté aussi loin qu'il est possible... J'entre dans son cabinet, on me fait asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m'accordez; et en sortant, je suis forcé de m'avouer à moi-même que j'avais l'âme d'un esclave dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l'âme d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves. »
Le sang-froid n'y est plus. Le philosophe est en-
trainé; ou le voit d'ici se lever dans le cabinet de Catherine, marcher en pérorant, gesticuler à l'excès, non sans étonner quelque peu l'impératrice. Pendant le séjour du philosophe à sa cour, elle écrivait ce billet à M""^ Geoffrin : « Votre Diderot est un homme bien extraordinaire ; je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries ; j'ai été obligé de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de sa gesticulation. » C'est la contre-partie de l'enthousiasme de Diderot, le trait comique au milieu du lyrisme. D'Escherny, qui rapporte le billet impérial dans ses Mélanges, ajoute que la gesticulation de Diderot était si connue qu'on l'accusait de s'emparer à table des bras de ses deux voisins, de ne cesser de parler, et malgré cela, on ne sait comment, de n'en pas moins manger du plus grand appétit ^
1. Il est curieux de citer en regard de ce billet les appréciations de Grimm à M""^ Kecker sur son ami Diderot à la cour de Russie : « Je vous l'ai dit, madame, c'est un homme perdu si on veut juger son allure suivant les principes reçus. Vous me direz : tant pis pour son allure, s'il lui faut des principes à part. C'est ainsi que le juge l'impératrice, et elle en est aussi enchantée qu'étonnée. Elle est même persuadée, quoique je lui dise tant que je peux que nous sommes tous de grands hommes, que nous aurions de la peine à lui envoyer de Paris une demidouzaine de têtes de cette trempe. Il est cependant avec elle tout aussi singulier, tout aussi original, tout aussi Diderot qu'avec vous. Il lui prend la main comme à vous, il lui secoue le bras comme à vous, il s'assied à ses côtés comme chez vous... » Et dans une lettre du 10 février 1774 : ... « Que voulez-vous faire. Madame? Jamais sa conduite dans les choses les plus ordinaires comme dans les autres ne ressemblera à la conduite ordinaire et convenue ; il inventera plutôt le menuet de nouveau que de le danser comme les autres... Je crois que sous huit jours ou quinze, il ne sera plus ici. L'impératrice le renvoie à La Haye... Il sortira d'ici comblé de bontés par son auguste bienfaitrice qui est très persuadée que c'est une des plus singulières têtes qui existent dans notre siècle ; je n'ai jamais pu la désabuser de cette
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Le terme du séjour arriva. Les adieux se firent, non sans dépense de sensibilité et de larmes. Encore une fois Diderot manqua défaillir et plus tard en racontant les derniers traits de bonté de Catherine, quand il prit congé d'elle, « il sentait que son âme s'embarrassait. » Il y avait de quoi, en effet; sur sa demande, l'impératrice (outre les présents solides et utiles) lui faisait don d'une pierre gravée qui avait appartenu au prince Orlof. « Or, il faut que tu saches, disait-il à IVP^ Diderot, que ce prince a été son favori; au reste, elle avait fait un excellent choix; c'est un homme plein d'élévation et il n'y a que ses quatre frères qui le vaillent; ce sont eux qui l'ont mise sur le trône. » A la pensée de cette bague qui a appartenu à l'amant de l'impératrice, Diderot ne se tient pas de joie.
Le retour à La Haye fut marqué par quelques incidents qui donnent la seule note pittoresque au récit de ce voyage, où l'on s'attend en vain à voir l'imagination de Diderot ébranlée, saisie par la nouveauté des grands spectacles que lui offrent ces climats lointains. En cherchant bien, voici tout ce que nous trouvons dans ce genre d'impressions : « C'est ici, dit-il, le pays des grands phénomènes tant au physique qu'au moral. » Yoilà qui est bien vague. Ajoutons quelques traits de paysages d'hiver : « Nous avons fait le voyage le plus heureux; des soirées et des matinées très froides, des journées de printemps et des routes pré-
idée... Il aura fait un très beau voyage, car indépendamment des bontés d'nue grande et charmante Princesse, il aura vu les creusets, le laboratoire et toutes les opérations cliymiques moyennant lesquelles on refond une nation sans qu'elle le sache et sans que cela fasse le moindre bruit. »
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parées tout exprès. Vous connaissez ces hâtons mis les uns à côté des autres et qui forment les grands chemins. Eh hien ! la Providence, qui aime ses hons serviteurs, avait l'attention de les couvrir toutes les nuits d'un matelas de duvet, de l'épaisseur d'un hon pied et demi... J'ai frissonné en passant la Douïna. De par tous les diables, on frissonnerait à moins. Des glaces crevassées de tout côté; un fracas enragé à chaque tour de roue de la voiture pesante ; de l'eau (pii jaillit de droite et de gauche; un pont de cristal qui s'enfonce et qui se relève en craquant... Ulysse eut peur, aux environs des Sirènes,' de manquer de fidélité à sa Pénélope; et, moi j'ai eu peur d'être noyé et de ne plus revoir la mienne. L'adultère est certainement un grand péché ; mais j'aimerais mieux l'avoir commis dix fois que d'être noyé une seule ^ » On peut s'étonner qu'une âme facile à émouvoir devant un beau tableau et qui sent si vivement la nature à travers l'art, paraisse en ressentir si froidement les effets, quand il se trouve face à face avec elle. Il a passé tout un hiver à Saint-Pétersbourg, et ce sont là les seuls croquis qu'il en rapporte.
En revanche, il avait dans ses portefeuilles et dans sa tête de grands projets de travaux qui intéressaient l'impératrice. Il était chargé de mettre en ordre et de publier les statuts des différents établissements que Catherine avait fondés pour l'instruction de la jeunesse ; on l'avait autorisé à communiquer ses observations personnelles et ses idées. Son premier soin, à
1. Lettres inédites au docteur Clerc et au général Betzky,>< avril et 15 juin illL
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La Haye, où il s'entendit avec des éditeurs, fut d'entreprendre la classification de ces statuts, et c'est à l'occasion de ce travail qu'il conçut le fameux plan d'une université en Russie, dont nous avons parlé déjà. — Un autre projet lui tenait bien davantage au cœur. Il rappelle dans toutes ses lettres de cette époque qu'il avait autrefois proposé de refaire VEncydopédie pour Catherine et pour son empire, après qu'il s'était brouillé à Paris avec les libraires qui l'avaient trompé en mutilant ses manuscrits. « Elle est revenue d'elle-même, dit-il, sur ce projet qui lui plaisait, car tout ce qui a un caractère de grandeur l'entraîne. Après avoir discuté avec elle sur ce qui concerne sa gloire, elle m'a renvoyé par-devant un de ses ministres pour la chose d'intérêt. » Tout sembla d'abord s'arranger pour le mieux, avec une facilité qui aurait dû alarmer un homme moins engoué de luimême, de ses idées et de l'empire éphémère qu'il s'imaginait avoir pris sur Catherine. On lui promettait, pour cette refonte gigantesque du monument mutilé, quarante mille roubles (deux cent mille francs). Cette fois, il pense toucher au but. « Prépare-toi à déménager, dit-il à M""" Diderot. Je t'avertirai lorsqu'il en sera temps, afin que tu trouves un logement dans un quartier qui s'arrange avec cette affaire. » Enfin il va donc être le maître de son œuvre; il travaillera, il est vrai, pour une cour étrangère, mais la souveraine de cette cour est sa protectrice, son élève et son amie. V Encyclopédie, libre et intacte, va connaître des jours nouveaux et recommencer une fortune plus brillante mille fois que celle que lui ont faite en France la méchanceté de ses ennemis, la
perfidie des libraires et les ombrages du despotisme — Naïf philosophe qui pense avoir conquis un esprit tel que celui de Catherine , avec ses tirades sur la tolérance, sur l'égalité des hommes, les préjugés monarchiques de la vieille Europe, le progrès des lumières, la nécessité d'éclairer les peuples pour les rendre heureux ! Et cela dans la Russie de 1774! Il est inimaginable à quel point Diderot avait méconnu, pendant ce séjour de quelques mois, sous l'impression directe et le prestige de la souveraine, l'état social de cet immense empire. — Catherine jugeait bonne pour elle la philosophie de Diderot : en ayant l'air d'en goûter les principes, elle séduisit l'apôtre qui les professait à sa cour, ou plutôt dans son cabinet d'étude, et qui répandait sa gloire et ses louanges à Paris; elle se donnait aux yeux de la France, aux yeux de Voltaire et de ses amis, la figure d'une souveraine éclairée et sans préjugés ; elle devançait les âges en asseyant la liberté de penser sur un trône. Mais ce qu'elle jugeait bon pour elle, utile au personnage qu'elle voulait jouer dans le monde, pouvait n'être pas aussi bon pour ses sujets. Elle en jugea ainsi; elle mit sous clef le Plan cVune université, et l'affaire de V Encyclopédie tira en longueur. De promesse en promesse et de délais en délais, V Encyclopédie moscovite mourut avant de naître, et Diderot fut joué. Il n'y comprit jamais rien et garda ses illusions jusqu'au bout. Dix années s'étaient à peine écoulées depuis le départ du grand homme, que Catherine réduisait ses projets de réforme à leur juste valeur. Elle écrivait à Grimm le 20 novembre 1785 : « J'ai trouvé dans le catalogue de la bibliothèque de Diderot un cahier
intitulé : Observations sur r instruction de Sa 31ajesté Impériale aux députés pour la confection des lois . Cette pièce est un vrai babil dans lequel on ne trouve ni connaissance des choses, ni prudence, ni prévoyance. Si mon instruction avait été du goût de Diderot, elle aurait été propre à mettre toutes les choses sens dessus dessous La critique est aisée, mais l'art est difficile. Voilà ce que l'on peut dire en lisant les observations du philosophe qui, toute sa vie, à ce qu'il paraît, était d'une prudence à vivre sous tutelle ^ » L'impératrice avait-elle tardé si longtemps à le juger ainsi? On en peut douter, sur la foi de cette lettre, écrite par Frédéric à d'Alembert le 7 janvier J774 : «DiderotestàPétersbourg où l'impératrice l'a comblé de bontés. On dit cependant qu'on le trouve raisonneur et ennuyeux. Ce que je sais, c'est que je ne saurais soutenir la lecture de ses livres, tout intrépide lecteur que je suis ; il y règne un ton suffisant et une arrogance qui révolte l'instinct de ma liberté... Cela vient de ce que l'on veut être tranchant ; on croit qu'il suffit de prendre ce ton décisif pour persuader ; ce ton peut aider à la déclamation ; mais il ne se soutient pas à la lecture ^ » Diderot fit sagement de ne pas s'aventurer à la cour de Berlin. — Au fond, le philosophe réformateur sentait bien (il se rendait justice quand il était de sang-froid) qu'il n'avait rien vu de la Russie elle-même que ce qu'on avait voulu qu'il vît. Il l'avouait dans une lettre qu'il écrivait de La Haye, à M°'^ Necker : « Peut-être aimeriez-vous mieux que je vous entretinsse de la
1. Documents, Mémoires et Correspondances relatifs à V histoire de Russie, tome XXIII, Saint-Pétersbourg, 1878.