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j)arlis que Y abbé do Strawherry écrivait à son cousin Conway, à Loiidres : « Vous avez vu maintenant la célèbre M'"^ de Boufllers; je suis sûr que vous êtes de mon avis, en ne trouvant pas que la vivacité soit le partage des Français. Si l'on en excepte l'étourderie des mousquetaires et de deux ou trois petits-maîtres assez impertinents, ils me semblent plus inanimés que les Allemands. Je ne puis comprendre comment ils se sont fait une répulation de vivacité, Cbarles Townshend a en lui plus de sel volatil que toute cette nation. Son roi (Louis XV)^est la taciturnité même ; Mirepoix est une momie ambulante ; Nivernois a autant de vitalité qu'un enfant gâté malade... Si j'ai la goutte l'année prochaine, et qu'elle me mette tout à fait à bas, j'irai à Paris pour me trouver à leur niveau. A présent, je suis trop fou pour leur tenir compagnie.» — Yoilà un jugement bien inattendu d'un Anglais sur des Français. Est-ce une boutade? Non pas; plus tard nous retrouverons une impression analogue à celle-là dans quelques-unes de ses lettres écrites de Paris. Il sera curieux d'en analyser les raisons probables. Pour le moment, nous ne pouvons voir ici que le sentiment du contraste entre l'élégance discrète et fine, même dans sa frivolité, de ces hôtes que Paris lui envoyait, et la verve colossale de l'humeur britannique, la gaieté exubérante dont A¥alpole avait eu toute sa vie l'exemple autour de lui, sans la goûter pour lui-même, chez son père à Houghton et chez ses voisins, tous grands chasseurs, grands buveurs, amis des longs repas et habitués à se reposer le soir, sous la table, des rudes exercices de la journée.
Il arrive à Paris le 12 septembre 1705, sans avoir
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fixé d'aYniice la durée de son voyage: il voudrait s'y plaire assez pour rester jusqu'au mois de février, « ce qui arrivera, dit-il, s'il peut supporter son premier lancement dans une nouvelle société. » Il compte bien d'ailleurs ne faire qu'un voyage d'amusement et d'observation mondaine ; il évitera la peste politique qu'il vient d'abandonner à Londres ; il ne vient pas pour faire la connaissance des ministres, pour étudier le gouvernement et les lois,ni rétlécbir sur les intérêts des nations ; il a vu de près la vanité de tout ce qui est sérieux et la fausseté de tout ce quia la prétention de l'être. Ses vœux se bornent à fréquenter quelques maisons agréables, « à voir les tbéàtres français et acheter de la porcelaine française. » — Mais avec un esprit aiguisé comme le sien ce programme modeste ne l'arrêtera pas longtemps, et sous la surface des choses, où veut se jouer cette sagesse épicurienne, il démêlera bien des ressorts secrets, il saisira plus d'une intrigue et ajoutera quelques traits vifs et nouveaux à l'image connue de cette société qui n'est déjà plus qu'une brillante décadence.
Au mois de septembre 1765, comme un siècle plus tard, la société parisienne est dispersée. On n'allait guère en ce temps-là aux eaux que dans le cas de maladies sérieuses ; mais on émigrait pendant quelques semaines dans les châteaux, sans trop s'écarter pourtant du rayon de la cour. M""'^ d'Aiguillon, d'Egmont et de Chabot, ainsi que le duc de Nivernois, sont à la campagne ; M'"*" deBoufflers esta l'Isle-Adam, chez le prince de Conti. La cousine de Walpole, lady Hertford, l'ambassadrice d'Angleterre, profite de cet intervalle de solitude pour ajuster son cousin à la dernière mode.
Un Anglais, même élégant, n'aurait eu l'air dans ee monde-là que d'un provincial. « Milady Ilertford, écrit Walpole quelques jours après son arrivée, m'a découpé en morceaux et m'a précipité dans un chaudron avec des tailleurs, des perruquiers, des fabricants de tabatières, des marchands de modes, etc. Tout cela a été bientôt fait, et j'en suis sorti complètement neuf, avec tout ce qu'il me fallait, excepté la jeunesse. Le voyage m'a remis comme par enchantement; mes forces, si elles peuvent s'appeler ainsi, me sont revenues en entier, et ma goutte s'en va sur un pas de menuet. » Comme détail de mœurs et pour n'avoir plus à y revenir, ce qui frappe d'abord la délicatesse du voyageur, c'est, comment dirais-je? tout simplement et dans son style à lui, le défaut de propreté. « Au milieu de tant de luxe, de politesse et d'élégance, ^e me trouve prodigieusement disposé à aimer ce pays-ci. Je voudrais seulement pouvoir le laver. » Et pensant aux ladies de son pays, si exigeantes sur ce point essentiel, si amies de ce genre de confort, auquel nos aïeux et aïeules semblaient étrangers : « L'eau n'est pas comptée ici comme un élément de propreté. . . Milady Brown et moi, nous nous sommes fort divertis en nous représentant ladyBlandfort ici; je suis convaincu qu'elle marcherait sur des échasses. » Notez que Walpole parle ainsi des plus élégantes maisons de Paris.
En général, sa première impression n'est pas favorable : elle se modifiera plus tard sur certains points ; sur d'autres elle persistera, en se fortifiant de jour en \ jour par de nouvelles raisons à l'appui. « Quant à la ville elle-même, écrit-il, je ne puis pas comprendre où j'avais au^-^fois les yeux (c'est une allusion à son
voyage de 1751)); c'est bien la plus laide et la plus sotte ville de l'univers. Je n'ai pas vu grand comme la langue de verdure; il n'y a de vert que leurs treillages et leurs persiennes. Des arbres taillés en forme de pelle et fichés dans des piédestaux de craie, voilà ce qui compose leur paysage. » La matière toujours renaissante de ses épigrammes, c'est le goût français en fait de décorations rustiques, ce sont les contresens dans l'art des jardins, où Walpole était un maître. Il avait parcouru déjà presque tous les grands châteaux et les lieux les plus pittoresques de l'Angleterre; il avait amassé, dans ses voyages et dans ses entretiens avec Kent, le dessinateur des plus beaux parcs de l'Angleterre, ks matériaux de son Essaij on modem gardening, que devait traduire plus tard le duc de Nivernois. l^e goût français lui faisait peur d'avance; dans son histoire de la peinture en iVngletcrre, Anecdotes of painting, il avait jeté ce trait hardi, qui se trouva justifié : « Quand un Français parle du jardin d'Éden, il pense à Versailles. »
Encore Versailles a-t-il pour lui ce trait de grandeur que donne à toute chose l'espace ; mais là où l'espace manque, ce ne sont plus que des colifichets, c'est la nature même réduite à l'état de joujou; c'est une nature d'étagère. Il faut voir les éclats de sa verve quand il touche à ces misères prétentieuses de l'art décoratif] en France. C'est surtout dans une lettre au comte dej Strafford que l'on peut se donner le spectacle de sonj amusante colère*
(( L'autre soir, à souper, chez la duchesse de Choi-^ seul, l'intendant de Rouen m'a demandé si nous avionsj des routes de communication par toute l'Angleterre et]
l'Ecosse. Il croit, je le suj)[)osc, qu'en général nous habitons des forets et des montagnes sauvages, sans le moindre sentier, et qu'une fois par an quelques législateurs viennent à Paris pour apprendre les arts de la vie civile, tels que ceux de semer du blé, de planter de la vigne et de faire des opéras. Si cette lettre trouve moyen de pénétrer au travers de ce désert du Yorkshire, où votre seigneurie a essayé d'améliorer une colline et une vallée incultes, vous verrez que je n'ai point oublié votre recommandation de vous écrire de cette capitale du monde, où je suis venu pour le bien de mon pays... Étant votre ami particulier, il faut que je vous fasse part d'un rare perfectionnement de la nature, que ces grands philosophes ont inventé et qui pourrait ajouter de notables beautés à ces lieux, que votre seigneurie a déjà arrachés au désert, et auxquels elle a appris à se donner un certain air de pays chrétien. Le secret est bien simple, mais il fallait l'effort d'un puissant génie pour le faire jaillir au grand jour. Voici ce que c'est : les arbres ont besoin d'être éduqués autant que les hommes, car ce ne sont que des productions bizarres et gauches, tant qu'on ne leur a pas appris à se tenir droits et à saluer quand il le faut. L'Académie des belles-lettres a môme offert un prix à celui qui retrouvera l'art, perdu depuis longtemps, d'un vieux Grec, nommé le sieur Orphée, qui tenait une école de danse à l'usage des plantes, et qui avait donné, pour la naissance du dauphin de Thrace, un magnifique bal où figuraient uniquement des arbres forestiers. Dans tout ce royaume, on ne voit pas un seul arbre qui ne soit très bien élevé ; ils sont d'abord vigoureusement tondus par en haut et ensuite
élagués jusqu'en bas. Couiinc il fait très chaud en ce moment, que le sol est crayeux et la poussière blanche, je vous assure que, poudrés comme ils le sont tous, vous auriez toutes les peines du monde à distinguer un arbre d'un perruquier. »
La plaisanterie est un peu britannique, mais il y a de la verve, et le goût indigné a son éloquence. C'est bien pis encore quand la mode des jardins anglais fait invasion à Paris. Il faut entendre Walpole décrire à John Chute ou à la comtesse d'Ossory ces imitations ridicules; c'est à l'occasion de la Folie-Boutin qu'il fait à ses amis cette plaisante peinture. Un M. Boutin, d'abord receveur des finances, puis conseiller d'État, avait consacré des sommes immenses à la transformation de son jardin, situé rue de Clichy, célèbre plus tard sous le nom de Tivoli. Tout Paris allait s'y promener en parties; c'était une des curiosités qu'on montrait aux étrangers. Sophie Arnould était à peu près de l'avis de Walpole : « On a mis ici la nature en mascarade, » s'écria-t-elle la première fois qu'elle y vint. Et à propos de la rivière artificielle : « Cela ressemble à une rivière comme deux gouttes d'eau. » Écoutons maintenant Walpole. Ce n'est pas la plaisanterie française résumée en un mot; cela est copieux, méthodique, bruyant, intarissable : « Ce M. Boutin a relié un morceau de ce qu'il appelle un jardin anglais à toute une série de terrasses en pierre avec des degrés de gazon. Il y a trois ou quatre montagnes fort élevées, exactement pareilles par la hauteur et par la forme à un pudding aux herbes. Vous vous faufilez entre elles et une rivière qui serpente par des angles obtus dans un chenal en pierre et qui est alimentée
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par une pompe : quand il y viendra des coquilles de noix, je suppose qu'elle sera navigable. Dans un coin renfermé par des murs de craie s'étale une carte d'échantillons qu'on dirait empruntée à un tailleur : il y a une bande de gazon, une autre de blé et une troisième en friche, exactement dans l'ordre où sont rangés les lits dans une chambre d'enfants. » Le sujet l'anime et, dans un dessin comique, le voilà qui figure les trois bandes, le bois très chmnpêtie, la rivière, le canal, les deux montagnes de 12 pieds de haut, le mont Olympe avec un temple au sommet, la laiterie avec une façade à l'italienne, la terrasse avec une vue superbe sur les serres et sur un tas de fumier, et au milieu, dominant le tout par ses proportions, la pompe qui alimente la rivière. « C'est quelque chose de si sociable que de pouvoir se serrer la main par-dessus la rivière, du sommet des deux montagnes! Il n'y a qu'une nation aussi aimable qui ait pu l'imaginer. Ce n'en est pas moins une grande idée : on croit voir les dieux du Parnasse et de l'Ida, tirant leurs fauteuils au travers du continent et buvant un verre d'IIélicon à la santé de leurs bergères. »
Le luxe des grandes maisons de Paris ne trouve même pas grâce devant lui. Il le trouve écrasant, sans véritable élégance. Voulez-vous avoir une vue exacte sur l'intérieur d'un riche lînancier? Entrez avec Wal-
\ pôle chez Laborde, le grand banquier de la cour.
L L'hôtel Laborde était situé rue Grange-Batelière : c'est aujourd'hui la mairie du IX'^ arrondissement. Les quatre tableaux de la salle à manger avaient été peints par Desportes et la plupart des peintures qui ornaient r hôtel étaient l'œuvre de Lemoine, artiste d'un véi'i-
table talent, « n'en déplaise à Walpole, » comme dit fortjustement le traducteur. Walpole se moque de ces tableaux, et assurément il a tort. Peut-être a-t-il quelque raison de railler le faste un peu lourd de la maison, ces bas-reliefs en marbre qui courent tout autour du grand cabinet tendu en damas rouge, comme pour donner à tout cela une apparence de légèreté, cette prodigalité de grandes armoires en écailles et or moulu, incrustées de médailles, les salles revêtues de glaces depuis le haut jusqu'en bas, cet amoncellement de tables en granit, d'urnes en porphyre, de vases, de bronzes et de statues. En véritable Anglais, il estime ce que chaque chose doit coûter: pour chauffer et éclairer tout cela, Laborde ne dépense pas moins de 28 000 liv. par an « en bois et chandelles. » Les dîners qui se donnent dans ce palais sont en proportion. Ce sont de vraies fêtes des Mille et une Nuits. — On ne peut s'empêcher, en lisant cette description, de penser à la destinée tragique qui attendait l'amphitryon. On sait que Laborde, député à l'Assemblée constituante, et désigné aux coups de la Terreur par son luxe autant que par son attachement à la famille royale, périt sur l'échafaud en 1795.
Suivons maintenant notre guide dans la société la plus élégante de Paris, où l'introduisent de plain-pied ses relations antérieures et ses alliances de famille, et dans laquelle son esprit, ses connaissances, son humour même et so» ironie l'auront bientôt naturalisé. Le voilà entrant dans un salon, « non sans une certaine affectation de délicatesse, » légèrement gauche et embarrassé comme tout homme qui a de l'amour-propre avec de l'esprit, et qui n'est pas insen-
sible, tout en le redoutant, à l'effet qu'il va produire. Il est petit et mince, mais solide et bien fait. Sa taille est dégagée, et si la goutte ne lui rendait pas la marche difficile, il aurait la tournure d'un jeune homme; son front haut et pcàle, ses yeux: remarquablement brillants et pénétrants, tout, jusqu'à ce sourire sardonique, jusqu'à ce rire étrange et forcé, contribue à lui donner une physionomie, cette chose si rare dans les mœurs effacées de l'époque. Il n'est pas jusqu'à cette légère difficulté qu'il ressent à s'exprimer dans une langue qui n'est pas la sienne, bien qu'il l'ait apprise à fond et qu'il en saisisse toutes les finesses, qui ne prête une certaine originalité à sa conversation. On lui sait gré de la difficulté vaincue, on goûte cette saveur du fruit nouveau, cette âpreté même qu'il aime à exagérer dès qu'il en voit le succès; il se livre bientôt sans mesure à cette liberté de juger et de critiquer les idolâtries et les idoles de la mode dès qu'il s'aperçoit que, dans cette société blasée, c'est un autre moyen de réussir que de railler tout ce qui réussit.
Rien de moins varié d'ailleurs qu'une journée dans le monde élégant de Paris en cet automne de 1765 : on dîne à deux heures et demie, on soupe à dix; quand on ne va pas au théâtre, on commence un rubher avant le souper, on se lève au milieu du jeu, et après un repas de trois services et le dessert, on achève la partie en y ajoutant un nouveau rubl)er. On prend alors son sac à nœuds y on se réunit en cercle étroit, et « les voilà tous partis sur une question de littérature et à' irréligion, jusqu h ce qu'il soit l'heure de se coucher, c'est-à-dire jusqu'à l'heure où l'on devrait se lever. » Ce programme n'est varié que par
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quelques parties de campagne ou de spectacle, quelques fêtes plus spécialement invitées, quelques réunions plus brillantes, particulièrement à l'occasion de la première course de chevaux qui fut donnée à Paris, à l'exemple de l'Angleterre, et à laquelle Walpole apporta un intérêt tout britannique, non sans mélange de raillerie. C'est le 28 février 1760 que se produit cet événement international : « Aujourd'hui, je suis allé par le bois de Boulogne à la plaine des Sablons pour assister à une course de chevaux montés en personne par le comte de Lauraguais et par lord Forbes. Tout Paris était en mouvement depuis neuf heures du matin; les carrosses et la foule étaient innombrables pour voir un spectacle si nouveau... Lauraguais a été distancé au second tour : ce qui ajoutait au piquant de l'aventure, c'est qu'au même moment son frère était à l'église pour se marier; mais, comme Lauraguais est assez mal avec son père et avec sa femme, il a choisi cet expédient pour constater qu'il n'était pas au mariage. » Celte victoire du cheval anglais fut fort mal accueillie par l'opinion ; l'affaire eut des suites, et il fallut l'intervention de l'autorité pour les arrêter. Le cheval de Lauraguais étant mort le lendemain, les chirurgiens jurèrent qu'il avait été empoisonné. On SDupçonna fort un groom « (jui, ayant lu sans doute Tite-Live et Démosthène, aurait donné le poison d'après une recette patriotique pour assurer la victoire à son pays ». Les choses allèrent si loin que, pour éviter un redoublement d'animosité nationale, le roi crut devoir interdire une autre course, qui devait avoir lieu le lundi suivant entre le prince de Nassau et M. Forth. « Poui' moi, ajoute Walpole, j'ai essavé
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tl'étoutït'r tout ce feu en les menarant de lareutrée de M. Pitt au ministère, et cela a produit quelque effet. » C'était le temps où l'anglomanie faisait rage. Le whist et Clarisse Harlowc, qu'il rencontre partout, excitent sa raillerie; le succès de David Hume l'irrite bien davantage. — Hume, qui se trouvait alors à Paris en qualité de secrétaire de l'ambassade d'Angleterre , profitait de l'engouement général pour tout ce qui était anglais. H y menait la vie la plus agréable et la plus fêtée. « Ces dames ne pouvaient se passer de lui à leur toilette. A l'Opéra, sa face large et vulgaire ne se montrait qu'entre deux jolis minois. » Cette rivalité inattendue étonne quelque peu Walpole et le met d'assez méchante humeur, a M. Hume, écrit-il, est ici la mode personnifiée, quoique son français soit presque aussi inintelligible que son anglais. » — « Aurait-on pu croire, dit-il ailleurs, que Richardson et M. Hume deviendraient leurs favoris? Ce dernier surtout est traité ici avec une parfaite vénération. Son Histoire d'Angleterre^ si falsifiée sur une foule de points, si partiale sur tant d'autres, si inégale dans toutes ses parties, passe ici pour le modèle de l'art d'écrire. » Le grand seigneur n'est pas juste pour l'écrivain écossais : sa distinction aristocratique est choquée par cet extérieur commun, cette parole lourde et embarrassée. n n'a pas l'air de se douter de cette portée d'esprit philosophique, qui éclate en de rares saillies dans la conversation de Hume et qui se montre tout entière dans les Essais. La société française, sans bien démêler les nuances, eut l'instinct vague de cette supé- Ir riorité. Elle se trompa sur le but que poursuivait ce Il libre esprit : elle prit le scepticisme radical de David
Hume pour une autre forme du déisme de Voltaire, et s'imagina que le profond critique écossais n'avait en vue que la religion dominante, quand ses coups portaient bien au-delà, sur la raison elle-même. Elle le mit à la mode comme un affdié de la secte philosophique de Paris, qu'au fond il tenait en grand dédain; mais au moins elle avait pressenti en lui une force, sans en bien marquer la direction et la portée, et c'est le sentiment de cette force qui fait absolument défaut à Walpole.
Ici le grand railleur a tort contre la société française, et ce qu'il y a de piquant, bien qu'assez naturel au fond, c'est qu'il a tort à propos d'un de ses compatriotes qui accaparait une partie de son succès. Et d'ailleurs, quand môme cette société aurait surfait quelque peu Richardson et Hume, cela prouverait simplement combien il est difficile d'avoir des opinions exactes sur une littérature étrangère. Walpole lui-même, malgré son goût raffiné, n'est pas exempt de ces méprises. Sauf M'"*' de Sévigné, à laquelle il a voué un culte, sa Notre-Dame de Livnj, il n'estime que médiocrement nos grands écrivains du dix-septième siècle. Montesquieu est le seul parmi ceux du dixhuitième, dont il sache vraiment apprécier les titres, et bien qu'il goûte finement Marivaux, cette prédilection se gâte à nos yeux en se partageant entre l'auteur de Marianne et celui du Soplia. Crébillon fils placé au rang de nos plus aimables auteurs! Cela nous aide à comprendre comment en certains pays, où l'on se pique d'un goût éclairé pour notre littérature, Paul de Kock prend son rang, sur les rayons des bibliothèques choisies, entre Balzac et M"'*" Sand.
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Ce qui avait surtout attiré VValpole en France, c'était le contraste qu'il pressentait entre la société qu'il allait visiter et cette société froide et guindée d'Angleterre où la femme ne comptait pour rien que pour une ménagère ou une courtisane. L'absence ou l'infériorité de la femme dans les relations sociales y produisait des habitudes, qui choquaient le tempérament fin de Walpole. « Ce que j'entends dire de la galanterie française, écrivait-il avant son voyage, ne me donne pas mie médiocre envie de visiter la France : on sait donc dans ce pays-là être poli sans gaucherie. Vous n'ignorez pas que les hommes à la mode de ce siècle en Angleterre traitent les femmes avec autant de déférence que leurs chevaux, et qu'ils n'ont pour elles que la moitié des soins qu'ils prennent pour eux-mêmes. » Et dès son arrivée en France, il montrait, comment tout s'y passait au rebours de son pays : de l'autre côté du détroit, liberté politique, rigidité, esclavage dans les mœurs; à Paris, despotisme dans le gouvernement, liberté pleine et entière dans les usages du monde, le règne des femmes. La mode et les réputations, la littérature et les arts, la philosophie môme, relèvent de leur empire. Rien ne se fait sans elles, tout s'obtient par elles. L'âge même, quand il vient, ne fait que consacrer leur influence. La cousine d'Horace, lady llertford, l'en avertit finement. « En An-
gleterre, lui disait-elle, l'âge entre trente et quarante ans n'est pas précisément celui où les femmes ont le plus d'admirateurs ; ici vous verrez qu'à cet âge elles sont beaucoup plus à la mode que les très jeunes femmes. » On m'assure que cette observation n'a rien perdu de sa justesse à vieillir. — Walpole se laisse entièrement séduire par ce charme des Françaises; à ses yeux, elles l'emportent de beaucoup sur les hommes, qui lui paraissent vains et ignorants. Et plus tard, résumant ses impressions dans un souvenir définitif sur les différentes sociétés et les différentes nations : « Quels sont les gens vraiment agréables que j'ai connus? » se demande-t-il, et il se répond à lui-même : « un grand nombre de Françaises, quelques Anglais, peu d'Anglaises et extrêmement peu de Français. »
Au commencement de son séjour en France, il est tout désorienté. La contrainte que lui impose l'usage d'une langue étrangère, bien qu'il s'en serve à merveille, l'obscurité qui environne la plupart des sujets de conversation, comme il arrive quand on tombe dans un milieu nouveau, l'empêchent d'abord de jouir de ce laisser-aller qui est le propre de cette société. Il s'y amuse, mais il n'y est pas à son aise. Peu à peu cependant il se possède mieux, il se dirige, il se fait accepter tel qu'il est, écouter quand il parle, avec son tour d'esprit, son français exotique et son accent. « Je m'étais d'abord trouvé enveloppé d'un affreux nuage de whist et de littérature et j'y étouffais ; à présent je commence en véritable Anglais à établir mon droit de vivre à ma guise. Je ris, je débite des folies et je me fais écouter. Ily a quel(|ucs maisons où je suis tout à fait à mon aise: on ne m'y demander ja-
mais de toucher une carte ni de faire une dissertation ; je ne suis pas même obligé de rendre hommage à leurs auteurs. Chaque femme en a toujours un ou deux plantés chez elle, et Dieu sait comme elle les arrose î » Quelques succès de salon le mettent à la mode ; la lettre supposée du roi de Prusse à Jean-Jacques Rousseau, l'amitié passionnée de M'"*' du Deffand mettent le comble à l'engouement. Son fou-moquer, comme disait sa spirituelle amie, réussit à merveille. Le voilà lancé, et jusqu'à la fm de son voyage ce ne sera plus qu'un triomphe. Aussi que de femmes charmantes passent et repassent dans cette mobile galerie ! Que de traits vifs et délicats jetés en passant pour les peintres de l'avenir! Un jour, c'est M'"*^ d'Aiguillon, un autre jour la comtesse de Rochefort, puis la comtesse d'Egmont, mille autres encore, parmi lesquelles se détache le ravissant portrait de la duchesse de Ghoiseul, «la plus gentille, la plus aimable, la plus gracieuse petite créature qui soit sortie d'un œuf enchanté, » avec cela si modeste, hésitante parfois, mais d'une hésitation compensée par le son de voix le plus intéressant , une àme revêtue de grâce . « Vous la prendriez pour la reine d'une allégorie qu'on craint de voir finir, autant qu'un amoureux pourrait souhaiter d'en voii* la fm. » — Les traits malins ne manquent pas non plus et font contre-poids à l'enthousiasme. La duchesse de Nivernois? vrai fagot d'église : elle ne cesse de caqueter avec sa fille et quelques prélats de cour, en prenant le diable à partie, ahn de pouvoir disposer de certains évéchés dans l'autre monde. — M'"^ de Boufilcrs estla maîtresse du prince de Conti, dont elle désire ardemment faire son époux. Il y a en elle deux
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femmes, celle d'en haut et celle d'en bas. Celle d'en bas est galante et elle a encore des prétentions; celle d'en haut est fort sensée; elle possède une éloquence mesurée qui est juste et qui plaît, mais tout cela est gâté par une véritable rage d'applaudissements. On dirait qu'elle pose toujours pour son portrait devant son biographe. — La maréchale de Luxembourg a été fort belle, fort galante et fort méchante; sa beauté s'en est allée, ses amants aussi, et elle croit à présent que c'est le diable qui va venir. Cet affaissement moral l'a adoucie jusqu'à la rendre agréable, car elle est spirituelle et bien élevée; mais, à voir son agitation incessante et l'effroi qu'elle ne peut dissimuler, onjurerait qu'elle a signé un pacte avec le démon, et qu'elle s'attend à comparaître dans la huitaine.
Malgré tout l'esprit qui se dépense dans ces salons, à travers cet éclat de surface, Walpole démêle bien le trait de cette société vieillissante : elle s'ennuie. L'esprit même n'arrive plus à lagaîté ; il s'éteint dans son effort et s'attriste à durer toujours. Il n'y a plus nulle part, dans ce déclin orné, de mordant, de montant, de sève; plus d'originalité de caractère; plus de physionomies d'hommes, sauf des excentriques comme Maurepas ou des orgueilleux comme Choiseul, — ou bien encore le vieux maréchal de Richelieu, une vieille machine à galanterie, toute déjetée, mais qui s'efforce encore de se remettre en état. « Dans toute cette société, on sent l'excès de poli et dessous l'épuisement, dit Sainte-Beuve, peignant cette époque dans le portrait du duc de Nivernois. Messieurs de la régence et des années qui ont suivi, vous en avez trop fait, et plus encore par genre et par bel air que
par tempérament et par nature, et c'est ce (pii tue; vous n'êtes ])lus gaillards et drus d'humeur, comme l'était par exemple un Yivonne aux belles années de Louis XIV. Intemperans adolescentia cffetum corpus tradit senectuti. » C'est déjà le châtiment, en attendant le coup de foudre qui va bientôt disperser toutes ces grâces flétries et jeter à bas ces ruines fardées.
C'est un signe du temps: on ne rit plus. Le rire est une dernière marque de jeunesse, de santé, de conscience saine. Il y a en lui quelque chose de robuste et de viril ; c'est comme un épanouissement de force tranquille et de paix intérieure. La corruption froide et décente est la pire de toutes; il n'y a pas de remède contre le vice triste. Cette gravité, pratiquée en conscience, désole Walpole : « Le rire est aussi passé de mode que les pantins et les bilboquets... La mode est au sérieux... Peut-être tous ces gens-là, — de fous qu'ils étaient, — sont-ils en train de devenir sages ; mais le point intermédiaire est la sottise. » C'est la manie raisonnante, disputante, qui règne partout. « Les pauvres gens ! ils n'ont pas le temps de rire : d'abord il faut penser à jeter à terre Dieu et le roi ; hommes et femmes, tous, jusqu'au dernier, travaillent dévotement à cette démolition. » Il semble bien qu'à cette date l'enjouement, le naturel, l'éclat vif et léger de la conversation française, tout cela était comme amorti sous une teinte uniforme d'idées générales et de philosophisme épais. On ne sait plus causer, on discute ou l'on prêche. « Généralement le ton de la conversation est solennel, pédantesque.. J'exprimais un jour mon aversion pour les disputes ; M. Hume,
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qui par reconnaissance admire d'autant plus le ton de Paris, qu'il n'en a jamais connu d'autre, médit d'un air tout étonné : « Mais^ qu'aimez-vous donc, si vous détestez à la fois les discussions et le whist ? » Sans doute il faut tenir compte d'une certaine exagération, quand Walpole touche à ces sujets qui lui sont antipathiques ; mais il doit y avoir un fond de vérité. Sauf quelques coins préservés de la contagion, ou quelques talents exceptionnels de verve et de tempérament, comme Diderot, on sent que l'on touche à ce point critique d'une époque où la nouveauté des idées est déflorée, où le paradoxe commence à tourner au lieu commun, où la révolte de l'esprit, qui avait son intérêt quand elle était une audace, devient une prétention de petits-maîtres, une parure comme une autre pour les dames, une toilette de l'esprit.
Certes Walpole n'aime guère la philosophie, et en cela il a grand tort ; mais a-t-il réellement tort de ne pas aimer la philosophie à la mode et d'en critiquer le règne despotique dans les salons ? Je ne saurais l'en blâmer : c'est affaire de goût autant que de doctrine. Qui ne donnerait raison à ces vives satires renaissant à chaque instant sous sa plume ? Il se plaint que les Français affectent la littérature et le libre penser ; or, quel qu'en soit l'objet, l'affectation est insupportable. « J'ai dîné aujourd'hui avec une douzaine de savants, et, quoique tous les domestiquer, fussent là pour le service, la conversation a été beaucoup moins réservée, même sur l'Ancien-Testament, que je ne l'aurais souffert à ma table, ne fût-ce qu'en présence d'un seul laquais. Quant à la littérature, c'est un excellent amusement lorsqu'on n'a rien de
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mieux à faire, mais elle devient du pédantisme en société, et de l'ennui quand on la professe en public. » Les raisons qu'il donne de son aversion pour les sujets de philosophie ou de religion méritent qu'on s'y arrête et sont de tous les temps. «Il n'y a qu'un petit nombre de ces sujets qui m'intéressent, et sur ceux-là ou bien je ne tiens pas à réfléchir, ou bien je tiens encore moins à parler avec des personnes indifférentes. Le libre penser n'est fait que pour soi-même, et certainement pas pour la société. On règle une fois pour toutes sa manière de penser, ou bien l'on sait qu'elle ne peut être réglée ; quant aux autres, je ne vois pas qu'il y ait moins de bigoterie à tenter des conversions contre que pour la religion. » Ce ton de prédicant des philosophes l'exaspère. « Ils ne font que prêcher, et leur doctrine avouée est l'athéisme ; vous ne pourriez croire à quel point ils se gênent peu ; ne vous étonnez donc pas, si je reviens tout à fait jésuite. Voltaire lui-même ne les satisfait pas. Une de leurs dévotes disait de lui : « Il est bigot, c'est un déiste. » — Cela ne rappelle-t-il pas, au rebours, cette définition que donnait un abbé de ce temps-là, engagé dans une vive dispute avec un de ses confrères à propos des cinq propositions ? On voulait les mettre d'accord en leur faisant remarquer qu'il y avait au moins un point commun entre eux : c'est que ni l'un ni l'autre ne croyait en Dieu. « C'est vrai, répartit le moine disputcur; mais lui, c'est un athée moliniste, et moi je suis athée janséniste. »
Walpole ne commet-il pas lui-même quelque méprise analogue à propos de Rousseau, comme la dévote du baron d'Holbach à propos de Voltaire ? Qu'il
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déteste riiumeiir querelleuse de Jean-Jacques, son affectation, ses petits moyens pour conquérir l'admiration ou même l'attention du monde, cet habit d'Arménien sous lequel il promène son ridicule incognito, qu'il se moque de ce voyage en Angleterre en compagnie de lïume auquel il prédit bien des mésaventures, Walpole est parfaitement dans son droit d'homme de goût; mais je ne vois nulle part qu'il fasse la différence entre Rousseau et les philosophes, qui étaient pour la plupart les encyclopédistes, ennemis jurés de Rousseau. A ses yeux, tout cela est de la même secte. « Je me suis lavé les mains de leurs savants et de leurs philosopJies, écrit-il à John Chute; je ne vous envie même pas Rousseau, qui s'est affublé de toute la charlatanerie de Saint-Germain pour se rendre original et faire parler de lui. » Voltaire, Diderot, d'Holbach même, Rousseau, il semble ne mettre entre ces noms si divers d'autre nuance que celle du talent ou du génie, quand il y a un abîme entre les doctrines. Il dit, assez finement d'ailleurs, que ce sont là de ces génies qui détestent les prêtres, mais qui tiennent absolument à avoir un autel à leurs pieds.
Quoi qu'il en soit de la justesse de ses appréciations sur la philosophie du siècle et la place qu'il convient d'y faire à chacun, c'est à l'occasion de Rousseau que Walpole obtint ce succès décisif qui mettait alors un homme, un étranger, hors de pair dans cette société oisive et curieuse d'incidents. Je veux parler de cette fameuse lettre du Roi de Prusse à monsieur Rousseau, qu'il écrivit un soir, par une sorte de gageure, en rentrant de chez M'"^ Geoffrin, et qui fil
le tour de Paris et de l'Europe : « Mon cher Jean-Jacques, vous avez renoncé à Genève, votre patrie; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits; la France vous a décrété. Venez donc chez moi;... mes Etats vous offrent une retraite paisible, je vous veux du bien et je vous en ferai, si vous le trouvez bon ;... mais si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez. Je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits. » On connaît la réponse que Rousseau, mystifié, avait faite au roi de Prusse : « Sire, il manquait à mes ennuis d'être le jouet de celui que la Providence a placé au-dessus des autres hommes, en lui imposant le devoir de les rendre heureux, etc. » Cette plaisanterie, bonne ou mauvaise, eut en Angleterre des suites fâcheuses pour Rousseau, pour Hume, pour. Walpole lui-même. C'est un imbroglio tragi-comique qui commence et où tout le monde se bat à tort et à travers : Rousseau y gagna quelques ridicules de plus. Hume quelques malédictions éloquentes de Rousseau, Walpole y récolta des horions pour son propre compte ; mais, à Paris même, le premier succès fut très vif. On s'arracha les copies de la lettre. « Me voici à la mode! » s'écria Walpole, et il ne se trompait pas. C'est à dater de ce moment qu'il entre à pleines voiles dans le succès : « Cette plaisanterie s'est répandue partout conîme le feu... Les dévotes à Rousseau ont été furieuses; M'"*" deBoufflers, sur le ton du sentiment et avec les accents de l'humanité souffrante, m'a déchiré de tout son cœur, tout en se plaignant à moi-même avec la plus extrême douceur. » La scène
recommence chez le prince de Conli ; M'"'' de Bouftlers se fâche, le maître delà maison est enchanté. « C'est ma faute si je ne suis pas aujourd'hui à la tète d'une secte nombreuse... On a couru après moi comme après un prince africain ou un serin savant, et j'ai été mené de force chez la princesse de Talmont, cousine de la reine, logée au Luxembourg. »
A mesure qu'il pénètre davantage au cœur de cette société, il en ressent de plus en plus, malgré de passagères ivresses d'amour-propre, le vide bruyant et le néant agité. Yers la fin de son séjour à Paris, il émet cette idée, qu'après tout rien ou presque rien n'est sincère dans la haute société où il vit, pas même cette prétention à l'athéisme contre laquelle il s'irritait d'abord. Or, n'est-ce pas une faiblesse de plus que cette fanfaronnade qui n'a même pas l'excuse de la sincérité? « De tout ce que je vous ai dit, écrit-il à M. Gray, il ne faudrait pas conclure que les personnes de qualité soient au fond athées, du moins les hommes. On ne peut savoir à fond une nation en quatre ou cinq mois. Les pauvres gens sont incapables d'aller au bout de la libre pensée. Ils auraient honte de défendre leur église, parce qu'il est d'usage de la fronder, mais je suis convaincu qu'ils y croient au fond du cœur. Du reste les hommes, en général et plus qu'en général, sont niais et vides, et avec cela des airs méprisants et contraints... Véritablement les femmes ne semblent pas être du même pays. »
Dans cet affaissement et cet effacement universels, la femme prend de plus en plus le pas sur l'homme. Il semble qu'il y ait en elle une souplesse d'organisation et d'esprit, qui résiste mieux aux influences éner-
vantes, et qui garde mieux son niveau. Cette nuance se marque clairement dans la correspondance de Walpole. A part toute galanterie ou sympathie particulière, on sent que les salons tenus par des femmes sont le dernier refuge du vieil esprit français, subsistant encore à travers le pédantisme à la mode. Après quelques expériences, Walpole renonce à la maison du baron d'Holbach. Il plante là ses fameux dîners. « C'était à n'y pas tenir avec ses auteurs, ses philosophes et ses savants, dont il a toujours un plein pigeonnier. Ils m'avaient fait tourner la tête avec un nouveau système de déluges antédiluviens, qu'ils ont inventé pour prouver l'éternité de la matière... En somme, folie pour folie, j'aime mieux les jésuites que les philosophes. » Quelle différence entre ces conversations où s'élaborait le Système de la nature, le plus lourd ouvrage du siècle, et ces entretiens dirigés avec tant de goût et de tact, à travers tant d'écueils, par M'"® Geoffrin ! Ici on reçoit aussi des philosophes ; mais quelle différence! On leur donne le ton, on les gouverne avec un art si naturel qu'il ressemble à un instinct. M""' Geoffrin avait une manière de dire : «Voilà qui est bien, » qui arrêtait net les discussions tournant à la dispute, les tirades au moment 011 elles devenaient des monologues, les conversations lancées à fond de train sur des sujets scabreux par des esprits échauffés. Ce mérite d'à-propos, de tempérament et de mesure, servi par l'intelligence la plus fine, enchante Walpole. Il ne tarit pas d'éloges. c( Cette femme est une merveille de bonnes informations, de bons conseils; c'est le bon sens parlé. » Il n'est pas jusqu'à son moyen de gouvernement, sa I.. ' 3
manie de gronder qui ne le ravisse. « Je n'ai jamais aimé à être redressé en face ; eh bien ! vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que j'y trouve avec elle ; je la prends à la fois pour confesseur et pour directeur. Si elle voulait s'en donner la peine, je vous assure qu'elle me gouvernerait comme un enfant. » Quelques années après, à la suite d'un autre voyage, le ton est bien changé. M'"*^ du Deffand, la grande ennemie de M'"® Geoffrin, s'est emparée de Walpole, et voilà que tout entier aux rancunes du salon de la rue Saint-Dominique, fidèle au génie du lieu jusque dans ses injustices, il écrit à son ami le général Conway, de passage à Paris, pour l'engager à ne pas mettre les pieds dans le salon de la rue Saint-IIonoré. « Vous seriez bientôt dégoûté de cette maison, où vont tous les prétendus beaux esprits et les faux savants, et où ils étalent leur impertinence dogmatique. » Même recommandation à l'endroit « d'une M"^ de Lespinasse, un prétendu bel esprit, qui a été autrefois l'humble compagne de M'"*" du Deffand, mais qui l'a trahie. Je vous prie de ne vous laisser mener chez elle par personne. Cela désobligerait mon amie plus que tout au monde, mais elle ne vous en dirait jamais un mot. »
M'"^ du Deffand, elle, n'aimait pas les philosophes; elle était détachée à l'excès de toute opinion, même de l'opinion à la mode. Ce fut le premier lien de son amitié avec Walpole. Ils se rencontrèrent dans leur haine du pédantisuie, de la dissertation et du lieucommun. Gomme lui, elle était excédée du parlage des auteurs. « Ce qu'on appelle aujourd'hui l'éloquence, disait-elle, m'est devenu si odieux, que j'y
'préférerais le langage des halles. » Et ce qu'elle apprécia tout d'abord dans Walpole, c'est précisément ce libre esprit frondeur, s'appartenant à lui-même, aussi dégagé de préjugé dans un sens que dans un autre, pratiquant cette indépendance qui consiste à marcher hors des voies battues et à s'affranchir aussi bien du fanatisme de l'incrédulité que de l'autre. Elle lui recommande les Essais, assurant qu'il est, malgré lui-même, de la race et de la famille de Montaigne, et que son peu de goût pour cet ancêtre de son esprit ressemble à de l'ingratitude fdiale. — Nous ne referons pas ici l'histoire de cette amitié célèbre, à laquelle d'ailleurs les lettres récemment publiées n'ajoutent aucun trait nouveau, roman d'une imagination blasée, fleur tardive éclose dans la vieillesse d'un siècle et d'une femme. Nous ne résisterons pas cependant au plaisir de citer quelques réflexions semées à travers la correspondance de Walpole sur l'art incomparable des Français et des Françaises pour se défendre contre le temps, contre la vie ou plutôt contre la mort, et pour se faire illusion à eux-mêmes : « C'est le pays par excellence pour y vieillir... Je présume qu'il y a des jeunes gens ici, mais impossible de deviner où ils existent. » A son sixième voyage, en arrivant à Calais, il s'écrie : « Me voici donc encore ici pour la sixième fois de ma vie, avec l'écart insignifiant de trente -sept ans entre mon premier voyage et celui-ci ! Ma seule excuse, c'est que je suis dans le pays des Strubrugs\ où l'on n'est ja-
1. Voyez le chapitre des Strubrugs ou Immortels, dans le Voyage de Gulliver.
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mais trop vieux pour être jeune. » Et quelques jours après : « En Angleterre, je m'imaginais approcher terriblement de soixante ans; mais c'est si anglais de vieillir ! Les Français sont des Strubrugs perfectionnés ; passé quatre-vingt-dix ans, on n'a plus iii caducité, ni maladie, et l'on s'élance dans une nouvelle carrière. » Au fond cependant, quand il parlait sérieusement, il blâmait fort cette manière de gouverner sa vie, et il n'admirait nullement « la méthode française de brûler en public la chandelle jusqu'au bout. » Il ne comprenait guère qu'on ne se fît pas une retraite décente de silence et de dignité pour ses vieux jours, et que l'on ne mît pas en repos son âme, si l'on en avait une, et son corps, sans attendre l'heure où le corps abandonnera en route sa vieille compagne. Lui-même, ])lus tard, sut pratiquer à merveille cet art de bien vieillir, en s'enfermant dans une retraite confortable, entre ses deux gracieuses amies, deux sœurs, Mary et Agnès Berry, se préparant ainsi une mort bienséante, charmée d'avance et consolée par cette jeune amitié. Artiste en tout, amateur distingué, homme de goût jusque dans l'arrangement et le choix de ses derniers jours, homme du monde, mais plein de tact et se retirant du monde la veille du jour où l'on aurait pu se demander ce qu'il y faisait encore.
Du fond de sa retraite de Strawberry, il assistait à l'écroulement de cette société brillante à la surface et minée au dedans, où il avait longtemps vécu. On ne peut pas dire, en suivant ses impressions jour par jour, que la révolution le prit à l'improviste. Dès son arrivée à Paris en 1765, il est saisi par les plus som-
bres pressentiments sur l'avenir de la monarchie en France; ces pressentiments ne feront que se développer pendant les dix années que nous avons choisies dans sa correspondance. Il écrit à son cousin Conway, secrétaire d'État, il lui écrit « ministériellement » pour le tenir au courant des choses étranges qui se passent et les lui montrer sous leur vrai jour : « Le dauphin n'a plus probablement que quelques jours à vivre. Sa mort prochaine comble de joie les philosophes. Vous trouverez peut-être assez étrange que le sentiment des philosophes puisse devenir une nouvelle d'Etat ; mais ne savez-vous pas ce que c'est que les philosophes ou ce qu'on appelle ainsi en France ? D'abord cette désignation comprend à peu près tout le monde, ensuite elle s'attache spécialement à deux classes d'hommes, les uns qui tendent au renversement de toute religion, et les autres, beaucoup plus nombreux, à la destruction du pouvoir royal. » Remarquez cette date : 1765. A la même époque, un soir que le peintre Yigée, le père de M'"'' Lebrun, qui nous raconte le fait dans ses mémoires, sortant d'un dîner de philosophes où se trouvaient Diderot, llelvétius et d'Alembert, paraissait si triste que sa femme lui demanda ce qu'il avait : « Tout ce que je viens d'entendre, ma chère amie, répondit-il, me fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous. » — Walpole continue en faisant à Conway une confidence énigmatique dont la clé a malheureusement disparu. « La preuve que mes idées ne sont point de pures visions, c'est que je vous envoie un papier fort curieux, et je crois qu'aucun magistrat n'eût osé le produire, même à l'époque de Charles Y\ Je ne vou-
drais pas qu'on sût qu'il vient de moi, pas plus que les renseignements que je vous transmets , de sorte que, si vous croyez nécessaire de les communiquer à quelques personnes en particulier, je désire que mon nom ne soit pas prononcé. Je vous dis tout cela pour votre satisfaction personnelle, mais je ne voudrais pas qu'on pût supposer que je fais ici autre chose que me divertir. » Le papier auquel il est fait illusion s'est perdu, mais l'indication reste. La communication presque officielle de Walpole au secrétaire d'État indique que l'armée elle-même, à cette date, n'est pas exempte de la contagion des idées nouvelles qui circulent et répandent dans tous les rangs le germe d'où sortira quelques années plus tard la révolution.
Ce n'est pas que notre auteur soit fort dévot au trône et à l'autel. 11 est wliig de naissance, libéral d'opinion, sceptique par tempérament; il n'a qu'un médiocre souci de la royauté en tant que délégation surnaturelle, et tient en mépris le régime de l'arbitraire et le règne des courtisanes tel qu'il le voit lleurir en France : « Le monde parle de servir fidèlement les rois, et pourquoi? Est-ce que je dois à une autre créature humaine plus que je ne me dois à moi-même? Quel est son titre à ma fidélité? Est-ce que ces mots insensés de roi et de sujet la rendent meilleure que moi et moi plus mauvais qu'elle? » En Anglais positif, bien éloigné de la théorie du droit divin et de la Politique Urée de VEcriture sainte^ il ne consent à voir dans la royauté qu'une fonction : « Un roi est étal)li pour ma convenance, c'est-à-dire pour la convenance de tout le monde, son pouvoir et sa richesse en sont les gages. 11 a des mi-
nistres autour de lui, parce que cette machine si puissante n'est qu'un mortel pauvre et faible comme les autres mortels, et qu'il ne peut faire la millième partie de sa besogne. » Voilà, selon lui, tout le secret de l'institution ; mais, telle qu'elle est, elle a sa raison d'être dans l'utilité de tous, et si Walpole n'a aucun préjugé sur l'origine mystique et les lumières surnaturelles des rois, il ne nourrit aucune illusion sur l'efficacité des mouvements populaires et l'intervention de la nudtitude dans les affaires. Le ministère du duc de Choiseul, les passions qui s'agitent autour de lui, les interminables luttes de la cour et du parlement, toute cette misérable politi({ue intérieure où se dévore et s'absorbe cette fin de règne , donnent matière aux plus tristes réflexions de AValpole, et semblent justifier de jour en jour ses appréhensions. Ce fut bien pis après la disgrâce de Choiseul. Walpole n'hésite pas à dire que ce fut « le renversement final de la constitution française. » Avec le duc de Choiseul du moins, il y avait un gouvernement. Il n'y en eut plus après lui : c'est le règne de l'intrigue, avec les noms frivoles ou déshonorés du duc d'Aiguillon et de Maupeou, sous la triomphante Du Barry.
A son dernier voyage ù Paris, en 1775, la scène change comme par un coup de baguette magique. Walpole assiste avec la |)lus vive synqiatliie à une sorte de renaissance des mœurs publiques et du pouvoir royal, appuyé sur de bons ministres. Il est vrai que l'enthousiasme qu'il ressent p*our la nouvelle reine, Marie-Antoinette, aide au charme. 11 la voit à un bal de la cour, à Versailles, et cette fois c'est de l'éblouissement, chose à noter sous cette plume d'ordi-
naire tempérée ou railleuse : « Les Hébés et les Flores, les Hélènes et les Grâces ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. » De plus sérieux motifs légitiment son espoir renaissant : le roi est dans d'excellentes dispositions; il a renvoyé le chancelier, le duc d'Aiguillon, et tous ces malheureux qui avaient « perfectionné le despotisme » sous le dernier règne. M. Turgot supprime les corvées, « la plus exécrabh; des oppressions, » et chaque jour il projette ou il publie des décrets pour le bonheur du peuple. Les éloges de l'Académie roulent sur des maximes de vertu et de patriotisme, et le roi y applaudit publiquement. « Si la France a le bon sens de garder de tels ministres, elle sera bientôt plus grande que jamais; je n'aurais pas cru, si je ne l'avais vu de mes propres yeux, combien elle est florissante, en comparaison de ce qu'elle était il y a quatre ans. » C'est là une de ces heureuses surprises comme la France en réserve à ses amis et à ses ennemis, aux plus tristes jours de son histoire. 11 y a dans ce peuple étrange, après les désastres ou les décadences, une vigueur de renaissance, une vivacité excitée par le malheur, une facilité à revivre, qui doivent mettre en garde ses ennemis les plus triomphants contre un mépris prématuré, et les Français contre le découragement et le désespoir, contre le doute même à l'égard de leur patrie.
Cette fois la renaissance est trompeuse, et cette belle aurore du règne de Louis XIY se voile de nuages. En quittant la France au mois d'octobre 1775, Walpole
marque très nettement le point noir à l'horizon. « Ce pays-ci est bien heureux ; il est gouverné par des hommes qui veulent le bien et le font, sous un prince qui n'a pas encore commis une faute... MM. Turgotet de Malesherbes sont des philosophes dans le bon sens du mot, c'est-à-dire des législateurs ; mais, comme leurs plans ont pour but l'utilité publique, vous pouvez être sûrs qu'ils irriteront les intérêts individuels. Les Français sont légers et volages, et les ambitieux, qui n'ont pas d'autres armes contre les honnêtes gens que le ridicule, l'emploient déjà pour faire rire une nation frivole aux dépens de ses bienfaiteurs. S'il est de mode d'en rire, les lois de la mode seront mieux suivies que celles du bon sens. » Tristes et prophétiques paroles! Les intérêts froissés se coalisèrent. Turgot tombe ; on sait le reste. Turgot, le seul homme peut-être qui, appliquant sans contrainte son génie aux affaires et soutenu par la confiance du roi, aurait pu amener sans secousses l'état à ce degré de liberté et de prospérité marqué d'avance dans la pensée de Walpole, — Turgot, le seul homme capable d'affranchir le travail et d'établir l'égalité de tous les Français devant l'impôt et devant la loi, capable même d'appliquer à la France les règles du vote et du contrôle des impôts où réside l'essence du gouvernement constitutionnel, et qui, faisant cela, aurait pu désarmer d'avance la révolution de ses fureurs, peut-être la supprimer en la rendant inutile. Yain espoir ! le point noir monte, monte toujours. L'effroyable tempête éclate et disperse sur tous les rivages de l'Europe les débris de cette société que Walpole avait visitée dans ses dernières splendeurs, et qu'il accueillit avec la grâce attristée
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des souvenirs. Il jette un cri d'horreur quand vint à rouler sur réchafaud cette tète charmante de Marie- Antoinette, qu'il avait vue apparaître un jour éblouissante, adorée, dans les fêtes de Versailles, et devant ce spectacle de Yiolences et de crimes il écrivait à sa vieille amie lady Ossory ce mot, où se résument ses dernières impressions sur notre malheureux pays : « Si les rois de France ont été des tyrans, que dironsnous donc du peuple français? »
DEUX TYPES DE FEMMES DE L AUTRE SIECLE. — MADAME DU DEFFAND ET MADAME ROLAND.
On so trompe quand on parle de l'esprit du dixhuitième siècle comme d'une chose unique, ayant une réalité définie et son essence propre. Plus on y regarde de près, plus il devient manifeste qu'il s'y mêle bien des nuances de sentiment et même des oppositions d'idée qu'on ne saurait confondre sous un nom identique. J'y distingue surtout doux tendances marquées jusqu'à la contradiction, qui viennent se résumer tout naturellement dans le nom de deux femmes célèbres, et dont le rapprochement pourrait donner matière à un intéressant contraste. Je veux parler de M'"" du Deffand et de M'"Mloland. Dans l'une se reflète l'image d'une société cultivée jusqu'au raffinement, avec son charme frivole, et aussi avec ses aridités et ses pauvretés de cœur, épuisant toutes les distractions et les plaisirs de l'esprit sans y trouver un instant de vrai bonheur. L'autre nous représente au vif ce siècle dans ce qu'il eut de meilleur et de plus grand, avec ses aspirations confuses gâtées par la déclamation, ses générosités d'enthousiasme mêlées aux
plus étranges défaillances, dans la flamme et le feu de ses orageuses chimères. Je voudrais retracer en une sorte de parallèle ce double type qui exprime dans ses principales diversités une civilisation si complexe. Mieux que les plus savantes analyses, ce simple rapprochement fera saisir la différence profonde de ces deux aspects, de ces deux moments d'une société, trop souvent confondus dans la même appréciation.
Par un seul point de leur destinée, ces deux femmes se ressemblent. Elles ont été, chacune à son heure, les souveraines de l'esprit français. De quel prix cette royauté a été payée par M™^ Roland et comme ce règne fut court, nous le savons ; mais en revanche comme ce triomphe éphémère fut brillant! Si ces journées de popularité passèrent vite, quelles ivresses elles avaient apportées ! Plus calme et plus tempéré a été le rôle de M'"^ du Deffand. Sa souveraineté s'étend sur un plus grand espace du siècle, mais c'est avec un bien moindre éclat.
Pendant plus de trente années, la marquise du Deffiuid représenta une de ces puissances de l'opinion qui se déterminent par l'accord d'une personne privilégiée avec une société. Il y avait en effet comme une harmonie préétablie entre la spirituelle marquise et toute cette partie du dix-huitième siècle qui, sans se
piquer de philosophie ni d'opposition, faisait la môme œuvre que les philosophes ou les frondeurs par son indifférence railleuse. C'est là le trait spécial de la société qui se réunit chez la marquise du Deffand. Les salons de M'"*' Geoffrin, de M"** de Lespinasse, du baron d'Holhach, offraient aux idées nouvelles une hospitalité empressée et aux philosophes une sorte de tribune dont le retentissement portait loin. M"'*" Geoffrin était véritablement une mère de Véglise des encyclopédistes. Le baron d'Holbach partageait avec Helvétius l'honneur d'être leur amphitryon. Tout autre s'offre à nous le salon de M'"^ du Deffand. Il n'y avait là d'engouement ni pour les hommes ni pour les idées du temps. Sauf Voltaire, les philosophes y étaient médiocrement goûtés ; on leur trouvait un air de pédants et de déclamateurs qu'on était bien aise de tenir à distance. Certes on n'y était pas chrétien; mais on n'était pas davantage philosophe. On était royaliste sans illusion ; de tout le reste, on se moquait volontiers. A travers son indifférence pour toutes les hautes questions, la correspondance de M'"*^ du Deffand nous laisse apercevoir clairement l'image d'un salon sceptique qui de son incrédulité universelle n'excepte que l'esprit. — La foi à l'esprit, c'est la dernière foi, la seule de cette pauvre femme si intelligente et si blasée, si enviée et au fond si peu digne de l'être, qui pendant tant d'années gouverna du fond de son fauteuil une portion de la société française. Dans le mouvement d'opinion auquel ce salon fut mêlé, il représente bien la fin d'un monde ; rien n'y annonce un monde nouveau, si ce n'est la certitude qu'une société se décompose et va mourir.
Quelle singulière existence que celle qui rappelle et résume à nos yeux cette partie du dixhuitième siècle! Au couvent où M'"*" du Deffand est élevée et où son incrédulité précoce effraie même une abbesse peu scrupuleuse, on fit venir Massillon à qui la petite fdle exposa ses raisons. Massillon se retira en disant: « Elle est charmante. » Et comme l'abbesse le pressait : « — Qu'on lui donne un catéchisme de cinq sous » On ne put tirer de lui autre chose. Il ne revint pas. A vingt ans on la marie. « Tout était parfaitement assorti, excepté les caractères, qui ne se convenaient pas du tout. » Quelques mois après, la nouvelle mariée devenait la maîtresse du Régent. Elle garda l'emploi quinze jours. La durée de cette liaison n'est-elle pas le signe du temps, en même temps qu'un symptôme; de cette impuissance de passion, aussi marquée dans ce caractère que l'absence de vertus? Elle se sépare de son mari, puis elle essaie de se réconcilier avec lui ; fantaisie bizarre qui n'aboutit qu'à une rupture définitive et presque scandaleuse. Dans l'intervalle de quelques années, elle ébauche à tort et à travers quelques liaisons nouvelles, plutôt par mode que par goût. A l'âge de trente-trois ans, elle se fixe dans la petite cour de Sceaux, où elle rencontre précisément le genre de divertissements et de société qui lui conviennent. Son intimité quelque peu orageuse avec la duchesse du Maine et avec M'"'' de Staal occupe, pendant dix-sept ans, son imagination blasée. Il y faut joindre, pour souvenir, un de ces faciles mariages d'amour ou d'inclination, acceptés par l'opinion, et dont le lien léger ne pouvait jamais devenir un joug: c'est à la cour de Sceaux
qu'elle connut le président Hénault, le plus grave des hommes frivoles, qui lui resta jusqu'à sa mort attaché sans enthousiasme, après avoir été pendant quelques années à peu près fidèle sans illusion.
En 1750 un fait non sans importance se produisit dans sa vie : M. du Deffand mourut. Non pas qu'elle eût à souffrir de ce modèle des maris du dix-huitième siècle, de ce mari honoraire, le moins gênant des maris trompés, qui avait vécu loin d'elle, excepté pendant les six mois qu'avait duré la tentative de réconciliation, et de qui elle ne pouvait se plaindre autrement qu'en disant que, pendant ces six mois, le pauvre homme avait été aux petits soins pour déplaire. Mais enfin le titre légal du pauvre homme était gênant, et sa mort, qui fut une dernière politesse, un dernier petit soin, agréahle celui-là, pour sa veuve, la laissa libre d'ouvrir un salon. Elle restait avec ses reprises, avec quelques héritages et deux pensions obtenues on ne sait trop à quel titre gracieux, l'une sur la ville, l'autre sur la cassette de la reine, une fortune modeste, mais convenable, qu'elle consacra entièrement aux frais du culte de l'esprit, aux soupers du dimanche et du lundi, qui devinrent bientôt célèbres à Paris et dans l'Europe entière. Elle eut enfin un salon, ce qui était l'ambition de toutes les femmes d'esprit de cette époque, et un salon particulièrement recherché, ce qui était la gloire.
C'est au couvent de Saint-Joseph que se tint cette cour plénière de l'esprit parisien. Il y eut véritablement alors un Ordre de Saint- Joseph, recruté parmi les plus brillants et les plus fins causeurs jusqu'au jour où Horace Walpole parut. De ce jour-là, l'Ordre
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fut dissous; il n'y ont plus qu'un personnage auquel tout fut sacrifié, et une foule de comparses et de figurants qui passaient sur la scène sans l'occuper, pour la remplir dans les intervalles. Les deux seuls incidents qui, jusqu'à l'apparition du héros, avaient rompu pendant seize années la monotonie agitée de cette vie de salon avaient été le malheur que subit M'""" du Deffand en 1754, la perte de la vue, et dix ans après, sa rupture avec M''^ de Lespinasse, qui devint sa rivale après avoir été longtemps son amie et sa dame de compagnie. En 1766, Walpole se montre; il vient, il parle, il est vainqueur, et désormais tout l'intérêt se concentre sur lui. Cet intérêt fût devenu aisément de la passion ; mais c'était pour la marquise s'y prendre un peu tard. Elle avait soixante-six ans. On a souvent raconté ce singulier épisode de la vieillesse de M'"*^ du Deffand. On a expliqué comment cette amitié si vive était la revanche d'un cœur qui n'avait jamais aimé. On a exposé la physiologie de ce cœur qui se révèle tout d'un coup plus jeune que son âge, et où la faculté d'aimer se réveille avec une vivacité presque compromettante pour celle qui va en subir l'étrange tyrannie. Que pourrions-nous ajouter à ce contraste tant de fois retracé d'une affection qui a toutes les ardeurs inquiètes et jalouses, tous les emportements à la fois et les délicatesses des affections d'un autre âge et d'un autre nom, avec l'attitude si réservée, si froide même par moments, de celui qui en est en même temps effrayé et flatté, héros et victime à la fois? La correspondance, pendant quatorze années, va être remplie des récriminations de la vieille amie, de ses
plaintes, de ses luttes avecla prudente et circonspecte affection de Walpole, cet homme si distingué qui ne redoute rien tant qu'un ridicule. Ses craintes presque puériles et parfois, en vue d'en détruire l'objet, sa sécheresse, sa dureté à l'égard de la pauvre marquise, l'horreur des commérages du monde où son nom serait mêlé, tout cela si naturel, étant donné la personnalité d'un vieux garçon et d'un Anglais, et en même temps la tendresse si expansive, bien que toujours alarmée, la passion même, puisqu'il faut bien le dire, toujours attachante, même quand elle se trompe d'heure et qu'elle ne peut plus être qu'un attendrissement de l'amitié, toutes les grâces d'esprit et de cœur prodiguées par l'aimable septuagénaire à cet ombrageux Hippolyte qui semble redouter non pas les ardeurs de Phèdre, mais les plaisanteries qu'on en pourrait faire à son club de Londres ou à la cour, — il y a là un petit drame psychologique qui provoque tour à tour la sympathie et le sourire.
Laissons de côté cet épisode, qui fut le supplice et le châtiment d'un cœur trop longtemps frivole, éveillé trop tard. M'"*" du Deffant mérite d'être étudiée non assurément comme un type de passion, mais comme un des plus rares et des plus précieux modèles de l'esprit de finesse. Ce qu'cHe possède au plus haut degré, ce qui attache à sa correspondance, malgré tant de lacunes d'âme et de vraie sensibilité, cest la précision, la légèreté dans le trait, un des styles les plus naturels et les plus vifs de ce siècle, qui en a produit tant d'excellents; c'est aussi une sorte de génie d'observation appliqué aux nuances de la vie mondaine et des caractères qui s'y déveliq^pent. Je II. 4
ne pense pas qu'il y ait en ce genre de littérature beaucoup de morceaux qui puissent être mis en comparaison avec des portraits comme celui-ci. — « On dirait que l'existence de la divine Emilie (M""" du Chàtelet) n'est qu'un prestige. Elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'elle ne sait plus ce qu'elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels; ils pourraient tenir à ses prétentions, son impolitesse à l'état de princesse, sa sécheresse à celui de savante, et sonétourderieà celui de jolie femme. . . Quelque célèbre qu'elle soit, elle ne serait pas satisfaite, si elle n'était pas célébrée. C'est à M. de Voltaire qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir. En attendant, elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent. » Et M'"'' la duchesse de Chaulnes, qui peut l'avoir oubliée, si on l'a une seule fois rencontrée dans la galerie de M""' du Deffand? « Son esprit estsi singulier qu'il est impossible de le définir : il ne peut être comparé qu'à l'espace ; il en a pour ainsi dire toutes les dimensions, la profondeur, l'étendue et le néant ; il prend toutes sortes de formes et n'en conserve aucune ; c'est une abondance d'idées toutes indépendantes l'une de l'autre, qui se détruisent et se régénèrent perpétuellement. Jl ne lui manque aucun attribut de l'esprit, et l'on ne peut dire cependant qu'elle en possède aucun : raison, jugement, habileté, on aperçoit toutes ces qualités en elle ; mais c'est à la manière de la lanterne magique, elles disparaissent à mesure qu'elles se produisent... M'^^'la duchesse est un être qui n'a rien de commun avec les autres êtres que la forme extérieure; elle a l'usage et l'apparence de tout, elle n'a la propriété ni la réalité de rien. » Je crois qu'en cherchant bien on trou-
verait encore quelque l)elle dame qui ressemblerait suffisamment à la duchesse de Cliaulnes ; mais où trouverait-on la plume capable de tracer cette esquisse, de renlever en traits si légers et si vifs ?
Le désenchantement perce à travers ces ivresses superficielles de l'esprit; c'est la moralité de cette correspondance, image de tant d'autres existences dévorées comme celle-ci d'un mal profond, incurable : le sentiment de l'inutilité, le tourment du vide. Voilà donc à quoi se réduit, vue de près, une des destinées les plus brillantes de ce temps! Avec cette souveraineté de l'esprit, la plus flatteuse pour une femme qui n'est plus jeune, royaub'^ reconnue par la déférence de Voltaire, consacrée par la colère même de Jean-Jacques Rousseau, qui n'avait pas eu le don de plaire et s'en vengea par une boutade grossière, saluée par les princes et les souverains de passage à Paris, qui ne manquaient pas de faire leur cour à la célèbre marquise, — avec toutes ces amitiés illustres des Cboiseul, des Luxembourg, des Boufflers, de cent autres grands seigneurs ou femmes charmantes qui se disputaient ses lettres et son affection, dans cette vie qui ne fut qu'une fête en apparence, et dont l'éclat ne diminua pas un instant jusqu'au voisinage de la mort, pas un jour, pas une heure où l'on ne sente au fond de cette àmc un secret dégoût de vivre, une lassitude infinie de soi et des autres. Quel flot d'amertume se répand à travers les pages de cette correspondance ! « Vous voulez, s'ccrie4-elle quelque part, que j'espère vivre quatrevingt-dix ans? Ah! bon Di(u! quelle maudite espérance ! Ignorez-vous (pie je déteste la vie, que je me
désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console pas d'être née? Je ne suis point faite pour ce monde-ci; je ne sais pas s'il y en a un autre. En cas que celui-ci soit, quel qu'il puisse être, je le crains. On ne peut être en paix ni avec les autres ni avec soi-même ; on mécontente tout le monde, les uns parce qu'ils croient qu'on ne les aime pas assez, les autres par la raison contraire. Il faudrait se faire des sentiments à la guise de chacun, ou du moins les feindre, et c'est ce dont je ne suis pas capable... On connaît tout cela, et malgré cela on craint la mort, et pourquoi la crainton? Ce n'est pas seulement pour l'incertitude de l'avenir, c'est par une grande répugnance qu'on a pour sa destruction, que la raison ne saurait détruire. Ah ! la raison! la raison ! Qu'est-ce que c'est que la raison? Quel pouvoir a-t-elle? quand est-ce qu'elle parle? quand est-ce qu'on peut l'écouter? quel bien procure-t-elle? — Elle triomphe des passions? Cela n'est pas vrai, et si elle arrêtait les mouvements de notre âme, elle serait cent fois plus contraire à notre bonheur que les passions ne peuvent l'être; ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. »
C'est la note habituelle de la correspondance, quand la marquise pense pour son propre compte, quand elle nous entretient d'elle-même, de la vie, du monde, de l'impression qu'elle en reçoit. « Quel monde que ce monde-ci! » tel est le refrain de chaque lettre. La Rochefoucauld ne nous offre pas de plus désolantes peintures. Pourquoi, connaissant le monde ainsi, l'attire-t-elle autour de son fLiuteuil? pourquoi va-t-elle le trouver quand il ne vient pas? pourquoi
DEUX TYPES DE FEMMES h7>
lui doimo-t-ollo toiito sa vip?Ello nous lo dit à chaque instant : c'est pour se fuir elle-même; elle ne peut rester en tète-à-tète une heure avec ses réflexions. Rien ne l'accahle plus que la solitude. Elle est de ces personnes qui ont hesoin des autres pour faire du bruit autour d'elles, pour empêcher leur pensée de se recueillir. Yoilà pourquoi elle se disperse dans le tumulte, elle se perd avec une sorte de frénésie dans les dehors de la vie. Elle fait de la nuit une conversation agitée qui chasse l'insomnie; elle réserve le jour pour le sommeil. Le soir arrivé, elle reçoit ses visites, et le souper couronne cette inutile et active journée. Dernière et grave occupation ! N'est-ce pas M'"*" du Dcffand qui disait du souper « qu'il était une des quatre fins de l'homme?» Elle a raison pour l'homme de son temps, je veux dire la seule espèce d'hommes qu'elle connût et dont pas un seul ne manqua un jour aux règles de cette théologie facile.
La marquise elle-même ne transgressa jamais ce premier précepte de sa morale. Quand elle ne reste pas chez elle, on est sûr de la i-etrouver auprès de M""" do Luxembourg, chez qui elle veille jusqu'à quatre heures du matin, au Temple, chez le prince de Conti, chez M'"^ de Mirepoix, chez M"' de La Vallière, chez le président, chez M"'*" de Valentinois. Quand M. de Choiseul sera revenu à Paris de son long exil, auquel M'"*' du Deffand aura eu la gloire de rester fidèle, elle sera des petits et des grands soupers. On disposait pour la spirituelle aveugle une petite table à côté de la grande, et trois ou quatre amis venaient s'y asseoir près d'elle. Elle va à la comédie ; elle ne perd aucune occasion de se distraire. Si tel jour, tel
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soir, elle n'est pas' à Paris, c'est qu'elle est en visites à Montmorency chez M. de Luxembourg, à Roissy chez les Caraman, à Rueil chez les d'Aiguillon, à Versailles chez les Beauvau, à Auteuil chez M""' de Bouftlers. Elle est aveugle, elle est d'une complexion délicate, qu'importe? Elle ne perdra pas un soir, pas une heure pour le plaisir. A toutes ces fêtes, il faut qu'elle paraisse. Sa faiblesse d' Hercule , comme elle disait d'elle-même, suffit à toutes ces fatigues qui tueraient une autre femme. Ce qui la tuerait, elle, ce serait sa propre pensée. Avant tout, c'est sa pensée qu'il faut fuir.
Ne la croyez pas un instant dupe de cette foule brillante où elle cherche l'oubli de soi. Rien n'égale l'amertume de ses jugements généraux sur le monde, sinon celle qui éclate dans ses jugements particuliers sur les amis dont elle vit entourée. Ouclle impitoyable maîtresse de maison! Voyez plutôt cette esquisse de son salon, tracée par elle-même, avec les noms propres au bas des portraits, de peur qu'on ne s'y trompe. « J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressorts qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser, sans réfléchir, sans sentir. Chacun jouait son rôle par habitude; M'"^ la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, M'"'' de Eorcalquier dédaignait tout, M'"" de La Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires ; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions, que je m'étais creusé à moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée, que tous mes jugements
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avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne... A qui puis-je donc avoir recours? » (20 octobre 1766).
Ces plaintes, ces retours désolés sur soi, et en même temps cette fuite perpétuelle hors de soi, cette crainte de se retrouver et ce sentiment du rien dont est fait ce monde où elle cherche en vain à s'étourdir, quelle éloquente justification de la pensée de Pascal ! « On ne recherche la conversation et les divertissements que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir... Quand j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près... De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude est dans l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court. On n'en voudrait pas, s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu'on recherche ; mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit... De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. »
Ces belles paroles de Pascal pourraient être placées au frontispice de cette correspondance. V ennui dans , le monde serait le vrai titre de notre étude. Personne, durant un si long cours d'années, ne s'est
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plus sincèrement ennuyé que la marquise en faisant plus d'efforts pour échapper à sa destinée ; d'elle aussi on peut dire qu'elle a bâillé sa vie, comme plus tard Chateaubriand le dira de lui-même, bien qu'à vrai dire il n'y ait que des analogies superficielles entre ces deux formes de la tristesse : l'ennui de la société blasée du dix-huitième siècle, sans foi, sans idéal, et la mélancolie du commencement de ce siècle, celle de René, chez qui le doute se complique de* véritables tourments d'àme , de romanesque et de passion.
Si maintenant nous cherchons la raison de ce grand ennui dont la marquise souffrit toute sa vie, outre les causes générales et vraiment humaines que marque d'un trait profond l'analyse de Pascal, nous en trouverons une toute particulière et personnelle dans cette vie si stérilement agitée. Ce mal qui la dévore, c'est l'abus, l'excès de l'esprit. — Quelle erreur cruelle pour soi et pour les autres, dépenser que l'on puisse fonder sur l'esprit tout seul le bonheur ou même l'agrément d'une vie entière! S'il ne s'y joint quelque intérêt supérieur qui nous force à nous occuper d'autre chose que de notre propre divertissement, c'est-àdire encore de nous-mêmes, le châtiment de cet égoïsme intellectuel, si délicat, si raffiné qu'on le suppose, ne se fait pas attendre : c'est le désenchantement irrémédiable des autres et de soi-même. En ne vivant que pour son esprit et par lui, on arrive peut-être à développer en soi une sagacité extraordinaire, une justesse de vues, une pénétration incomparables. Est-ce là un élément de bonheur? Je ne le crois pas. On court moins de risque d'être dupe, cela
est vrai ; mais n'est-ce pas une autre manière d'être dupe que de l'être de sa propre finesse, et n'a-t-on pas vu souvent une pénétration excessive aboutir à ce triste résultat, un scepticisme absolu sur la sincérité ou la grandeur des motifs par lesquels s'honore la volonté de l'homme? Cette faculté fatale de l'analyse à outrance, on la voit ainsi se retourner contre celui même qui aime à s'en servir. Que de ravages ce mal de l'analyse perpétuelle, irrésistible, répand parmi certaines âmes ! Comme il épuise vite le fond de la vie , comme il en tarit les sources et en décolore les aspects ! Comme tout devient terne et froid sous sa mortelle atteinte, comme tout s'attriste et se dessèche en nous et autour de nous ! Rien n'est monotone comme l'esprit tout seul, réduit à lui-même. Cela vibre, cela brille, mais de quel éclat peu varié ! On se fatigue vite de ce qui n'est qu'ingénieux sans être autre chose , sans provoquer en nous quelque noble émotion, sans exciter quelque haute idée. L'esprit n'a vraiment tout son lustre, il ne produit tout son effet et son agrément que lorsqu'il s'emploie au service de quelque chose qui soit supérieur à lui, la vérité, l'humanité, la justice. Par luimême, il ne peut nous donner ni une joie profonde ni un plaisir durable, — à peine une minute d'éblouissement qui laisse notre âme plus dénuée et plus pauvre qu'auparavant.
C'est la loi : on n'échappe au sentiment du néant humain que par les nobles affections qui étendent ou multiplient notre être en y associant quelque autre, soit ce large et puissant amour de l'humanité qui nous tire hors de nous-mêmes, soit les enthou-
siasmes virils de la science ou les certitudes enchantées de la foi. Cela seul donne du prix à notre vie qui la ravit à elle-même par la grandeur de l'idée ou du sentiment. Le moi ne peut jouir légitimement de son être qu'à la condition de le transformer dans quelque chose de plus grand que lui. Admirable loi qui résume toute morale humaine et toute religion, qui à elle seule contient la formule du bonheur et de la dignité de l'homme ! — Cette loi violée nous explique tout ce qu'il y eut de lacunes et de vide dans l'existence de M""" du Deffand. Au vrai, elle ne vécut que pour elle-même, ne cherchant son triste bonheur que dans les jouissances de l'ironie et de l'analyse. A cette passion exclusive, elle n'en ajouta pas une autre qui pût en agrandir ou en varier le cours. Elle est le témoignage éclatant que l'esprit qui ne se nourrit que de lui-même est condamné à périr d'inanition.
L'amitié, on peut estimer ce qu'elle en pensait, si l'on se souvient du jugement qu'elle porte sur ses amis. Encore peut-on dire qu'il s'agit là d'amis du monde. Soit; mais le président llénault avait été pour elle, à ce qu'on assure, un peu plus qu'un ami du monde, et voyez de quel ton elle parle de sa mort prochaine! « Le président ne va pas bien; il a de la fièvre, un gros rhume; je ne crois pas qu'il passe l'hiver. Sa perte me causera du chagrin et fera un changement dans ma vie. » M"*" de Lespinasse lui avait donné de graves sujets de plainte, j'en conviens. Elle avait mortellement offensé son amour-propre en se permettant une rivalité d'esprit tout près d'elle, et plus tard, quand la rupture r.rriva, en h|i enlevant une
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partie de ses amis, décidés à suivre dans sa retraite l'aimable exilée ; mais enfin , lorsqu'elle mourut , c'était l'heure de se souvenir de tant de dcvoûment pendant dix années, d'une si grande intimité, de cette mutuelle adoration dont on avait fait grand fracas. Yoici en trois lignes son oraison funèbre : « M"® de Lespinasse est morte cette nuit à deux heures après minuit : c'aurait été pour moi autrefois un événement, aujourd'hui ce n'est rien du tout. »
L'humanité n'est pas ce qui la touche. Ce que le dixhuitième siècle avait de meilleur dans sa philosophie est pour elle lettre close. La partie des sentiments la plus élevée , la plus désintéressée , lui demeure comme étrangère. Il faut lire l'incroyable lettre où elle raconte avec une si cruelle désinvolture, sans un trait d'émotion, le supplice de Lally, les outrages du peuple, les odieuses inventions par lesquelles on voulut déshonorer même sa mort. « Le public, dit-elle, craignant que Lally n'obtint sa grâce ou qu'on ne commuât sa peine, voulait son supplice, et on a été content de tout ce qui l'a rendu plus ignominieux, du tombereau, des menottes, du bâillon; ce dernier a rassuré le confesseur, qui craignait d'être mordu. » Et quand Walpole indigné s'écrie: «Ah! madame, madame, quelles horreurs me racontez-vous là?... Oui, oui, vous êtes des sauvages, vous autres!... Mon Dieu! que je suis aise d'avoir quitté Paris avant cette horrible scène! Je me serais fait déchirer ou mettre à la Bastille! », il faut voir avec quel sangfroid on lui répond : « Vous êtes étonnant avec votre Lally... A l'égard du bâillon et du tombereau, je les désapprouve ; mais ne croyez point qu'il y ait été fort
sensible, il a fini en enragé. » Pour racheter une page pareille, tout l'esprit du monde ne suffirait pas.
On voit clairement ce qui manquait à cette société si spirituelle : une croyance, un idéal. L'indifférence affectée devient à la longue une incurable maladie. Un égoïsme presque féroce, voilà le dernier terme du mal. Le malheur de M""" duDeffand fut d'employer tout son esprit et rien que son esprit à orner sa vie. Elle en fut châtiée en ne s'intéressant à rien, ni aux personnes, ni aux choses, ni à elle-même. Je me trompe : elle s'intéressa une fois à quelqu'un , à Walpole, mais trop tard pour ne pas recevoir de ce sentiment presque posthume une légère teinte de ridicule.
Quand on quitte M'"*" du Deffand pour M'»« Roland, on subit l'impression d'un saisissant contraste. Il semble qu'on passe d'un siècle à un autre, et pourtant c'est à peine si l'on franchit l'espace de quelques années. Il y avait treize ans que M'"*' du Deffand était morte dans son fauteuil, « la voix éteinte et le cœur enveloppé, » lorsque M""" Roland, dans tout l'éclat de son rôle et de sa destinée, monta sur l'échafaud triomphante plutôt que victime. Quelle opposition de natures ! Tandis que chez M""" du Deffand tout se tourne à l'analyse, et que la vie elle-même, dans le creuset subtil de son esprit, s'évapore en un nuage insaisissable, tout chez M'"^ Rolland est action et
passion, la passion elle-même n'étant pour clic qu'une autre manière d'agir. Quelle force d'esprit il fallut pour écrire ces Mémoires, si l'on pense que chacune de ces pages, tracée avec cette précision du souvenir et cette mâle éloquence, est un larcin fait à la surveillance des geôliers, aux rigueurs de la prison, que disje? à la terreur du lendemain, à l'incertitude de l'heure présente, à la certitude de l'échafaud. De temps en temps, elle suspend son récit pour noter au courant de la plume quelques-unes des circonstances au milieu desquelles elle écrit. Et quelles circonstances ! Une fois entre autres, on vient l'interrompre pour lui apprendre qu'elle est comprise dans l'acte d'accusation de Brissot. «Je vais expédier ce cahier, dit-elle, quitte à suivre sur un autre, si l'on m'en laisse la faculté. » Vers la lin, elle résume ce qui lui restait à traiter, elle nous en donne un simple aperçu comme dernier supplément aux Mémo /res. Elle se presse, elle sent le temps lui échapper, elle mesure son récit au petit nombre d'heures qui lui restent. L'expression est saisissante dans sa simplicité. « A suivre ainsi les choses pied à pied, j'aurais à faire un long travail pour lequel je n'ai plus assez à vivre. » Elle dépose enfin sa plume. « Je ne sais plus la conduire au milieu des horreurs qui déchirent ma patrie; je ne puis plus vivre sur des ruines, j'aime mieux m'y ensevelir. Nature, ouvre ton sein... Dieu juste, reçois-moi ! » Ainsi c'est sous le coup de la mort que cette âme vaillante se recueillait dans la sérénité de ses plus lointains souvenirs de jeunesse et d'enfance. Voilà le trait où se montre une âme. Cette plume, que le bourreau va lui arracher des mains, ne trem-
ble pas un instant entre ses doigts. Le souvenir reste net, précis; le récit est calme, plein, abondant, désintéressé des terreurs de l'heure présente, sauf quelques apostrophes qui sont dans le mauvais goût du temps. Les premières impressions y sont évoquées dans leur impérissable fraîcheur. Il n'est pas jusqu'à l'écriture du manuscrit qui ne soit ferme comme l'àme de l'auteur. Tous ces récits jaillissent si naturellement sous la plume qu'il n'y a nulle part trace de travail ; pas de rature sur ces pages tracées au fond d'un cachot, dans ces jours lugubres dont chacun pouvait être le dernier.
Quel enfer pourtant que la Conciergerie à cette époque ! « On jetait indifféremment sur la même paille et sous les mêmes verrous la duchesse de Grammont et une voleuse de mouchoirs, M"'* Roland et une misérable des rues, une bonne religieuse et une habituée de la Salpêtrière... » Le jour où la Conciergerie s'ouvrit pour laisser passer la charrette qui conduisait M'"^ Roland à l'échafaud, ce jour-là il y eut comme une clarté qui s'éteignit dans cette prison déjà si sombre, et un redoublement de deuil parmi ses tristes habitants. L'héroïque républicaine avait charmé tout le monde, môme les royalistes emprisonnés avec elle. Un d'eux, qui la voyait d'abord avec prévention, nous trace ce portrait de l'enchanteresse. « Elle avait la figure non pas régulièrement belle, mais très agréable... Sa taille se dessinait avec grâce, et elle avait la main parfaitement faite. Son regard était expressif, et même dans le repos, sa figure avait quelque chose de noble et d'insinuant. Elle n'avait pas besoin de parler pour qu'on
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lui soupçonnât de l'esprit; mais aucune femme ne parlait avec plus de pureté, de grâce et d'élégance. Elle avait dû à l'habitude de la langue italienne le talent de donner à la langue française un rhythme, une cadence véritablement neuve. Elle relevait alors l'harmonie de sa voix par des gestes pleins de noblesse et de vérité, par l'expression de ses yeux, qui s'animaient avec le discours, et j'éprouvais chaque jour un charme nouveau à l'entendre, moins par ce qu'elle disait que par la magie de son débit. » Ainsi, bien des années après , M. le comte Beugnot, revenant sur ces temps sinistres, est encore tout ravi, ému de ce souvenir. C'était un adversaire de M'"^ Roland, et il était tombé sous le charme. La nature joue de ces tours à la politique et aux politiques.
Que l'on juge de l'empire que devait exercer cette belle personne, cette âme éloquente, cette inspirée de la révolution, quand elle n'en pressentait pas encore les folies et les fureurs, et que, toute remplie de l'esprit nouveau, elle le répandait autour d'elle, avec la flamme de son regard et de sa parole, parmi ses amis, Yergniaud, Brissot, Guadet, Louvet, Gensonné, Buzot, dépassant en ardeur les plus enthousiastes, échauffant les indolents et les tièdes, les éblouissant tour à tour et les charmant, les guidant vers cet avenir chimérique qu'elle leur montrait tout près d'eux, à leur portée, par une sorte de magie à laquelle ils ne résistaient pas. Non, la Montagne ne se trompait pas en la frappant. Ni Danton, ni Robespierre, ne pouvaient s'imaginer que la Gironde était tibattue tant que vivait celle qui en était l'âme. Euxmêmes, Danton et Robespierre, ne savaient-ils pas
bien quel prestige émanait d'elle? Us l'avaient connu, ce prestige, et ils se vengeaient de l'avoir subi en envoyant à Féchafaud cette femme dont le mépris leur faisait peur.
Plus on pénètre dans l'intimité de M'"*^ Roland en relisant ses Lettres et ses Mémoires, plus on se persuade qu'elle représente avec éclat tout un côté du dix-huitième siècle, ces idées, ces influences dont M'"^ du Deffand méconnut toujours la grandeur, à supposer qu'elle en soupçonnât môme l'existence. Ce que ces idées ont d'énergique et de noble, les aspirations de ce siècle vers la générosité, vers la justice idéale, vers la rénovation sociale, tout ce qu'il contient même de chimères mêlées à de magnifiques passions, tout cela revit daps M™*" Roland. Au-dessus du doute systématique, de l'indifférence où s'arrêtaient M™*" du Deffand et ses amis, s'élevait un esprit nouveau, grave, sincère, dévoué à la justice et à la fraternité humaine, — passionné pour l'égalité, pour la liberté, mais en même temps rempli d'inexpérience, gâté par l'imitation d'une antiquité chimérique, mal étudiée, mal comprise, — conduit par l'utopie à la déclamation, tenant en horreur les dépravations d'un état social artificiel et faux, et ne trouvant pas d'autre moyen de le corriger que par l'idéal d'une nature qui n'était pas moins artificielle et moins fausse. C'était une sorte de stoïcisme rajeuni, essayant de fonder le droit nouveau en dehors des traditions, se passant volontiers de Dieu qui n'était plus guère que la Nature personnifiée ; cherchant , comme l'ancienne école, à réformer la vie sociale et individuelle sur la règle de la raison pure, mais diffé-
rant profondément des austères doctrines de Zenon et d'Épictète par une perpétuelle préoccupation des émotions du cœur et une affectation de sensibilité dont les vieux stoïciens de la Grèce ou de Rome auraient souri. Ce mélange de l'esprit nouveau, enthousiasme, déclamation, passions fortes, utopie, voilà ce qui nous explique M™*' Roland. Elle porte tout cela en elle. Le dix-huitième siècle réformateur ne peut pas offrir de lui-même une plus belle et plus charmante image. C'est tout à fait une fille de Rousseau, avec moins de génie assurément, mais avec plus de noblesse que son père intellectuel, plus vraiment généreuse et mieux née.
Enfant, elle n'a pas eu d'autres institutrices, par un accord singulier entre les circonstances et sa destinée, que la nature et la philosophie. Son éducation a été livrée à d'effrayants hasards, sans direction, sans conseils, et si ces hasards n'ont pas déformé son âme, cela prouve de quelle trempe était cette àme, naturellement forte et droite. Son enfance fut remplie, agitée par des lectures confuses qu'elle fit, à ses risques et périls, à travers les livres qui tombaient sous sa main. Il est étrange de penser qu'à dix ans elle lisait Candide. « Au reste, ajoute-t-elle naïvement, jamais livre contre les mœurs ne s'est trouvé sous ma main. » Candidek dix ans, Diderot à treize, cela n'inquiète pas même son souvenir et ne l'étonné pas, quand trente années après, elle retrace l'histoire aventureuse de ses premières lectures. A peine peut-on savoir quand elle devint philosophe, tant elle l'était de naissance. Elle nous dit que, enfant, elle aimait à rélléchir, et qu'elle songeait véritablement à se former elle-même, c'cst- II. 5
ëG CHAPITRE II
à-dii'c qu'elle étudiait les mouvements de son àme, qu'elle cherchait à se connaître. Le hasard seul écarta de son esprit la dialectique troublante de Rousseau. Elle ne le connut que beaucoup plus tard ; elle-même avoue que cette circonstance fut heureuse. Elle serait devenue folle, si elle avait connu trop tôt son maître, son dieu.
Une année de grande dévotion dans un couvent, chez les dames de la Congrégation, est un épisode assez extraordinaire de cette enfance philosophique. La partie des Mémoires où elle rappelle et peint ce temps de calme et de ravissement est celle qui contient peut-être les plus belles pages. Je n'ai pu les relire sans rappeler à ma pensée le nom d'une autre fdle de Rousseau, M™^ Sand, racontant dans un style enchanteur ce séjour dans le couvent des Anglaises dont elle garda longtemps l'impression secrète. Singulier rapprochement entre ces deux femmes philosophes, qui se sont formées toutes les deux, au hasard, par des lectures confuses et prématurées, par l'éveil inquiet d'une intelligence précoce et la curiosité d'un esprit abandonné à lui-même, et qui toutes les deux ont eu leur heure de piété, de dévotion même, et en ont gardé au fond de l'àme je ne sais quel parfum mystique qui persiste à travers tous les événements d'idée, toutes les aventures de doctrine, et les émotions de la vie.
C'est après sa sortie du couvent et jusqu'à son mariage, dans cet intervalle de douze années, que se dessine cette énergique physionomie. Elle apprend toutes les sciences, tout ce qu'elle peut en saisir sans maîtres : géométrie, physique, métaphysique. Elle se livre avec passion à l'étude de la nmsique. Elledéve-
loppe ses sentiments politiques. C'est Pliitarque qui lui a fait aimer la République; c'est le spectacle delà cour qu'elle va voir un jour à Versailles qui la confirme dans le goût que Plutarque lui a donné. Deux ou trois visites assez malencontreuses chez de grandes dames très sotte, lui inspirent, sous une forme trop sensible, la passion de l'égalité, qui n'était jusqu'alors en elle qu'à l'état d'idée. La voilà toute formée, philosophe, élève de la nature, républicaine. Que les événements viennent maintenant; ils ne la prendront pas au dépourvu. C'est une àme préparée. Il semble que depuis son enfance elle se destine au rôle éclatant qu'elle va jouer. La Révolution, elle la portait dans ses instincts et dans ses révoltes d'enfant, dans ce culte des grands hommes de Plutarque, dans ces sentiments républicains qui se mêlaient étrangement à ses rêves de jeune fille. En passant de son cœur sur la scène du monde, la Révolution ne la surprit pas. Elle eut l'enthousiasme sans l'étonnement.
L'esprit du dix-huitième siècle a laissé sa marque ineffaçable sur ses Mémoires : dans le style d'abord, mélange perpétuel d'éloquence et de déclamation, de simplicité et de sensiblerie. Il ne faut pas provoquer d'imprudentes comparaisons. Je n'aime pas surtout, je l'avoue, à entendre parler de M'"® de Sévigné à l'occasion deM"^ Roland. Oui, sans doute, on rencontre chez elle bien des traits imprévus et vifs, naturels et charmants. Mais y a-t-il une page, une seule, où l'esprit du temps n'ait marqué son empreinte par quelque apostrophe aux âmes sensibles et quelque appel à une nature de convention? La source est pleine, le flot est abondant; mais sur combien de prairies artificielles
on le détourne, on l'épuisé ! Heureusement, il renaît plus libre et plus vif que jamais de la source toujours jaillissante, et son élan plusieurs fois renouvelé finit par atteindre le but. Mais c'est du premier jet et d'un seul élan que le but est atteint dans les auteurs du premier ordre, et c'est parmi eux qu'il faut maintenir M""" de Sévigné.
Il y a deux autres traits bien reconnaissables de l'esprit du siècle chez M'"® Roland. L'absence complète de modestie ou, si l'on aime mieux, la conscience trop peu naïve de sa supériorité et de son charme, et l'absence de tout sentiment de délicatesse et de réserve dans certaines confidences au moins inutiles. — Je connais les excuses invoquées et les circonstances atténuantes plaidées par les habiles avocats de cette belle cliente : « C'est ne pas la comprendre, nous dit le dernier et le plus complet des éditeurs, M. Faugère, que de lui reprocher de parler d'elle-même avec trop de complaisance. Elle se décrivait, elle se peignait pour ainsi dire avec sa plume, ni plus ni moins qu'elle l'eût fait avec son crayon, cherchant à satisfaire son exactitude d'artiste, plutôt que son amour -propre de femme. » Il y a là une nuance bien subtile. Quand l'artiste est femme et qu'elle fait avec tant de complaisance son portrait, pouvez-vous distinguer sûrement le sentiment désintéressé de l'exactitude d'avec le goût de l'artiste pour ses propres perfections? Je sais que le dix-huitième siècle a la passion de la franchise ; mais je sais aussi que cette franchise absolue dans l'éloge qu'on fait de soi-même nous choque, même quand l'objet complaisant de ces peintures est M""^ Roland.
A plus forte raison cette franchise absolue du récit nous inquiète terriblement clans deux ou trois passages des Mémoires^ surtout dans le long récit d'une scène inimaginable qui se passe dans l'atelier paternel, en l'absence de M. Phlipon, et dont l'acteur est un jeune apprenti. On invoque inutilement ici l'exemple de Rousseau : ce qui est insupportable dans les Confessions, l'est deux fois plus dans les Mémoires. On nous dira que c'est de l'histoire naturelle. Soit, mais j'aime mieux chercher l'histoire naturelle dans des traités qui sont impersonnels que dans les confidences d'une femme, que l'art de son propre récit fait vivre devant nous. Ce que la critique a si vivement reproché à M. Michelet dans certains passages de ses dernières œuvres, ce n'est pas d'être physiologiste, mais d'être un physiologiste trop amoureux de son sujet. Ce qu'on doit reprocher à M™*" Roland, c'est quelque chose de moins grave, assurément. Elle n'aime pas ces sortes de sujets; c'est quelque chose d'analogue pourtant; c'est elle-même qui s'expose devant les imaginations. l\ ne s'agit pas ici de pruderie, mais de goût seulement.
Tout cela lui vient du siècle ; ce qui vient d'elle et d'elle seulement, c'est cette force supérieure d'éloquence et d'âme qui domine tout autour d'elle, partout, dans les assemblées de la Gironde comme dans les préaux de la Conciergerie.
On ne connaîtrait pourtant que la moitié de M"" Roland, si l'on ne disait rien de cette passion si fière et si chaste, qui remplit les derniers jours de sa vie et dont on connaît maintenant tous les secrets. Jamais le cœur d'une femme n'a été plus complètement
révélé. Jamais l'amour n'eut de plus vifs et plus tendres accents dans une âme qui se sent plus libre de l'exprimer, parce qu'elle est protégée contre elle-même par les murs d'une prison, par la pensée d'une mort prochaine. Parmi vingt passages, je n'en connais pas qui exprime mieux que celui-ci une passion qui se croit encore vertueuse, qui l'est peut-être, mais avec l'exaltation et la subtilité des sentiments impossibles : « Les méchants croient m'accabler en me donnant des fers... Les insensés! Que m'iuq^orte d'habiter ici ou là? Ne vais-je pas partout avec mon cœur, et me resserrer dans une prison, n'est-ce pas me livrer à lui sans partage ? Ma compagnie, c'est ce que j'aime; mes soins, d'y penser
Si je dois mourir, eh bien ! je connais de la vie ce qu'elle a de meilleur, et sa durée ne m'obligerait peutêtre qu'à de nouveaux sacrifices... Je ne dirai pas que j'ai été au-devant des bourreaux, mais il très vrai que je ne les ai pas fuis. Je n'ai pas voulu calculer si leur fureur s'étendrait jusqu'à moi; j'ai cru que si elle s'y portait, elle me donnerait occasion de servir X... (Roland) par mes témoignages, ma constance et ma fermeté. Je trouvais délicieux de réunir les moyens de lui être utile à une manière d'être qui me laissait plus à toi. J'aimerais à lui sacrifier ma vie pour acquéiùr le droit de donner à toi seul mon dernier soupir. » Buzot eut été bien vite oublié, s'il ne l'était déjà ; le voilà immortalisé par un cri» de passion. Étrange destinée ! Il avait donné ses forces, son talent, sa vie à une opinion, à un parti, et déjà son nom descendait dans l'ombre où s'effacent successivement tant de réputations qui n'ont eu qu'un jour, qu'une
heure. Mais ce nom, il est sorti comme une révélation d'une lettre perdue et tout d'un coup retrouvée. Et voilà ce nom associé à l'immortalité littéraire d'une page où un souffle a passé, où l'âme d'une femme vit tout entière.
Ce dernier trait achève le contraste entre M'"*^ du Deffand et M'"'' Roland : l'une n'a jamais connu que l'amour frivole et le caprice ; il n'y a pas de cœur plus fermé à la passion. Elle a exprimé dans sa vie ce qui était dans les idées et les mœurs de la société de son temps, l'horreur de tout attachement sérieux, une singulière impuissance d'aimer, et en même temps le goût du plaisir sans ombre de scrupule ou de préjugé. M™^ Roland au contraire appartient à cette autre partie de la société qui reçoit ses leçons de Rousseau, ou même qui prend ses modèles dans les romans.de Richardson; elle commence avec éclat la série des femmes vertueuses et passionnées, souffrant de cette lutte et s'y complaisant avec une sorte d'amère volupté : habile déjà par instinct à cette casuistique qui aura plus tard ses doctrinaires, et d'après laquelle la femme, en gardant une fidélité matérielle au mari, se fait de ce sacrifice un droit pour réserver le reste à l'amant. La théorie est subtile, dangereuse, impraticable même en dehors d'une exaltation qui ne peut pas se soutenir; mais ce n'est plus le dix-huitième siècle licencieux, galant et froid. C'est l'ère du romanesque qui commence, et qui s'épanouira au siècle suivant dans la littérature et dans la vie. Il y a là toute une révolution dans les mœurs, absolument contraire aux usages et aux pratiques du dix-huitième siècle, et Je nom de M""" Roland y reste attaché,
LA FAMILLE DE MIRABEAU, d'aPRÈS UNE PUBLICATION NOUVKLLE*.
On se rappelle combien l'étude sur Beaumarchais et son temps excita, quand elle parut, la curiosité et l'intérêt dans le public lettré. On se rappelle aussi, pour justifier ce grand succès, que de découvertes, quels trésors de documents et de souvenirs parmi les papiers laissés à sa mort par Beaumarchais et transportés pêle-mêle, au hasard, par la famille, après la vente de la superbe maison bâtie sur le boulevard qui porte son nom, dans une mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule, où personne ne pénétrait plus depuis bien des années. — Même bonne fortune advint à M. de Loménie pour les Mirabeau. Mais il faut dire que ces bonnes fortunes n'arrivent guère qu'à ceux qui les méritent par la constance de leurs recherches et la ténacité de leur idée. On nous raconte, dans V Avant-Propos de l'ouvrage posthume,
1. Les Mirabeau, nouvelles études sur la Société française au dixhuitième siècle, par Louis de Loménie, de l'Académie française.
qu'au début de sa carrière, M. de Lomcnie avait rencontré le fds adoptif du célèbre orateur, M. Lucas de Montigny, qui se montra touché de la curiosité intelligente de son jeune interlocuteur pour tout ce qui concernait Mirabeau et sa famille. Bien qu'auteur lui-même des Mémoires de Mirabeau, il comprenait qu'il y avait autre chose à faire que ce qu'il avait fait dans un sentiment très légitime, en vue de justifier le. grand orateur des accusations portées contre lui. Il y avait maintenant à préparer la voie aux historiens à venir ; il y avait aussi à écrire un livre d'histoire définitif sur ce point spécial. Dès 1848, M. de Montigny prêta à M. de Loménie un certain nombre de documents qui furent, à cette époque déjà lointaine, là matière de quelques articles remarqués. A la mort de M. de Montigny, son fils remit entre les mains de M. de Loménie la totalité des précieux manuscrits rassemblés et gardés avec un soin pieux à travers plus d'un demi-siècle. Mais déjà, nous dit-on, à mesure que les documents affluaient, le plan primitif de l'œuvre s'élargissait dans la pensée de l'auteur. Ce n'était plus seulement l'étude exclusive d'un seul homme qu'il voulait faire, bien que la vie d'un tel homme dût prêtera de riches développements sous une plume aussi abondante et curieuse du détail. C'était la famille tout entière de Mirabeau qu'il voulait peindre, et dans cette famille toute une partie de la société du dix-huitième siècle.
Ainsi est né cet ouvrage. Les deux premiers volumes ne représentent guère que la moitié de l'œuvre telle que la concevait l'auteur, telle qu'elle occupa sans relâche les dernières années de cette vie labo-
rieuse. Ils sont consacrés à la biographie des membres de la famille de Mirabeau, principalement de son père le marquis, de sa mère et de son oncle le bailli. La vie du grand orateur n'est même pas abordée dans ces onze cents pages. L'histoire du plus illustre des Mirabeau était réservée à la seconde moitié de l'ouvrage. On a pu craindre, en apprenant la mort prématurée de M. de Loménie, que cette seconde partie fût condamnée à ne jamais voir le jour. La famille nous rassure sur ce point. L'auteur, en mourant, a laissé la dernière partie de son travail très avancée. Elle est presque entièrement rédigée et l'on espère suppléer aux lacunes qui s'y trouvent à l'aide des nombreuses notes amassées par lui et soigneusement gardées par les siens. Tout nous permet donc d'espérer que cette œuvre considérable, conçue sur un plan et dans des proportions si vastes, paraîtra un jour, conforme à la pensée de celui qui l'a entreprise et qui est mort à la peine.
On nous parle souvent de ces copieuses biographies oii excellent les auteurs anglais, que recherchent avidement leurs compatriotes et qui fournissent à leur curiosité inépuisable un ample contingent d'informations sur chaque homme célèbre de leurs pays, hommes d'État, généraux, écrivains et savants. Il y a dans ces ouvrages une abondance de notes, de documents de tout genre groupés d'une main diligente, mais souvent sans art, autour des noms célèbres que la mort retire de la lutte et pour qui, dès le lendemain des funérailles, la postérité commence. Si le procédé littéraire de M. de Loménie fait école parmi nous, nous n'aurons plus rien à envier à nos voisins. Ces
deux vastes études sur Beaumarchais et les MiVa- />mM épuisent la matière et ne laissent plus après elles que des rectifications de détail à faire. Je ne parle pas des jugements politiques ou littéraires qui sont toujours à recommencer, selon les points de vue mobiles des époques ou des partis. Mais pour ce qui tient à la vie elle-même de ces hommes, au milieu dans lequel ils se sont développés et ont agi, des influences qu'ils ont subies, de la société dont ils ont représenté ou contrarié les idées régnantes, des institutions avec lesquelles ils se sont trouvés en contradiction et en lutte, l'œuvre est faite de main d'ouvrier et personne ne sera tenté de la reprendre. Le nom de l'auteur restera définiti\'ement attaché à ces deux grands noms, à ces deux existences si tourmentées dont son œuvre est l'explication détaillée et le commentaire vivant. Sans doute, au point de vue de l'art, la critique délicate et difficile pourrait se plaindre. On jugera, non sans raison, que l'unité, sans faire défaut à l'ouvrage, se dérobe à chaque instant sous la variété des épisodes et la multiplicité extraordinaire des détails. On notera, sur plus d'un point, la lenteur du récit, l'incroyable labeur dépensé parfois à des minuties, le manque de proportion des développements ; on s'étonnera que toutes les parties de l'immense tableau soient placées par l'effort trop égal du peintre sur le même plan et que toutes les figures reçoivent, malgré la diversité des personnages et des rôles, la même quantité de lumière. Mais si l'art y perd quelques effets, combien l'histoire morale y gagne d'intérêt ! Grâce à cette force d'attention distribuée dans tout l'ouvrage, on finit par se reconnaître dans
cette mêlée confuse d'hommes, d'idées et d'événements, mieux assurément que si l'on avait vécu au milieu d'eux. Chaque question même épisodique en apparence, est résolue ou du moins amenée à ce degré de prohabilité qui, en histoire, vaut la certitude. C'est la biographie d'une société au moins autant que celle d'un homme : toute une partie du siècle revit devant nous, ranimée par la magie de la science qui ne laisse pas une énigme sans essayer de la deviner, pas un groupe d'hommes sans analyser le genre d'études, d'intérêts ou de passions qui les tenaient réunis.
L'auteur a tracé l'idéal du genre qu'il avait dans la pensée en écrivant la préface de Beaumarchais et son temps. Il a voulu faire, dit-il, « une de ces biographies où les citations se mêlent au récit pour l'éclairer et le justifier, où les considérations historiques et littéraires s'associent avec des tableaux de la vie privée et où l'auteur cherche à présenter un ensemble à la fois instructif, intéressant et rigoureux. » Sa passion dominante, c'était celle de l'exactitude; il avait le sentiment vif, impérieux de la vérité complète ; c'étaient, aux approches du but entrevu, des exigences et des scrupules sans fin ; il s'obstinait à voir le fin et le fond des choses, poursuivant avec un acharnement presque douloureux un détail qui le fuyait, se levant la nuit pour noter une idée au passage ou une expression de cette idée plus vraie, plus juste, qui s'offrait à lui parce qu'il y pensait toujours, pour vérifier un texte, pour corriger un trait à son esquisse, une ligne dans son tableau. C'était un peu, en matière d'information et de style, V Heautontimorumenos du poète
latin, le tourmenteur de lui-même, travailleur sans relâche à la recherche d'une perfection imaginaire, mécontent de la page commencée, inquiet de la page achevée, livré à toute sorte de repentirs littéraires, même avant que l'œuvre fût terminée, et ne se séparant de son manuscrit qu'avec des appréhensions infinies que le succès calmait à peine. C'était une conscience littéraire d'une délicatesse maladive et d'un scrupule sans cesse renaissant.
Il faut hien avouer que ce travail est parfois trop touffu, et que de si grands efforts ne sont pas toujours proportionnés au résultat immédiat. Pour ne prendre qu'un ou deux exemples, quelques lignes de description auraient suffi, à mon gré, pour marquer la place et l'aspect général du château de Mirabeau. « A l'entrée de la haute Provence, après avoir atteint le point culminant de la route qui va de Pertuis à Manosque, on aperçoit tout à coup dans le lointain, sur un rocher entre deux gorges, un vaste édifice rectangulaire tïanqué de quatre hautes tours crénelées qui semblent placées là pour barrer le passage. Le premier aspect de ce château est d'autant plus saisissant que de la hauteur d'où il est aperçu d'abord et qui le domine, on distingue au delà de ses tours et de ses murailles d'un jaune fauve, une nappe d'eau azurée qui brille au soleil. C'est la Durance qui coule derrière le rocher sur lequel le manoir est bâti. » Voilà qui imprime l'image dans l'esprit; ajoutez-y les mots expressifs par lesquels le marquis de Mirabeau peint la contrée où vécurent ses ancêtres : « Ciel brûlant, climat excessif, aspect sauvage, promenoirs arides, rochers, oiseaux de proie, rivières dévorantes^
torrents ou nuls ou débordés, des hommes forts, durs, francs et inquiets*. » Vous aurez ainsi la couleur du paysage environnant. C'est assez : l'antique château, le sol et le climat, tout reparaît devant nos yeux avec cette splendeur altière, abrupte et un peu sauvage, qui n'est pas sans rapport avec la physionomie de la race. Le reste est de trop, surtout de la part d'un auteur qui se défie de ces rapprochements dont on abuse aujourd'hui entre les impressions physiques et les faits d'ordre moral. C'est lui-même qui, raillant ce genre d'abus, rappelle la fameuse assertion de Montesquieu, sur la liberté, qui d'après le grand écrivain, s'établit plus facilement que partout ailleurs dans un pays de montagnes : « Oui, comme en Suisse, répondit Voltaire, à moins que ce ne soit dans un pays de plaines comme en Hollande. » Les Riqueti établis à Marseille n'avaient acheté ce château qu'à une époque relativement récente, en 1570, et le plus fougueux personnage de la race, l'orateur, non seulement n'est pas né dans ces régions escarpées et orageuses, où il a très peu vécu, mais il a vu le jour, il a passé son enfance et une partie de sa jeunesse dans un pays plat, insignifiant et brumeux, dans l'ancien Gàtinais, près de Nemours. Grave échec pour la théorie des influences matérielles dans l'ordre des phénomènes moraux.
Quelle était l'origine des Riqueti (Riquety, Riquetty ou même Riquet tout court, comme ils s'appellent plus simplement dans un grand nombre de pièces du seizième siècle)? Est-il vrai, selon une