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Lettres du marquis de Mirabeau à J.-J. Ptousseau

liypothèsc romanesque et séduisante pour riinagination, que le grand agitateur de 1789 portait dans ses veines le sang d'un de ces poétiques factieux du moyen âge immortalisés par Dante, d'un des compagnons de Farineta degli Uberti? C'est ce que tendrait à faire croire un document trouvé dans les papiers de Mirabeau et tout entier écrit de sa main sous ce titre : Vie de Jean Antoine de Riqueti^ marquis de Mirabeau^ et notice sur sa maison, rédigée par Vaine de ses petits- fils d'après les notes de son fils. 11 y a là un problème savamment discuté. On nous démontre que cette notice n'est pas l'œuvre de Mirabeau, et qu'il s'agit ici d'un plagiat commis par le fils aux dépens du père, à une époque où il était très pressé d'argent et où il n'y regardait pas de si près pour s'en procurer. La conclusion de l'historien est que l'origine française des Mirabeau est au moins aussi probable que leur origine italienne. Dans tous les cas, il est certain, contrairement aux prétentions de l'orgueilleuse race, que cette origine est obscure, puisqu'on ne voit des Arrighetti figurer à Florence que cent ans après la date indiquée par le marquis de Mirabeau comme celle de leur bannissement. Le type provençal primitif, renforcé dans le même sens ou développé en d'autres sens par des mariages, suffit, après tout, pour expliquer cet extraordinaire mélange des dons de l'esprit avec les passions les plus ardentes et les caractères les plus excentriques qui ont fait à cette famille une physionomie et une destinée exceptionnelles. Le marquis de Mirabeau ne laissait pas d'attribuer au sang des Riqueti le caractère de la race. « Je ne puis accuser, disait-il, ni les Glandevès, ni les Pontevès

de nous avoir donné un certain génie fier, particulier, exubérant, mais toujours noble et probe, et éloigné du grappillage, l'esprit de notre famille en un mot, qui vaut mieux que le leur, au dire de tous, et que j'ai souvent découvert le même dans les traces de nos vieux pères. » Cependant, quand il s'agit d'expliquer le caractère de ses enfants à lui, il est obligé d'introduire un élément nouveau dans ce qu'il appelle cette tempestive race : il insiste sur le coup de marteau, il dit quelquefois le coup de hache y qu'ils ont reçu des Vassan par leur mère. Quant à l'origine du marquisat, elle était toute récente : le père de Mirabeau, l'Ami des hommes, était le troisième marquis du nom. De son aveu même, les Riqueti, qu'ils soient italiens ou français, ont commencé par être des barbets; mais, dit le bailli, qui n'échappe pas plus que les autres, à l'orgueil de la famille, « des barbets qui auraient dû avoir le caractère de notre race auraient aussi bien fait des rois de montagnes. » En résumé, ce n'est qu'à partir de la fin du seizième siècle que cette famille entre dans l'histoire locale de la Provence et qu'elle prend rang dans la haute noblesse, après les quatre ou cinq grandes familles qui priment dans la contrée et dont le marquis disait avec mauvaise humeur « que ces familles vaines et exclusives ont tant répété concurremment qu'elles valaient mieux que les autres, qu'il ne faut point leur rien disputer. »

L'originalité de la famille, ce que l'Ami des hommes appelait les singularités tranchantes de la race, se manifeste pour la première fois avec un éclat historique dans le personnage du marquis Jean-Antoine, un

vaillant soldat, mauvais courtisan, qui détruisait par ses irrésistibles saillies tout le mérite de ses belles actions et qui ne put jamais, à cause de cela, dépasser le grade de colonel. Il est vrai qu'il fut contraint, par les plus honorables et les plus cruelles blessures, de se retirer du semce à trente-neuf ans. Au combat de Cassano, en 1705, il resta pour mort sur le champ de bataille; toute l'armée du prince Eugène, cavalerie et infanterie passa sur son corps. Quand on le recueillit, son corps n'était qu'une plaie, la tête était à moitié séparée des épaules. Plus tard, s'il lui arrivait de parler de cette journée : « C'est l'affaire où je fus tué, » disait-il gaiement. Ce qui ne l'empêcha pas, trois ans après, le bras droit cassé et enveloppé dans une écharpe noire, la tête soutenue par un collier d'argent, de conduire à l'autel une jeune et belle personne, M"'' de Gastellane, qui lui donna sept enfants. Cette jeune femme, pétrie d'élévation^ comme le dit son fds dans son style bizarre, était évidemment de la race de ces femmes dont Montluc disait de son temps : (( Eh ! quelle est donc l'honnête femme qui voudrait s'associer à un homme qui eût tous ses nerfs et tous ses os? » — En tout point c'était une intelligence supérieure, la force et la règle de la maison. Mais comme il faut toujours que dans cette singulière famille il se produise quelque trouble et qu'il y ait comme un endroit où l'équilibre se rompt, la fin de cette noble et sévère existence fut ravagée par un phénomène extraordinaire, inattendu, la folie, qui fit le désespoir de ses deux fils alors survivants. Le marquis de Mirabeau, parlant de cette crise terrible dans la santé de sa mère, disait qu'à

ce contact il serait devenu fou lui-même, sans la diversion qui le sauva dans cette circonstance comme dans les autres crises de sa vie, la diversion de sa chère science. Il est curieux de noter en passant ce cas de pathologie physique et morale à la fois, qui semble avoir eu bien des retentissements dans le tempérament agité du fils et des petits-fils. Il n'y a pas de race où se marquent plus sensiblement les effets de l'hérédité.

Lui aussi était bien de ce sang impétueux, ce jeune comte Louis- Alexandre, le dernier des trois frères, dont la vie fut un véritable roman par son rapide éclat, les phases diverses de sa fortune et l'étrangeté de son dénouement. A vingt-quatre ans, capitaine au régiment du Roi-infanterie, il devint éperdûment épris d'une comédienne. M'**" Navarre, une des nombreuses maîtresses du maréchal de Saxe, et contre vents et marées, à travers les plus vives résistances de sa famille et de ses chefs, il pousse l'affaire jusqu'au mariage qui fut célébré soit en Hollande, soit à Avignon. Mais la colère de son frère aîné, le marquis, le représentant naturel de la famille, indigné qu'on eût introduit du fumier dans la maison de Mirabeau, poursuivit de ville en ville les deux amoureux. Il était entré en campagne, armé de toutes les recommandations qu'il put se proc^arer auprès des ministres et il paraît bien que c'est à la suite de ces menaces que la. nouvelle comtesse de Mirabeau mourut à Avignon, en 1749, peu de temps après son mariage.

Mais voici le roman qui change de face. Le comte Louis-Alexandre était resté veuf dans le midi de la France, renié par toute sa famille, a à bout de fusées.

écrit son aîné, bien que remboursé en totalité de sa légitime, dont il n'avait fait que trois morceaux. Faut-il pas qu'il passe par là un margrave, beau-père du roi de Prusse, et sa femme, princesse fort éclairée! ils allaient en Italie;" ils s'engouent de ce virtuose et obtiennent de sa générosité qu'il veuille bien les accompagner. Il fut régner en Allemagne et nous débarrassa de sa personne. » Le marquis ne garda pas longtemps ce ton de raillerie méprisante à Tégard de son frère. Le virtuose fait fortune : il avait de l'esprit et il en jouait merveilleusement; c'était même son meilleur instrument.

Peu de temps après, le prétendu aventurier était devenu un personnage, grand chambellan, conseiller privé du margrave de Bayreuth, considéré pour son aptitude aux affaires, choisi par le roi de Prusse luimême pour traiter secrètement de la paix à Paris, en juillet 1757, au moment le plus désespéré de la fortune du grand Frédéric. Bien que Louis-Alexandre n'eût pas réussi dans cette négociation que Rosbach rendit d'ailleurs inutile , son importance s'était marquée aux yeux de sa famille ; il avait singulièrement grandi, et en 1759, quand il revint, pour plaider cette fois avec plus de bonheur la cause du margrave auprès du duc de Choiseul, ce n'est plus le mauvais sujet cV Avignon, ou le virtuose, c'est tout simplement Germanicus, oui Germanicus ! On lui accorde « le crédit des affaires », on lui reconnaît « du brillant et du fond » ; « il est même grand à certains égards », dit le bailli, mais il ajoute : « décousu encore comme il le fut et le sera toujours. » Louis-Alexandre rachète son premier mariage par un

second, honorable de tout point; il présente à sa mère une jeune Allemande à quartiers, une comtesse de Kunsberg, épousée par lui à Bayreuth et dotée par le margrave. Au comble de la faveur, à la veille d'une fortune politique qu'attestaient les intrigues et les jalousies de la petite cour, voilà tout à coup qu'il meurt à trente-six ans, laissant à sa mère et à ses frères le soin de sa jeune femme qui devint pour eux une fdle, une sœur douce et empressée, au moment même où la marquise de Mirabeau partait comme une furie de cette maison pour n'y plus revenir. Ce qui faisait dire au marquis, écrivant au bailli : « Tu ne trouveras rien ici de changé, sinon un ange à la place d'un diable. » On voit que ce Louis-Alexandre, pour avoir débuté dans la vie comme un aventurier, n'en avait pas moins de hautes qualités d'esprit et que lui aussi, à travers le décousu, il avait bien des talents et l'ambition de les appliquer. La vie seule a manqué à cette fortune naissante. Dans toute cette famille, on trouve de l'étrange à chaque pas, de l'excentrique même, mais en vérité rien de médiocre. Le type le plus complet de la race, dans sa perfection morale, est sans contredit le second frère de cette forte lignée, celui que l'histoire désigne sous le nom du bailli. Bien qu'en réalité le chevalier de Mirabeau n'ait pris ce titre de bailli qu'à l'âge de quarante-six ans, en 1763, en devenant grand' croix de l'Ordre de Malte, nous lui laisserons ce nom devenu historique, pour éviter toute confusion. Après qu'on aura lu la biographie que lui consacre M, de Loménie et qui est une restitution complète de ce personnage imposant et original, on sera vraiment de

l'avis de l'auteur, quand il nous dit que bien qu'il n'ait obtenu ni la célébrité passagère de son frère aîné, l'Ami des hommes, ni l'éclatante renommée de son neveu, ce personnage, vu dans l'intimité de sa vie et dans le détail de ses actes, de ses travaux, de ses idées et de ses sentiments, garde une place à part dans l'histoire de sa famille et un relief qui ne le cède à aucun autre. « Aussi bien doué que son frère et même que son neveu du côté de l'esprit, il leur est supérieur à tous deux par la noblesse de l'âme, par la droiture et la loyauté du caractère, par le désintéressement et la délicatesse d'une conscience scrupuleuse, par toutes les qualités, en un mot, qui font l'honnête homme. Il est incontestablement le plus beau produit moral qui soit sorti de cette race souvent effrénée. Mais comme si l'excès, même dans le bien, était inhérent à la race, le meilleur de tous fut excessif dans sa passion pour la vérité et pour la justice. C'est un Alceste que ce bailli de Mirabeau, et un Alceste féodal, dont la physionomie se détache vigoureusement au milieu des figures frivoles du dix-huitième siècle ; cependant, il n'eut de commun avec le héros de Molière que cette exagération de franchise et de rigorisme. Outre qu'il ne fut jamais (sauf une fois peutêtre et dans une courte crise) accessible à la domination d'une Célimène, il ne se contenta point de déclamer contre les vices de l'humanité, et en remplissant tous les devoirs d'une carrière laborieuse, il fut plus occupé encore de faire le bien que de critiquer le mal. Il n'en est pas moins vrai que cette impossibilité de contenir son blâme et de joindre un peu d'habileté à tous les genres de mérite, devait suffire pour empê-

cher l'oncle de Mirabeau de remplir toute sa destinée et d'illustrer à son tour le nom qu'il portait. » Mirabeau l'orateur ne s'y trompait pas. 11 éprouvait pour son oncle un sentiment très rare chez lui, le sentiment de la vénération. « J'aime et je vénère mon oncle. Mon oncle a l'àme et les vertus d'un héros », écrivait-il dans ses fameuses Lettres du donjon de Vincennes où il déploie un si curieux talent d'invectives, non seulement contre son père, qui est son geôlier, mais contre tous les membres de sa famille, sans en excepter sa mère, bien qu'il soit alors momentanément associé à sa cause.

Un des traits qui ressort de cette biographie, et qui touche à l'un des points délicats de l'histoire du temps, c'est l'intimité absolue et constante entre deux hommes également fiers et même impérieux, différents par le caractère, les idées et le goût, et que l'auteur explique par l'esprit de famille sous le régime du droit d'aînesse, accepté par le frère cadet, non pas seulement avec résignation, mais a avec une sorte de fanatisme raisonné. » On n'entend pas nier l'inconvénient de ce droit d'aînesse et des substitutions, qui se manifestera cruellement et scandaleusement dans la seconde génération des Mirabeau du dix-huitième siècle ; mais il n'en est pas moins certain que l'ancienne constitution de la famille, pleinement acceptée des deux parts, a produit entre le bailli et son frère un genre d'intimité fraternelle très particulier, très touchant, et qui console un peu des discordes abominables par lesquelles , à un certain moment , cette famille ressemble à celle des Atrides.

Indiquons quelques-unes des preuves développées

à l'appui de cette thèse. Bien qu'il n'y ait entre les deux frères qu'une différence d'âge de deux ans, l'autorité de l'aîné est absolue : il représente le chef de famille ; le cadet se considère à toutes les époques de sa vie comme absolument tenu de ne prendre aucune décision grave sans le consentement de son aîné. Tant qu'il fut chevalier de Malte, non profès, c'est-à-dire n'ayant pas fait de vœux, il laisse à son frère le soin de résoudre la question de savoir s'il doit ou non se marier. Dans différentes occasions où des mariages lui sont proposés, sa réponse est invariable : « Je te laisse la direction de ces affaires, écrit-il à son frère ; si tu juges que le bien de la race soit que j'aie progéniture, tu verras ce qu'il y a à faire du côté de cette demoiselle. » Ou bien encore : « A propos, on m'a encore ici parlé mariage ; à présent que tu as deux fds, vois si celui dont tu m'as toi-même parlé est utile pour la famille*. » Dans une circonstance grave où son cœur sembla se laisser engager plus loin que d'ordinaire, au moment où l'on croit, par la conduite du petit roman qui agita l'automne de sa vie, que son parti est pris, il suffira de quelques railleries de son frère à l'adresse de Madame Honesta et du soupirant grisou pour le faire renoncer au mariage et retourner vers l'Ordre de Malte qu'il était sur le point d'abandonner sans retour et qui était la ressource suprême de la famille entière contre la détresse imminente, sous l'amas toujours croissant des procès et des dettes. Même abnégation dans les affaires d'intérêt : il laisse toute sa légitime entre les mains de son frère aîné qui

d'ailleurs, lui en tient un compte exact, sans vouloir même jamais entendre parler de règlement entre eux. A l'âge de trente-neuf ans, il écrit h son aîné : « Je me suis fait d'enfance à la douce idée que tu devais avoir tout ce qu'il ne me faut pas absolument pour vivre, parce que tu es le chef de la race, parce que tu es chargé de tout, et qu'il est de mon devoir de contribuer et non de m'approprier. » Il est comme un fils modeste entre les mains du chef de famille. A la fin d'une mission sur les côtes de Bretagne, il écrit à son frère : « Si tu juges que je doive retourner à Paris, mande-le-moi et fais-y moi trouver de quoi subsister; si tu le juges plus à propos, je suis prêt à rester ici et à y vivre très doucement quant à la dépense. »

Le marquis de Mirabeau ne s'épargne pas de son côté pour agrandir la fortune de son frère et la porter au plus haut point possible. Tandis que le cadet remplit avec honneur, avec éclat, les devoirs de sa profession soit sur les vaisseaux, soit dans les colonies, le marquis lui ménage les plus belles ou les plus utiles relations à Paris auprès des premiers commis du ministère de la marine, dans le grand monde auprès des Duras, des Castellane, des Nivernois et des Belle-Isle. « Va ton chemin, lui écrit-il, je ferai pour toi tous les petits pas et sans bassesse. » Et l'instant approche où il semble que le chevalier va arriver aux plus hauts emplois, peut-être au ministère de la marine, où il aurait pu parvenir si Alceste pouvait réussir à la cour. Puis, tout d'un coup, voici que le marquis est ruiné, et par une foule de fausses spéculations, et par sa rupture avec sa femme au moment où elle devient riche. Des charges énormes,

dont il a pris le poids sans compter, Técrasent. Mais c'est le moment aussi où le pauvre cadet touche la rançon des sacrifices que la famille a faits pour le mettre à même d'accepter les fonctions dispendieuses dégénérai des galères de Malte. Il obtient deux des riches commanderies de la langue de Provence, et dès lors c'est lui qui devient la providence de la famille. Rien pourtant ne change dans leurs rapports. C'est toujours de la part du riche bailli la même déférence pour son frère ruiné, menacé dans son honneur même , traqué de toutes parts , défendu jusqu'au bout, soutenu à travers tous les orages, sauvé par cet homme admirable dont le zèle ne se ralentit pas un instant.

A tous ces traits d'une affection réciproque que rien n'a rebutée ni fatiguée, s'en ajoute un qui est bien honorable. Sur les quatre mille lettres échangées entre les deux frères, il n'y en a pas dix où n'apparaisse, à travers les soucis domestiques les plus pressants, la préoccupation de quelque grand intérêt général. Tous les deux pensent haut et vivent au delà de l'horizon borné de la famille : ils ont le souci de l'humanité. Tous les deux traitent, chacun à son point de vue et avec une liberté complète, dans ce style « coloré et indiscipliné » qui est à eux, quelque point de religion ou de politique ; ils discutent sur l'administration et les finances, sur le progrès et la liberté, sur l'état de la société, les dangers qui la menacent ou lés réformes qui peuvent la sauver. On sait la fécondité du marquis dans cet ordre de questions ; le bailli n'est pas à court, il discute, il rectifie, il tempère, il raille même parfois les idées de son

frère ; il raisonne sans ombre d'amour-propre, dans un tétc-à-téte qui se prolonge pendant toute une vie. On prend dans cette correspondance la plus haute idée de ces deux esprits dont toute la force est tendue constamment au bien public. On les voit là sans apprêt, en dehors de toute posture de commande ou de convention, dans la manifestation sincère où le regard de l'histoire est venu les surprendre.

Aussi rien de plus attachant que la vie de cet excellent bailli, si droit, si pur, si sincèrement épris de justice, si brave en même temps, excellent marin, auteur de Mémoires nombreux où il signalait les abus de la marine française, où toutes sortes de projets éclatent remplis de vues heureuses et d'idées de réformes. On nous le montre, soit à la Guadeloupe, dont il est nommé gouverneur, soit à la cour et dans ses rapports si curieux avec M"""" de Pompadour, qui l'écoutait, le faisait causer et le renvoyait avec ce mot: « Quel dommage que tous ces Mirabeau soient si mauvaises têtes î » Nous le suivons dans cette expédition de Mahon à laquelle il se fit attacher presque de force, malgré l'hostilité de la Galissonnière, plus tard au combat de Saint-Cast, puis dans nos provinces maritimes dont il surveille la défense pendant la guerre de Sept ans, partout se signalant soit comme un marin savant et hardi, soit comme un administrateur hors ligne ; enfin, découragé de tout espoir et même de tout désir d'un rôle à la cour par la mort du maréchal de Belle-Isle, se décidant à faire ses vœux dans l'Ordre de Malte et à prendre, quand elle lui arrivera, la plus haute charge après celle de grand maître, le commandement des galères.

Avec le futur général nous pénétrons dans l'or' ganisation ou plutôt la désorganisation intime de cette république monacale qui touchait à sa fin, mais qui portait fièrement encore, en apparence du moins, une histoire de sept siècles remplie de fortunes contraires. C'est un des plus curieux tableaux d'histoire qu'un peintre puisse mettre sous nos yeux. On y voit s'agiter les intrigues et les manœuvres des nations catholiques resserrées entre un petit nombre de chevaliers et sur un étroit terrain; on nous y montre comment étaient pratiqués les trois vœux de chasteté, d'obéissance, celui de pauvreté surtout, singulièrement interprété, si l'on s'en rapporte à Vëtat de choses nécessaires pour le généralat des galères [livrées, habits pour le généi^al, vins, liqueurs, service et dessert), ce qui exigeait au bas mot une somme de 140 000 livres pour deux années de commandement, qu'il fallait d'abord tirer de sa bourse, pour aspirer à ce haut grade. On n'imagine pas avec quel entrain et à quel prix le marquis, alors très mal dans ses affaires, fait ce miracle de procurer cette somme énorme à son frère.

Le bailli, avant de s'embarquer, eut dix-huit mois pour étudier le terrain . Ses impressions sont tristes ; elles nous éclairent sur la décadence irrémédiable de cette congrégation singulière qui , née de l'esprit religieux , aristocratique et guerrier, ne se soutenait plus que par l'esprit de spéculation, la chasse aux commanderies à laquelle se livraient avec ardeur tous les cadets des familles nobles de l'Europe. D'ailleurs, la politique chrétienne n'était plus celle du moyen âge, les princes s'accor-

daient maintenant pour empêcher l'Ordre de faire son métier^ c'est-à-dire de courir sus aux Turcs : « Par la nature de la chose, dit le bailli, la guerre avec le Turc était notre élément; elle pouvait seule nourrir notre peuple sur son rocher et maintenir parmi nous cette audace militaire qui a produit de grands hommes et de grandes actions. » L'Ordre se détériore dans ce loisir forcé; il se dissout et par les empiétements du chef suprême, et par mille causes intérieures d'anarchie, et par l'arbitraire le plus fâcheux qui règne dans la distribution des domaines appartenant à Malte. Tout est abandonné à la brigue et à la corruption. Ce spectacle agit profondément sur l'esprit du nouveau général des galères et dut contribuer à la grave détermination qu'il prit, après les années de son commandement en mer, de renoncer aux chances très sérieuses qu'il avait à la succession du vieux grand-maître Pinto et de se retirer en France avec les deux commanderies obtenues comme prix de ses services. Pourtant la lutte fut vive : d'une part la tentation d'un poste illustre, d'autre part la perspective d'une vie désormais condamnée à une riche oisiveté. Quarante chevaliers de diverses nations étaient venus le trouver pour le dissuader de partir en lui laissant entrevoir la succession prochaine du grand-maître. Mais il prévoyait en même temps une séparation sans terme de cette famille et de ce frère, auxquels il avait dévoué sa vie : « Je ne te cacherai pas, écrit-il au marquis, qu'en pensant que je pourrais peut-être parvenir au sommet, j'ai passé la veille de mon embarquement une nuit agitée entre l'envie de te contenter et quelques pe-

tites bouffées d'ambition. Tu l'as emporté, et je me fais compliment à moi-même d'avoir reconnu ma faiblesse et étouffé ma vanité. »

Désormais la vie de celui qui faillit être grandmaître de l'Ordre se confondra obscurément avec la vie de son frère, de cet aîné auquel il disait : « Je ne suis que la chemise, c'est toi qui es la peau. » Quand on suit du regard cette noble vie dévouée aux devoirs de sa profession et à l'honneur de sa famille, occupée par les plus sérieux travaux, passionnée pour les réformes sociales ou les réformes administratives, on se prend à réfléchir sur l'étrange mélange de bien et de mal que l'on rencontre dans ce dix-huitième siècle, si étonnant par ses contrastes, et aussi sur ces oppositions de sagesse et de folie que nous offre une des familles les plus étonnantes de ce siècle.

C'est toute une époque qui gravite autour de cette famille. On se console du temps employé à éclaircir tant de choses obscures et secondaires, quand de chacun de ces détails un rayon doit rejaillir sur des figures historiques telles que Mirabeau. On ne peut se soustraire à l'intérêt étrange et continu de cette histoire continuée à travers deux générations, où se montrent, dans une diversité quelque peu discordante, des génies inachevés, des caractères excentriques, mais puissants, des commencements en toute

chose, ébauches de grandes ambitions et de grandes destinées qui avortent, où se joue je ne sais quel démon familier et malin qui arrête l'effort en deçà du but, parfois même le porte au delà, trop loin ou à côté, jamais au but même, toujours inaccessible et manqué. Il semijle qu'il soit réservé à un autre, au vrai grand homme de la famille, de l'atteindre. Et même peut-on dire que le dernier Mirabeau l'ait réellement atteint et qu'il ait rempli sa destinée, telle qu'il la concevait ou qu'on la conçoit pour lui? Chez lui aussi, à travers l'orageux éclat de sa courte vie, se marquera ce quelque chose d'incomplet et de violent, qui décidément paraît être le trait de cette famille tragique. Personne n'a mieux défini la race tout entière que VAmi des hommes se peignant lui-même dans une lettre à M'"^ de Rochefort : « Les impulsions de mon esprit et de mon caractère sont si rapides que l'une couvre l'autre et semble l'anéantir; mais le roulis des vagues la ramène, et l'équilibre même n'est chez moi que l'ébranlement des chocs opposés. » La renommée du marquis de Mirabeau suivit les mêmes fluctuations que son esprit; elle a subi, pendant sa vie et après sa mort, les vicissitudes les plus contraires. Rien de plus éclatant que la fortune de ce nom, pendant un quart de siècle environ, à partir de la publication de l'Ami des hommes en 1756. Yingt années environ se passent, pendant lesquelles on voit cette réputation se maintenir el s'accroître, saluée par le public, par des princes souverains, par des rois, par l'opinion publique, la vraie souveraine de ce siècle, par J.-J. Rousseau, enfin, écrivant au marquis à la date de 1707 : « J'admire votre grand et

profond génie... Vos ouvrages sont, avec deux Traités de Botanique, les seuls livres que j'aie apportés avec moi, en Angleterre, dans ma malle. »

Comment se fait-il que la fortune ait eu de si cruels retours et que, vers 1780, ce fameux surnom, VAmi des Hommes, n'ait plus qu'une signification d'ironie? On le jette à la tête du marquis de Mirabeau comme le témoignage d'une contradiction scandaleuse d'opinion et comme une injure mortelle. La contradiction, c'est celle que l'on crut saisir entre la sensibilité toute théorique, affichée par l'auteur, et les violences de son caractère et de sa conduite, tant que dura la lutte avec sa famille. Quels que fussent ses griefs, fondés à beaucoup d'égards, il faut bien dire que le marquis se donna toutes les apparences d'un Tartuffe de philanthropie, le jour où, traduit devant le public par la marquise et son fils comme le bourreau de sa famille, refusant de s'expliquer nettement sur ces griefs aussi bien devant les tribunaux que devant l'opinion elle-même, il eut recours à cette mesure des emprisonnements arbitraires qu'il avait si énergiquement blâmés. Il s'excusait ainsi dans une lettre au bailli : « Puisque le tribunal de famille n'existe plus, il nous faut recourir, pour châtier des enfants criminels, au despotisme barbare des lettres de cachet plutôt qu'aux lentes formalités d'une aveugle et pédantesque justice. » L'excuse sembla mauvaise, et nous verrons comment l'opinion se révolta tout d'une pièce; elle châtia le philosophe inconséquent qui avait écrit que « la contrainte est le plus défectueux des ressorts de l'autorité », et qui s'en servit avec une sorte d'impudeur, dès qu'il crut y

voir son intérêt personnel. Son impopularité égala en un jour sa popularité passée, et l'expiation dépassa même la mesure. Son fils Mirabeau voulut plus tard, en vain, faire remonter le courant à la réputation du marquis : il n'y put réussir. « La fatalité voulut même qu'après sa mort il portât involontairement le dernier coup à ce père , dont il avait pourtant demandé, dans son testament, à partager le tombeau. » C'est la publication posthume des Lettres de Vincennes qui porta ce coup à la mémoire du marquis de Mirabeau, en répandant partout les invectives d'une colère depuis longtemps évanouie, et remettant sous les yeux du public une histoire de famille qui commençait à être oubliée.

Ce n'est que de nos jours que l'injustice a cessé. Alexis de Tocqueville prit un goût très vif pour ce réformateur trop négligé, dont il étudia, la plume à la main, les principaux ouvrages, et qui représentait à ses yeux « l'invasion des idées démocratiques dans un esprit féodal. » Appréciation fort semblable à celle par laquelle M. Victor Hugo l'a caractérisé : « Un rare penseur qui était tout à la fois en avant et en arrière de son siècle. » M. Léonce de Lavergne, dans les Économistes français du XVIIP siècle, reprenant la thèse de M. de Tocqueville, va jusqu'à se demander quel sera le jugement définitif de l'avenir sur le père et sur le fils, et si le philosophe, le philanthrope, le théoricien de l'ordre naturel et de l'harmonie universelle ne tiendra pas autant de place dans l'estime de la postérité que le puissant révolutionnaire de 1789. C'est, on le voit, une réhabilitation en règle.

Ce fut une suite de circonstances bizarres qui amenèrent le gentilhomme provençal arrogant, aventureux, à échanger contre une plume l'épée dont il avait fait un apprentissage brillant et à entreprendre, au milieu des plus graves difficultés de famille, le métier de chevalier errant de la philanthropie, « combattant les préjugés, pourfendant les abus, prenant en main la cause des faibles contre les forts, et ajoutant bravement, dans un mémoire inédit, à son titre d'Ami des hommes, ce titre encore plus expressif : le Syndic des pauvres. » Rien ne fit pressentir d'abord que tel dût être un jour le genre de notoriété qui l'attendait. Né le 4 octobre 1715, nous pouvons le suivre pendant toute la première période de sa jeunesse à l'aide de la curieuse biographie du marquis Jean-Antoine (publiée à tort sous le nom de Mirabeau) et dans les fragments retrouvés de son journal de jeune homme. Les études étaient courtes alors, quand l'intérêt des familles l'exigeait : le cadet, le futur bailli fut enrôlé dans la marine à douze ans et demi, tandis que l'aîné était envoyé, à l'âge de treize ans, au régiment de Duras. Quelque temps après, le jeune enseigne, détaché de son régiment, fut placé à Paris dans un de ces établissements qu'on appelait des académies, où les gentilshommes se perfectionnaient dans tous les exercices physiques propres à former un militaire. Il y mena grand train, grand bruit, plus d'une fois jusqu'au scandale. Le Provençal déniaisé et vif, jeté sur le pavé de Paris, s'était fait le chef d'une troupe déjeunes gens qui ne valaient pas la corde pour les pendre. Le tout se termina par une passion folle pour une jeune actrice II. 7

qui devint plus tard célèbre sous le nom de Dangeville. Le père, le terrible marquis Jean-Antoine, averti à temps, coupa court au roman en faisant partir l'amoureux pour Besançon et le renvoyant à ce même régiment de Duras où il venait d'obtenir pour lui une compagnie. Quelque temps se passe, et après la courte guerre de 1734, nous voyons le jeune officier revenir, en assez piteux état, de Trêves à Paris où il sollicite l'achat d'un régiment. Il ne réussit pas dans sa demande et n'obtint qu'une jolie réponse, fort inattendue, de Barjac, le valet de chambre favori du tout puissant cardinal Fleury. Gomme il faisait offrir à Barjac un cadeau de 10000 livres pour faire aboutir ses démarches jusqu'alors inutiles : « Cela n'est pas de mon district, répondit le digne homme, sans doute froissé par quelque manque de convenance dans l'offre : si je prenais l'argent de Monsieur, je le volerais : ou bien il doit avoir un régiment, et je n'y ferais rien, ou son tour n'est pas venu et son argent serait inutile. » Barjac devenu Caton, c'était le monde renversé. On en rit beaucoup, et le jeune capitaine retourna quelque temps après tenir garnison à Bordeaux où il eut la bonne fortune de se lier avec Montesquieu, qui n'avait à cette époque (1759) publié que les Lettres persanes et les Considéî^ations sur la grandeur et la décadence des Romains. A en croire le marquis de Mirabeau, la conversation entre ces deux obstinés d'idée tournait souvent à la dispute. « Un jour, raconte-t-il, que nous criions en vrais Méridionaux, Montesquieu me dit avec son accent gascon : « Que dé génie dans cette têté-là, et quel dommage qu'on n'en puisse tirer que dé la fougue ! »

LA FAMILLM J)E MIRABEAU 99

Sa plus intime et sa plus belle liaison d'amitié, dans ces années de jeunesse que Goethe aurait appelées ses années d\'3pprentissagc, fut avec Vauvenargues, alors capitaine au régiment du Roi ; il nous en reste un précieux témoignage dans la correspondance que M. Lucas de Montigny avait trouvée dans ses papiers de famille et qu'il transmit à M. Gilbert pour l'édition des œuvres complètes de Vauvenargues, publiées en 1857. Dès la première lettre, le talent de l'observateur se révèle par des traits délicats : « Vous, mon cher Mirabeau, vous êtes ardent, bilieux, plus agité, plus superbe, plus inégal que la mer, et souverainement avide de plaisir, de science et de bonheur. Moi je suis faible, inquiet, farouche, sans goût pour les biens communs, opiniâtre, singulier et tout ce qu'il vous plaira. » Le jeune Mirabeau ne se trompe pas sur cette faiblesse inquiète et farouche de son ami, qui n'est au fond qu'une ardeur défiante d'ellemême, privée des moyens d'action, des dons de la fortune, de la santé, condamnée à une mélancolique et fatigante inaction où elle se dévore sans flamme. Il devina facilement le génie secret qui s'agitait, qui fermentait sous cet orgueil découragé, et fit tout pour rendre à Vauvenargues la force de croire en luimême et d'agir. Son style incorrect et tourmenté ne vaut pas, à coup sur, celui de son ami, déjà formé, souple et teint de fines nuances. Mais s'il écrit mal, la pensée ne manque pas de pénétration ni le sentiment de justesse ; l'audace , le goût de l'action y débordent. Il répète sans relâche à son ami : « Quelqu'un qui pense et s'exprime comme vous, mon cher Vauvenargues, n'est pas pardonnable de n'avoir au-

cune ambition... Vous êtes injuste envers vous, si vous doutez de votre génie; travaillez pour le public. » Et ici, la merveilleuse jactance du Provençal reparaît : Des gens du meilleur goût ayant lu vos lettres, je les ai entendus s'écrier, quand je leur ai dit que vous n'aviez pas vingt-cinq ans : « Ah ! Dieu ! quels hommes produit cette Provence ! » Avec une sollicitude touchante, infatigable, il pousse Vauvenargues à oser, il le presse, il lui conseille de se fixer un but digne de lui, de ne pas dépenser tout ce talent ignoré dans de simples lettres « en se laissant, dit-il, arracher à luimême en détail. » Vauvenargues hésite d'abord : il désire et il craint ; ce mélange de sentiments contraires trouve une expression charmante, presque pathétique : « Vous ne sentez pas vos louanges, mon cher Mirabeau , répond-il ; vous ne savez pas la force qu'elles ont; vous me perdez. Épargnez-moi, je vous le demande à genoux! » Mais déjà il sent qu'il va céder, il cède ; pour la première fois il a eu la vision confuse, anticipée « de ces premiers regards de la gloire, plus doux que les premiers feux de l'aurore » ; et ce n'est pas une des moindres singularités de la destinée du marquis de Mirabeau que d'avoir éveillé dans une jeune âme, passionnée et craintive, cette ambition ravissante de l'esprit qui devait le consoler de tant de privations, d'infirmités et de disgrâces et assurer l'avenir de son nom à ce pauvre officier sans fortune, destiné à mourir jeune, mais déjà immortel.

Tandis que Vauvenargues, dans sa chambre de garnison, écrivait des pages délicates sur l'amour qu'il ne devait connaître que dans ses rêveries (Alceste ou

l'Amour ingénu), les lettres de son ami, brillant, liardi, médiocrement délicat, maître de sa fortune depuis la mort de son père en 1737, librede ses actions, arrivaient surchargées de confidences brûlantes ou ironiques sur les fantaisies et les passions qui se remplaçaient avec une étrange rapidité dans un cœur aussi mobile. Le tableau d'une vie pareille, en contraste avec celle du jeune méditatif, ne laissait pas de le troubler dans sa retraite. Vauvenargues s'irritait parfois de ce contraste et ce fut, sans doute, un jour qu'il avait reçu de son ami quelque récit d'une bonne fortune, qu'il écrivait cette pensée dont l'accent est si amer : « Les femmes n'estiment dans un homme que l'effronterie. » Et quels regrets toujours vifs, toujours présents de sa timidité, de sa pauvreté et de sa laideur! Que de mélancolie dans cette lettre : « Je hais le jeu comme la fièvre et le commerce des femmes comme je n'ose pas dire; celles qui pourraient me toucher ne voudraient pas seulement jeter un regard sur moi. Je ne sais s'il vous souvient de m'avoir vu en compagnie? Je voudrais quelquefois avoir un bras de moins, vous comprenez bien pourquoi. » Un bras perdu à la guerre, il espère que cela attirerait sur lui un regard ému et noble qui serait sa récompense. Il porte une secrète envie à son ami. Il écrit douloureusement : « Sans les passions, la vie ressemble bien à la mort. » Mais au fond, il sait bon gré au marquis de Mirabeau de sa franchise. Le jeune marquis mène de front toutes les passions à la fois, celles de l'amour et celles de l'ambition; il les proclame bien haut : il veut dominer à tout prix : « Je vous suis très obligé, répond Vauvenargues, de la manière

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naïve dont vous parlez sur l'envie de primer ; il me semble qu'on devrait toujours penser tout haut lorsque l'on parle à 'ses amis; ce style met de l'intérêt à tout, mais le mensonge et la contrainte n'ont que des paroles glacées. J'adore la sincérité; si les hommes voulaient bien entrer dans ce sentiment, il y en aurait peu d'ennuyeux, et leur commerce nt serait pas aussi fade. »

On aime à croire que c'est au contact de cet esprit si fin, si ingénieux, si naturellement fait pour les travaux délicats de la pensée, que le marquis de Mirabeau, impatient de toute supériorité et de toute renommée, sentit lui aussi s'éveiller l'ambition de l'intelligence et pensa sérieusement, comme il le dit, à « s'ouvrir une carrière dans la république des lettres. » Jusque-là il semblait n'avoir eu d'autre vocation que celle des armes. Avant tout, il est ambitieux et il le déclare, mais c'est par la guerre qu'il voulait d'abord s'illustrer; les occasions de la gloire ne viennent pas, et bien qu'il ait pris part à plusieurs campagnes, notamment à la guerre de Bavière en 17 42, il estime que « pour arriver à un nom, à être quelqu'un, il faut être dans un poste. » Or, je ne sais par quelle maligne fortune, il n'arriva pas même à être colonel et, de dépit ou de dégoût, il se retira en 1745 avec le simple grade de capitaine. — C'est sur d'autres objets que sa fièvre d'ambition dut se porter. Déjà à travers les folies de sa vie de garnison, depuis qu'il avait connu Vauvenargues, le démon littéraire l'avait tenté sous les formes les plus diverses. Prose et vers, tout lui était bon : son trop facile génie s'essayait à tout, avec un grand contentement de lui-même. Il était fier d'avoir composé

une tragédie sans amour, qui n'avait qu'un défaut, celle de n'être pas jouable. Il écrivait un poème en plusieurs chants sur Y Art de la guerre, et comme il ne doute de rien, à peine a-t-il mis une plume entre ses doigts qu'il songe à l'Académie. Il avait vingt-quatre ans à peine et n'avait encore rien publié. N'importe ; il était Provençal, il était marquis, il s'appelait Mirabeau, enfin il daignait écrire. Où ne pouvait-il pas prétendre ? a Ce n'est plus le temps, dit-il à Vauvenargues émerveillé, où un homme de qualité rougit des talents que lui peut disputer un homme de rien ; et, sans entrer dans les détails, l'Académie n'est presque composée que de gens du bon ordre, et sous le nom desquels il a paru plusieurs ouvrages. Vous croirez que j'en parle en homme intéressé, quand je vous aurai dit que je suis prêt à être dans ce cas ; mais non, je me suis dit ces choses-là à moimême avant de prendre ma résolution. »

En attendant que l'Académie ouvre ses portes, il s'essaie en divers genres ; il se fait une sorte de réputation dans quelques coteries de belles dames et de beaux esprits par son talent à écrire des portraits satiriques ; il tourne d'agréables vers dans le Voyage du Laiiguedoc et de Provence de Lefranc de Pompignan et de l'abbé de Monville, une imitation du Voyage de Chapelle* et de Bachaumont. Mais bientôt, dans sa correspondance avec Vauvenargues, on voit poindre ce qui va devenir l'objet de ses préoccupations, l'idée fixe des réformes politiques et sociales, l'économie agricole, la statistique : « J'adresse de tout côté autour de moi des questions qui puissent me servir à la connaissance de l'agriculture dont je fais mainte-

nantune étude. — Et où avez-\ous pris, medirez-Yous, ce goût nouveau pour l'agriculture ? C'est que je sens qu'un philosophe doit finir par là. » Le but de sa\ie intellectuelle se dégage à travers bien des tentatives diverses et des aventures d'esprit ; il va marcher à grands pas dans cette voie nouvelle de recherches qui s'ouvre devant lui et qui l'attire par ses perspectives -illimitées.

Dans l'intervalle des questions qu'il avait adressées autour de lui sur les intérêts de l'agriculture et des réponses qui lui arrivent et qu'il classe avec soin, il se marie et complète sa vie, si cela peut s'appeler ainsi, quand il s'agit d'une telle femme et d'un tel mariage. Il pouvait choisir, et quel choix il fit ! Suffisamment riche du fonds paternel, bien que ce fonds fut grevé d'assez lourdes charges par la pension de sa mère et celle de ses deux frères, fort agréable de sa personne, avec un nom honorablement connu en Provence, quoiqu'il en exagérât l'illustration, il faillit épouser une Glandevès, appartenant à une ancienne famille de Provence, déjà alliée à la sienne. Peut-être eût-il trouvé là le bonheur ; tout était près de se conclure ; tout manqua, et par sa faute, et combien terrible fut l'expiation! Je veux parler de cette autre union, contractée avec une insigne étourderie presque aussitôt après, dans laquelle devaient se rencontrer toutes les hontes et toutes les fureurs qui peuvent faire d'une vie un enfer. Sans doute il y eut de la fatalité dans ce mariage ; il faut être un privilégié du sort pour rencontrer un assemblage de vice et de folie aussi complet que l'était et surtout le devint M"^ de Vassan ; mais, quand on a

étudie de près les détails de ce mariage et des conditions dans lesquelles il se conclut, quand on sait le caractère d'un marché qu'il eût tout d'abord, et plus tard l'administration insensée de la fortune commune par le plus chimérique des esprits, on est bien obligé de conclure , avec son biographe, que le marquis fut, pour une grande part, l'artisan des afflictions et des tracas qui accablèrent sa vie. L'activité fiévreuse d'un esprit exubérant et mal réglé devint une cause permanente de malheur et finalement de ruine.

A cette occasion, M. de Loménie étudie l'utopiste à la fin du dix-huitième siècle. Utopiste dans ses propres affaires, dans la direction de sa famille, il ne faut pas s'étonner qu'il le soit ailleurs. Plus qu'aucun autre homme de son siècle, nous le voyons envahi par la noble chimère, entraîné chaque jour, chaque heure, par le besoin de tracer sur le papier des plans de gouvernement, doués de la vertu infaillible « de rendre les sociétés paisibles et prospères et les hommes raisonnables et vertueux. » Cette passion se déclara de bonne heure chez lui : à l'âge de trentedeux ans, dans ses promenades au Luxembourg avec son frère, il se disait en possession de douze principes, qui, établis en douze lignes, corrigeraient tous les abus de la société et feraient renaître l'âge de Salomon. » Beaucoup plus tard, quand il était un des hommes les plus malheureux et les plus tourmentés de son temps, quand les discordes de sa famille étaient devenues la fable publique et qu'il succombait sous le poids des embarras de tout genre que lui imposait cette suite ininterrompue de procès ruineux, gagnés

im CHAPITRE III

OU perdus, toutes ces infortunes (on nous le prouve) étaient pour lui une continuelle excitation à se dédommager de son inhabileté dans le gouvernement de sa maison, en se livrant délicieusement au bonheur fictif de régler avec sa plume les destinées du genre humain.

Les témoignages abondent pour montrer que dans cette production effrénée de Mémoires et de plans de réforme, c'était moins l'amour- propre littéraire qui était en jeu, bien que le marquis fût loin d'être insensible aux jouissances de ce genre, que la passion réformatrice et créatrice de systèmes. Lorsqu'après quelques années de célébrité éclatante, l'Ami des hommes tut tombé dans le plus profond discrédit, au point de ne plus trouver en France de libraires ni de lecteurs, sa confiance dans l'utilité de ses travaux ne fut pas un instant ébranlée; il faisait imprimer ses derniers écrits à l'étranger par les soins de quelque disciple fidèle, sans vouloir même être désigné par son fameux pseudonyme : « Ce qui m'importe de mes ouvrages, écrivait-il le 14 octobre 1778, c'est qu'ils soient lus, parce qu'il se trouve toujours quelqu'un qui en profite ; à cela près qu'on les croie du Pape ou du grand Turc, cela m'est égal. Je sais fort bien le peu qu'ils valent par la forme et par l'habit, et, par ma foi, je le donrais en quatre à tout autre, tiraillé comme moi par un million de tracas, vexé et tourmenté en gros et dans tous les détails, de faire mieux et avec plus de soin et de suite ^ » Neuf ans après, à l'âge de soixantedouze ans, voici ce qu'il écrivait à ce même marquis

i. Tome I, page 485 et suivantes.

de Lango, son disciple, et son représentant à l'étranger : « Vous me faites plaisir en me disant que je puis encore opérer du cerveau.. . . Je suis tellement enlacé d'affaires incroyables, uniques peut-être au monde dans leur espèce et leur contre-temps, que travaillant sans cesse ou du poignet ou de la patience, quand la tête me pèse trop, je ne puis y faire diversion et reprendre des forces, comme l'Antée de la fable, qu'en touchant terre et griffonnant sur quelque feuille volante des détails de ma chose. » On voit qu'en vieillissant le marquis n'était pas devenu meilleur écrivain. Son style était resté toujours aussi bizarre , avec plus d'incorrection encore et de négligence ; mais on admire, malgré tout, cette fidélité à ce qu'il appelle sa chose et qui est précisément sa science, son système, devenu son unique appui, tout son bien et sa consolation.

Il est resté, à travers quarante années, le plus terrible et le plus infatigable improvisateur de son siècle. Il a fallu le courage, l'héroïsme de M. de Loménie pour faire le dépouillement de cet amas d'écrits. Qu'on pense à cette encyclopédie , qu'on a justement nommée Y Apocalypse de VEconomie politique, depuis les cinq volumes àeVAyni des //ommes, publiés en 17-56, jusqu'aux quatre tomes des Entretiens d'un jeune prince avec son gouverneur, publiés en 1785, et dans l'intervalle de ces deux dates, la Théorie de t Impôt (1760), la PhilosopJiie rurale, en collaboration avec Quesnay (1761), les Économiques (1779), les Lettres économiques (1770), la Science ou les Droits et les Devoirs de V Homme (1774), Lettres sur la législation, ou Vi)rdre légal dépravé, i^établi

et perpétué (1775), sans compter les innombrables manuscrits, laissés sur le rivage par cette fécondité torrentielle, et que le marquis n'a pas eu le temps ou le moyen de jeter dans la publicité. On peut suivre, comme dans un tableau les modifications successives qu'a subies cet esprit, singulièrement mais fortement organisé, d'abord féodal et philanthrope, puis libéral et décentralisateur , rattachant tout à la prospérité de l'agriculture et au rétablissement des États provinciaux, ensuite physiocrate, à la fois monarchiste, démocrate sans être égalitaire, socialiste par son antipathie contre les marchands d'argent et les rentiers, et en même temps très conservateur par son culte pour la propriété foncière. M. de Loménie arrive à caractériser fortement, avec des touches et des retouches successives, le rôle éphémère, mais éclatant que le marquis de Mirabeau a rempli dans les controverses économiques et sociales qui ont précédé la Révolution. Figure originale, singulier mélange de sagacité et d'exaltation, esprit enthousiaste et positif, sincère, « il est peut-être celui qui, au milieu des illusions optimistes des uns et de la frivolité insouciante des autres, a été le plus constamment tenu en éveil par la prévision d'une grande crise sociale imminente, prévision qu'il exprime dans le langage qui est le sien, en disant : que le colin-maillard, poussé trop loin, finira par la culbute générale. »

Rien de plus intéressant que l'étude des œuvres du marquis, et spécialement l'analyse de VAmi des Homélies, les relations avec le docteur Quesnay, médecin de madame de Pompadour, auteur, lui

aussi, d'un système complet du bonheur public, l'histoire de l'école qu'ils fondèrent ensemble, des controverses que souleva leur doctrine, des persécutions et des vicissitudes de tout genre qu'elle dut subir . L'exposé de la doctrine physiocratique mériterait un examen approfondi. On n'a jamais poussé si avant, avec une critique si exacte et pénétrante, l'analyse des principes de cette doctrine, dont s'inspire à certains égards Turgot, dans son rapide passage au ministère, et qui contiennent en germe quelques-unes des conquêtes les plus solides et les plus incontestées de la Révolution. Cette analyse s'anime et se colore des teintes vives qu'y répandent de nombreux extraits de la correspondance des deux frères, le marquis et le bailli, où se marquent à chaque page la préoccupation ardente et commune de tout ce qui touche à l'avenir de leur pays, le souci des intérêts généraux, persistant à travers les plus graves embarras domestiques. L'un, d'abord aristocrate pur, s'éloigne peu à peu de son point de départ et se laisse entraîner à la dérive vers les idées démocratiques par la logique impétueuse qui fait bouillonner son cerveau. L'autre reste « un patricien féodal ; il s'est fait de la féodalité un idéal embelli par l'esprit de justice et d'humanité dont il est lui-même animé ; il accepte, dans les opinions de son frère aîné, tout ce qui peut se concilier avec les dispositions de son cœur naturellement philanthropique, mais il résiste énergiquement à tout ce qui contrarie une conviction très arrêtée chez lui : à savoir qu'une société ne peut vivre sans une aristocratie, et que, si l'esprit d'insubordination et d'égalité dans la confusion ne s'arrête pas, la France

JIO CIIAIMTUE III

est menacée de périr dans des crises alternatives de despotisme et de républicismè (sic). » Le bailli est une sorte de lord anglais réformateur, mais ennemi des révolutions.

On peut étudier à loisir dans cet ouvrage, ce que pouvait être un mauvais tnénage sous Vdncien régime, dans la confusion des lois qui n'avait trop souvent pour remède que l'arbitraire. Nous voyons s'élucider enfin cettecause trop fameuse, obscurcie et brouillée à dessein, et que l'auteur a étudiée comme le ferait le juge d'instruction le plus patient et le plus perspicace, épuisant les témoignages contradictoires, s'efforçant de dégager la vérité.à travers tous les emportements de la colère et les mensonges le plus savamment organisés. Il n'hésite pas à donner tort sur bien des points graves au marquis : mais il faut avouer que la marquise sort de cette longue enquête, accablée et déshonorée à jamais. On ne connaissait guère cette déplorable figure que par un résumé de quelques lignes que lui consacre M. Lucas de Montigny dans les Mémoires de Mirabeau, ou encore par les Lettres de Vincennes . Mais ces lettres, on le sait, furent écrites à une époque où Mirabeau est engagé à fond dans le parti de sa mère, qu'il a intérêt alors à faire passer pour une victime ; il y resta jusqu'au jour où des refus d'argent à des demandes réitérées le rangèrent parmi ses plus implacables adversaires.

Il y a des lettres étonnantes du marquis, où il décrit de son style enragé le supplice qu'il a supporté pendantlesdix-neuf ou vingt années que dura la cohabitation entre les deux époux. Une surtout, bien étrange, c'est celle que le père adresse à la date de 1776 à sa

fille, M'"^ du Saillant, comme une sorte d'avis paternel « pour la prémunir, dit-il, contre toute ressemblance à ce côté-là. » Jl raconte avec des détails à faire frémir, les mœurs, manières, tics, habitudes et progressions de déchéance » de la malheureuse femme, résultant et d'une nature gâtée, et « de l'impudente et pestilentielle éducation qu'elle avait reçue. » Et plus tard, résumant les souvenirs de sa vie conjugale, il arrive à cette expression définitive : « Les vingt ans que j'ai passés avec cette femme ont été vingt ans de colique néphrétique. » On peut toutefois supposer que ces impressions du passé, retracées en 1783, portent le reflet des hontes et des haines du présent, et que la peinture est poussée au noir. Car enfin, pendant ces vingt années, il était né onze enfants, ce qui n'est pas absolument compatible avec l'horreur manifestée plus tard. Et puis n'oubHons pas que le style du marquis n'est guère, quand il parle de sa femme, qu'une invective prolongée, l'hyperbole de la fureur. Un témoin, plus digne de foi, c'est le bailli; nous connaissons sa loyauté, et il est d'ailleurs dans des conditions d'impartialité meilleures, n'étant pas le mari. Son témoignage, il faut bien le dire, est écrasant. Pendant tout le temps que dure la correspondance entre les deux frères, même dans les premières années de cette déplorable union, le bailli reste convaincu que la source de tous les malheurs de la famille est dans le caractère de la marquise. Il ne cesse de développer cette belle et juste pensée, à savoir que la femme qui ne fonde pas le foyer domestique le détruit : « Or, dit-il au marquis, depuis la création du'monde, on ne vit pas une femme de l'es-

pèce de celle que Dieu t'a donnée. » Et ailleurs : « C'est la femme qui réunit au plus haut point tous les vices et tous les défauts des deux sexes, sans aucune de leurs qualités. »

Il y eut trois périodes distinctes dans l'histoire de ce mauvais ménage ; mais dans les premières années du mariage, rien n'annonçait chez les deux époux la haine féroce qui devait éclater un jour entre eux. Bien qu'elle manifestât déjà un caractère tracassier, turbulent, intempérant, M"^ de Vassan trouva d'abord dans son mari un juge indulgent plus que sévère. Les affaires d'intérêt eurent bientôt brouillé ses parents avec leur gendre, homme à projets, et à projets malheureux dans l'administration de la dot de sa femme, et qui d'ailleurs, ayant cru faire une bonne affaire, un marché, dans cette union avec une héritière qui passait pour riche, se trouva volé et en conçut tout d'abord une mauvaise humeur que diverses circonstances exaspérèrent de plus en plus. Treize ans se passent sans esclandre; c'est vers 1756 que l'incompatibilité absolue des caractères se déclare : disputes d'intérêt, puis un genre tout particulier d'obsession de plus en plus déplaisant, paraît-il, au mari, une séparation intime, mais non à l'amiable, invoquée plus tard dans les mémoires judiciaires de la marquise comme une preuve des mauvais procédés de l'époux; enfin, il faut bien le dire, des diversions cherchées et trouvées par le marquis hors de son foyer, mais payées secrètement, comme on le sut plus tard, de la même monnaie par la marquise. C'est la période aiguë qui se termine ^n 1762, au moment où le marquis trouve une bonne occasion de

décider sa l'einme à se rendre en Limousin, sous le ))rétexte d'une maladie, auprès de M""*" de Yassan, bien résolu à ne plus la laisser rentrer chez lui. Ce qui eut lieu, mais après quels éclats et au prix de quels scandales ! Depuis lors, ce fut la guerre d'abord modérée, puis à outrance : prison, couvent, lettres de cachet, compromis signés et déchirés, procès, sentences, contre-sentences, tout se succède dans une mêlée furieuse. Il faut de la patience et un don particulier pour analyser chaque épisode de cet horrible combat où successivement toute la famille est engagée. La neutralité même devient impossible aux cinq enfants, chacun d'eux ne vivant bien avec son père qu'à la condition d'être détesté par sa mère et réciproquement. Le rôle de conciliateur était difficile avec de pareils caractères. « Ma mère, écrit Mirabeau à un ami, en 1779, a déchargé sur moi un pistolet, de fureur d'un mot de conciliation que je lui lâchai, il y a huit ans. » Heureusement le pistolet fit long feu; mais le fait est significatif.

Il arrive un jour que presque toute la famille est liguée contre son chef. En 1777, l'Ami des hommes a pour adversaires acharnés non seulement sa femme, mais sa troisième fille. M"'*" de Cabris, et son fils aine, tous trois engagés contre lui dans une guerre à mort où ils ne reculent devant aucun moyen, pas même celui des diffamations les plus odieuses, répandues en feuilles imprimées, à cette fin d'arracher au chef de la famille la jouissance des biens de la femme que celle-ci promet à ses deux alliés de partager avec eux. C'est une meute qui court après la curée. La guerre des pamphlets amuse tout Paris aux dépens II. 8

H4 CHAPITRE m

de cette faïuille maudite. Tantôt c'est un mémoire abominable où la marquise charge le marquis d'accusations ridicules et atroces, en un style médico-graveleux; tantôt c'est un pamphlet que Mirabeau, le fds, fait imprimer à Amsterdam, et qui, heureusement pour sa gloire, fut saisi en France par la police. 11 adresse quelques centaines de ce factum à sa mère avec cette recommandation naïve : « Je vous supplie de confier ces exemplaires à quelque colporteur; car cela ne se débitera guère que sous le manteau, et il faut que cela le soit avec rapidité, ou cela serait contrclait sur-le-champ, et vous sentez bien que je veux retirer au moins mes fraisa » Le marquis aveuglé, exaspéré par tant de coups à la fois, punit, frappe, se venge comme il peut. Son fds, en enlevant une femme mariée, va lui fournir une occasion, un prétexte avouable de le mettre pour quelque temps hors de combat; et le jour même où M. de Maurepas le débarrassait de sa femme, qui avait envahi de force son hôtel, en la faisant enfermer au couvent de Saint-Michel, le marquis apprenait que son fds aîné, arrêté à Amsterdam, prenait la route du donjon de Vincennes, où il entrait le 7 juin et d'où il ne devait sortir qu'après quarante-deux mois de captivité.

Les incidents les plus comi(jues se mêlent à cette Iliade domestique. Nous avons dit que la marquise de Mirabeau, pour provoquer son mari et chercher dans des emportements prévus un motif décisif de séparation légale à son profit, avait un beau matin envahi l'hôtel de la rue de Seine où il demeurait alors.

l. Tome I, page 592.

Le marquis, prévenu à temps de cette singulière invasion, craignant, pour toutes sortes de raisons, de se trouver sous le même toit qu'elle, s'était échappé en toute liàte et réfugié dans la rue deTournon, chez son ami le duc de Nivernais, et de là, en lieu sûr, il surveillait l'ennemi, qui s'était installé dans sa chambre à coucher et dans son lit. Ordre était donné au concierge de ne pas laisser entrer l'avocat de la femme, un Delacroix quelconque, signataire de mémoires injurieux. C'était précisément celui des visiteurs que la marquise tenait le plus à recevoir. Elle était encore au lit et se disait malade, lorsqu'il se présenta. Le Suisse l'ayant éconduit, non sans peine, la marquise entend le bruit de la dispute, reconnaît les voix, se jette à bas du lit, prend à peine le temps de passer un jupon, se précipite dans l'escalier, traverse la cour, jambes nues, à six heures du soir, elle arrive jusqu'à la porte pour empêcher qu'on ne la ferme sur l'avocat. Le Suisse insiste, un rassemblement se forme dans la rue ; la marquise, en ce plaisant déshabillé, interpelle les passants, invoque leur assistance ; la foule, qui aime à voir partout des victimes, s'émeut et se prépare à envahir la cour. Et comme la marquise se cramponne à la porte, le concierge la prend à bras-le-corps et la rejette, malgré ses cris, dans la cour, pendant que la porte est refermée. Elle court à la loge du Suisse, ouvre la fenêtre et de là, apostrophant la foule, l'appelle à son secours, déclare qu'elle veut sortir, demande qu'on la mène chez un notaire pour y faire son testament. Mais les domestiques, pendant ce temps, luttaient contre l'énergumène, et ce n'est qu'à moitié morte de fatigue qu'on la ramène dans son lit. Ce fut un beau

jour pour le quartier. N'est-ce pas là une scène des Plaideurs? Des épisodes pareils abondent dans ce livre et achèvent la peinture de l'extravagante marquise. Sa femiiic au couvent des dames de St-Michel, son fils à Vincennes, restait l'endiablée fdle d'une telle mère, M"''' de Cabris , et le gendre qui n'est pas désarmé. Tous deux agissent ferme : le marquis se plaint qu'on décuple son travail. Il ne s'arrête pas pour si peu. Il entreprend de faire interdire le mari de M""" de Cabris en Provence et de faire enfermer par lettre de cachet sa fdle au couvent de Sisteron. Il y réussit ; mais c'est alors que le public se fâche ; il n'y a qu'un cri contre cet amateur insatiable des ordres du Roi, qui, grâce à cette arme, s'est débarrassé de toute sa famille. L'Ami des hommes se débat en vain : il est frappé moralement à mort, comme par un choc en retour de cette arme dont il a tant abusé. En vain s'écrie-t-il : « Le public n'est point mon juge, et tant que santé et volonté me dureront, je serai Rhadamanthe, puisque Dieu m'y a condamné Au fait, ajoute-t-il, comme pour s'encourager lui-même, je voulais gagner mon procès, je l'ai gagné : je voulais faire clore ces folles, elles le

sont ; je voulais faire enfermer ce forcené, il l'est

Il y a quatre jours que je rencontrais Montpezat, que je n'avais pas vu depuis vingt ans : Votre procès, me dit-il, avec madame la marquise est-il fini? — Je l'ai gagné. — Et où est-elle ? — Au couvent. — Et monsieur votre fils ? — Au couvent. — Et madame votre fille de Provence? — Au couvent. — Vous avez donc entrepris de peupler les couvents? — Oui, monsieur, et si vous étiez mon fils, il y a longtemps que vous y seriez. »

Le marquis se trompait sur un point grave : il avait gagné son procès une première fois devant les juges ; mais il l'avait perdu devant l'opinion publique, et l'opinion le lui fit perdre définitivement devant le Parlement. L'impopularité de l'Ami des hommes agit visiblement sur ces nouveaux juges, et au grand étonnement du marquis et de ses hommes d'affaires, la séparation fut prononcée contre lui, le 18 mai 1781, avec tous les frais à sa charge, sans même que l'on eût égard à sa demande d'une garantie en faveur des enfants, sans qu'on eût nommé un commissaire pour présider à la liquidation de la communauté ; on laissait le marquis livré « à toutes les revendications folles d'une femme furieuse et triomphante. » Il n'est pas douteux que le contraste scandaleux des belles maximes du philanthrope avec les dix-sept ordres du roi, obtenus ou surpris par le marquis contre sa femme et ses enfants, n'ait eu une grande part, sans parler de la colère croissante du public, dans celte sentence inattendue et définitive. Les magistrats, gardiens de la loi, n'aimaient guère cet expédient des lettres de cachet qui substituait la volonté du roi à la justice; ils le montrèrent dans cette occasion comme dans bien des autres, et après tout, ce fut à leur honneur.

« Finalement, ils m'ont tué le 18 mai », écrit le marquis à son frère ; de fait il ne fit plus que languir jusqu'en 1 789, époque où il mourut, à la veille des événements qu'il avait en partie pressentis et préparés. Quant à la marquise, quoique remise en possession de ses biens, dévorés d'avance parles extravagances de sa vie entière et la fureur des emprunts, elle végéta dans l'état le

plus singulier d'opulence apparente et de sordide misère, en proie à des troubles d'esprit qui prouvaient que son cerveau n'avait jamais été bien sain ; elle passa quelques-unes des dernières années de sa vie à obséder sesfds et particidièrement le grand orateur, son ancien complice, de protestations d'amitié et de demandes d'argent ; emprisonnée sous la Terreur, elle meurt le 28 brumaire an III (novembre 1794), à l'âge de soixante-neuf ans, laissant une fortune de six cent mille francs et des dettes pour plus d'un million ; dernière liquidation de vingt années de procès et d'infamie.

Telle fut la famille, vraiment extraordinaire, au milieu de laquelle était né et a vécu Mirabeau, le grand Mirabeau, qui va maintenant entrer sur la scène et la remplir de ses aventures et de ses scandales, de sa gloire et de son génie.

SOIIVKIN'IRS DE COPPET. — MADAME DE STAKL ET SES AMFS

J'ai eu Toccasion de Yisiter Coppet, et j'ai pris plaisir à replacer dans un des cadres les plus heureux que la nature puisse fournir, une des figures les plus aimables et les plus vives que nous offre l'histoire de la société française. On ne résiste pas aux impressions qu'éveille, sous ces ombrages devenus presque historiques, le génie intime du lieu.

1. Nous avions autrefois conçu l'idée d'une étude complète sur M""® de Staël, prise de ce point central de Coppet autour duquel a gravité sa vie, et où cette figure si vivante et si passionnée s'aperçoit, si on peut le dire, plus distinctement et sensiblement qu'ailleurs. Diverses circonstances ont interrompu cette élude. La plus grave de toutes les raisons est que ce travail n'aurait pu être mené à son terme sans la libre comnumication des documents innombrables et des correspondances entassés dans la tour de Coppet. Or ces documents appartiennent par droit de naissance à M. Othonin d'Hanssonville. On peut même dire qu'ils lui appartiennent par droit de conquête, quand on sait l'usage qu'il en a t'ait déjà dans son étude sur madame Necker. — Nous nous contenterons de détacher quelques chapitres du travail commencé, rn- (lera et riidinieiita, des ébauches devenues ruines avant d'être achevées.

Le château de Coppet s'élève sur la rive suisse du Léman, aux pieds du Jura, qui fait de ce côté perspective et forme le fond du tableau. Le site est ombragé, recueilli. De beaux arbres s'élèvent autour du château, qu'ils enveloppent à moitié, et dont la partie supérieure est seule visible à quelque distance. Bien qu'elle domine avec un assez grand air le village étendu à ses pieds, la maison est un édifice d'une construction très simple, nullement monumentale, sans style bien caractérisé, vaste et commode manoir plutôt que château, formant les trois côtés d'un carré et s'ouvrant sur une cour intérieure, d'où l'on aperçoit le jardin et le parc. Le château tourne le dos au lac, ce qui est bien un trait d'architecture du temps où il fut bâti et un signe du goût médiocre que l'on avait alors pour les beautés de la nature. Plaçons-nous sur le balcon du grand salon et regardons autour de nous sans occuper notre pensée d'autre chose que du splendide horizon qui se découvre à nos yeux. Quelle étendue et quelle variété de paysages! A vos pieds, le lac aperçu à travers les branches d'arbres beaucoup trop touffus, qui s'entassent au-dessous du château; à votre droite, les ombrages du Creux de Genthod et les jardins de Yersoix; sur le dernier plan, quelques toits brillants qui marquent la place de Genève; à gauche, le Léman déroulant, aussi loin que le regard peut aller, sa nappe bleue vers les Alpes de neige; en face, Hermance, les riants vallons à demi-cachés dans les replis des Voirons, la rive de Savoie largement étalée depuis la base du Salève jusqu'à la pointe d'Yvoire ; à l'arrièreplan, vers l'est et au midi, une masse confuse de sommets neigeux et de glaciers, sur laquelle se déta-

chent les immenses Dents d'OcJie et quelques pics, les voisins du mont Blanc, que l'on pressent, sans le voir, derrière la chaîne des Voirons : sur le lac, une navigation continuelle de bateaux et de barques de pêche qui animent cette petite Méditerranée de la Suisse. Certes, il y a là un des beaux spectacles qui puissent ravir nos regards : cette variété infinie de villages lointains, ce contraste de l'eau si bleue et des glaciers qui bordent l'horizon; la vie si active répandue dans cet immense et tranquille panorama, et dont on jouit sans en percevoir le bruit : tout ce qui peut animer l'esprit de l'homme, sans le jeter en dehors de lui-même et le dissiper dans le tumulte vulgaire. Essayons de nous arracher à la magie de cette contemplation et rentrons. Nous sommes dans le salon de M'"^ de Staël. Yoici les meubles mêmes, les tenturcB, tous les détails d'intérieur, tous ces témoins de la vie intime conservés par un soin délicat, avec une sorte de piété domestique. Un buste en marbre représentant M. Necker, quelques portraits: M. Necker encore et toujours; le baron de Staël, l'ambassadeur de Suède, dont l'image occupe assurément plus déplace dans ce salon que le modèle n'en occupa durant sa vie ; ici une esquisse de M'"^ la duchesse de Broglie à vingt ans, avec l'expression fine et douce de son charmant visage; là un croquis, d'une main fort inexpérimentée, retrouvé, dans les combles du château et qui ne mériterait guère les honneurs de cette exhumation, si on ne lisait dans un coin la signature de il/'*" Germaine Necker; au centre du salon, et dans toute sa gloire, le triomphant portrait de M'""" de Staël, par Gérard, dans une toilette passablement

romantique qu'on n'a pas le temps de remarquer, tant on se sent attiré par l'éclat de ces grands yeux, d'où rayonnent la force, la yie , l'enthousiasme; figure irrégulicre, incorrecte, mais ardente qui éclate en jets de tlamme et vous inonde de lueurs. Au moment où le peintre l'a saisie, elle parle, elle va parler, elle est toute âme, tout feu. C'est un de ces portraits devant lesquels on s'écrie, mémo quand on n'a pas vu la figure réelle, vivante : « Que c'est bien elle ! » Il remplit et anime ce salon. Enfermez-vous quelques minutes dans vos souvenirs et donnez-vous l'illusion de ce petit monde évanoui. Voilà le canapé autour duquel, pendant douze années, se tint une cour plénière d'éloquence et d'esprit, célèbre dans toute l'Europe. Faites descendre de son cadre cette étonnante figure, llassemblez autour d'elle tous ces personnages si divers d'origine, d'habitudes, de caractère, d'esprit, les Montmorency, les Laval, les Schlegel, les Benjamin Constant, les Sismondi, les Bonstetten, Zacharias Werncr, Byron; oui, Byron lui-même, qui, comme les autres, a subi le prestige. Voilà cette foule d'élite, groupée autour de cette femme illustre dont la gloire est chère à chacun d'eux, comme si elle était la sienne propre, et représentant, près d'elle, dans ce salon cosmopolite, toutes les parties de la société européenne, réunie par un charme commun. Cette rapide et brillante vision, dont votre esprit se sera donné la fête, vaut bien que l'on fasse le voyage de Coppct. Il est bon que l'esprit comme la piété ait ses pèlerinages, et que sur certains points privilégiés les écrivains marquent aux générations nouvelles les stations principales et sacrées.

Parcourons le premier étage du château, n'oublions pas de voir la chambre où M'"*' de Staël travaillait et ce petit bureau en bois peint, si étroit, sur lequel elle écrivit le livre de V Allemagne, et dont elle ne se permit le luxe modeste qu'après la mort de son père : tant que vécut M. Necker, elle n'osait écrire que furtivement et au hasard, sur ses genoux ou sur le coin d'une cheminée, ne voulant pas encourir le blâme de son père qui ne pouvait souffrir qu'une femme prît avec elle l'appareil et l'attirail d'un écrivain. Au rezde-chaussée , nous trouvons une grande salle , la bibliothèque, qui était, du temps de M'"^ de Staël, la salle de spectacle. Coppct, comme Nohant, a eu son théâtre. Les deux femmes les plus célèbres du dixneuvième siècle ont eu un goût commun, la passion du spectacle. Toutes les deux en ont fait la distractionla plus chère de leur vie de campagne. 11 semble que ces vives imaginations , non contentes de la scène intérieure qu'elles portent en elles, et de la variété magique des spectacles qui s'y donnent, aiment à voir représenter devant leurs yeux, avec toute l'illusion de la réalité, les fictions dont s'enchante leur esprit. — Tout à côté du théâtre, une chambre, qui s'appelle encore la chambre de M'"^ Récamier, garde dans l'exacte simplicité de son mobilier fané la date du passage de cette femme célèbre. Sauf les vieilles tapisseries qui ornent les murs, rien n'est donné au luxe ni à l'ornement de cette grande chambre nue et triste; vous pouvez voir quel était en 1811 l'ameublement intime d'une femme à la mode et comparer les époques, en vous représentant par contraste le luxe tel que pourrait l'offrir l'hospitalité d'un château

à une élégante Parisienne qui voyagerait vers l'automne de 1880.

Le parc , qui est beau , le doit à la nature plus qu'à l'art. On y remarque des allées, plantées d'arbres magnifiques; l'une d'elles s'appelle encore Vallée de la conversation en souvenir des hôtes qui s'y promenaient habituellement; sur la droite du parc, un bois touffu, raviné, traversé par un fort ruisseau qui fait cascade et dont M. Necker, en propriétaire avisé, avait affermé la chute pour un moulin à scierie. La simplicité des mœurs genevoises et l'esprit de M. Necker, moins préoccupé du pittoresque et du grandiose que du confortable et de l'utile, se font sentir partout. L'horizon est du reste assez limité. Le regard, par quelques échappées, s'arrête aux premières rampes du Jura, très monotones d'aspect en cet endroit. On se sent presque à l'étroit dans ce parc, sans doute parce qu'on devine tout à côté de soi, sans en jouir, la splendeur des paysages, le lointain de la perspective, l'horizon immense, la vue des glaciers, le Léman.

M""' de Staël ne ressentit jamais pour toutes ces beautés naturelles, près desquelles elle vivait, l'enthousiasme qu'on aurait pu attendre d'une élève de Rousseau et qu'on rencontrerait à coup sûr chez celles de nos contemporaines qui auraient reçu comme elle de la nature une sensibilité vive et le don de l'expression. On sait quelle préférence elle donnait au ruisseau de la rue du Bac sur tout ce magnifique paysage qui l'entourait. Même en tenant compte des circonstances particulières qui pesèrent si cruellement sur elle et qui donnèrent à

ce séjour l'aspect d'un long exil, même en entrant dans les sentiments de cette âme dont on lui avait fait une pinson, il Y ^ lieu de s'étonner que son imagination n'ait pas été plus vivement frappée de ce grand spectacle. A peine si l'on retrouve. dans ses Mémoires quelques traits qui rappellent le tableau qu'elle eut pendant tant d'années sous les yeux. En voici un qui donnera l'idée des autres. M'"^ de Staël rappelle le séjour qu'elle fit en Suisse dans l'été de 1800, à l'époque où le premier consul préparait sa seconde campagne d'Italie, se tenant à Genève et à Lausanne, d'où il allait lancer son armée, à travers le Léman et le mont Saint-Bernard, dans une expédition dont la hardiesse rappelait Annibal. « J'arrivai en Suisse, dit M'""" de Staël, pour passer l'été avec mon père, suivant ma coutume, à peu près vers le temps où l'armée française traversait les Alpes. On voyait sans cesse des troupes parcourir ces paisibles contrées que le majestueux rempart des Alpes devait mettre à l'abri des orages et de la politique

Pendant ces belles soirées d'été, sur le bord du lac de Genève, j'avais presque honte de tant m'inquiéter des choses de ce monde, en présence de ce ciel serein et de cette onde si pure; mais je ne pouvais vaincre mon agitation intérieure » On voit

comme l'impression est vague. Elle consiste uniquement dans le contraste de ces paisibles contrées, de ce ciel serein, de cette onde pure, avec le bruit des armées qui passent et les orages de la politique ^

1. A la même époque, elle écrivait à M. de Gérando : « Me voici au

Lue autre lois, dans la fatale année de 1812, il faut voir quels adieux elle fait aux rives du Léman, quand elle se décide à les quitter pour ce grand voyage à travers l'Europe qui dura trois ans, et qu'elle entreprit pour se dérober aux tracasseries de la police, aggravées encore pour elle de périls imaginaires, son imagination ne lui représentant rien moins, au bout de tout cela, que prison d'État, la mort peut-être \ « Je parcourus le parc de Coppet ; je m'assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature ; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions souvent admirées ensemble ; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une des prmcipales causes de mes regrets en m'éloignant des lieux que j'habitais ; mais je trouvais presque toujours en m'en approchant une sorte de force qui me semblait venir d'en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s'est

pied de ces montagnes que vous m'enviez; toute l'armée de réserve les a traversées et je crois vraiment à des succès aussi rapides que la marche. Bonaparte a été aimable avec mon père, et même pour mc' dans ses discours. Tout le monde dans ce pays en a la tête un pei tournée. ».... — « Savcz-vous si Laliarpe, Fontanes ou d'autres ont parlé de mon ouvrage [La Littérature), et ce qu'ils en ont dit? Voulez-vous vous informer pourquoi le Pu^/zczi-^e n'en a pas l'ait d'extrait? Et Rœderer, que dit-il ? Enfin donnez-moi tous les détails dont vous ne saurez que faire. Les solitaires connne nous vivent de faits, et mon père et moi, qui ne sommes pas si champêtres que vous, nous sommes avides d'anecdotes, même en face du Mont-Blanc. »

1. Voir une lettre très curieuse de Sismondi, du IG août 1811. Lcl^ très inédites à M"^^ d'Albany.

letermce sur les rcsles du plus noble des liuiuains, et là mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. » Certes, il y a là une scène touchante et naturelle. Mais comme l'écrivain retrace faiblement le site ravissant où elle a si longtemps vécu et qu'elle va quitter ! Les lieux d'où son père contemplait la 7iatu7'e, les beautés des ondes et de la verdure, que tout cela est froid et languissant ! Ce n'est pas de ce pinceau que Rousseau avait retracé les grandes impressions de la nature dans ses Rêveries d'un promeneur et créé une littérature nouvelle, celle de la description animée, enthousiaste, en ouvrant à l'imagination les grands horizons et découvrant le paysage alpestre.

Il est singulier de voir quel faible parti M"'*' de Staël tire de cet ordre de jouissances qui sont si bien à sa portée, pour se défendre contre les amertumes de l'exil ou les disgrâces de son propre cœur. Cette source de consolations qui aurait semblé à d'autres inépuisable, se tarit bien vite pour elle. Elle nous dit qu'au moment où elle reçut l'ordre de sortir de France, elle hésita longtemps pour savoir si elle irait en Allemagne ou si elle reviendrait à Coppet. « Elle craignait le dégoût de revenir dans un pays qu'on l'accusait de trouver un peu monotone. » L'attrait tyran nique qu'exercent sur son esprit la vie de Paris, le monde, la conversation, lui gâte les plus beaux paysages. Son goût pour la société décolore à ses yeux la nature.

Ses Mémoires ne sont qu'une longue plainte, à j)eine interrompue par des réflexions politiques, sur la privation de tous ces biens qui lui sont exclusive-

ment chers. Elle confond dans un regret passionné Paris et le monde, la patrie et la conversation qui est sa manière idéale d'en jouir : « Au commencement de l'hiver de 1802 à 1805, quand je lisais dans les papiers que Paris réunissait tant d'hommes illustres de l'Angleterre à tant d'hommes spirituels de la France, j'éprouvais, je l'avoue, un vif désir de me trouver au milieu d'eux. Je ne dissimule pas que le séjour de Paris m'a toujours semhlé le plus agréahle de tous : j'y suis née, j'y ai passé mon enfance et ma première jeunesse... Cet amour de la patrie, qui a saisi les âmes les plus fortes, s'empare plus vivement encore de nous, quand les goûts de l'esprit se trouvent réunis aux affections du cœur et aux hahitudes de l'imagination. La conversation française n'existe qu'à Paris, et la conversation a été, depuis mon enfance, mon plus grand plaisir. J'éprouvais une telle douleur à la crainte d'être privée de ce séjour, que ma raison ne pouvait rien contre elle. J'étais alors dans toute la vivacité de la vie ; et c'est précisément le besoin de jouissances animées qui conduit le plus souvent au désespoir... » Elle avoue que l'ordre d'exil la frappa comme un arrêt de mort. Elle venait de louer une maison à Paris ; elle l'avait choisie avec soin dans le quartier et l'exposition qui lui plaisaient, et déjà, dans son imagination, elle s'était établie là avec quelques amis dont l'entretien était, à son gré, le plus grand plaisir dont l'esprit humain puisse jouir. Ilélas! elle n'entra dans cette maison, si bien préparée pour ces fêtes d'esprit, qu'avec la certitude d'en sortir le lendemain; elle passa la nuit à parcourir ces appartements dans lesquels elle regretta plus encore de

SOUVEINIUS DE COl'l'ET 129

bonheur qu'elle n'en avait espéré. Avec quelle douloureuse ingénuité elle avoue qu'elle était vulnérable par son goût pour la société ! « Le fantôme de l'ennui m'a toujours poursuivie, s'écrie-t-elle; c'est par la terreur qu'il me cause que j'aurais été capable de plier devant la tyrannie, si l'exemple de mon père et son sang qui coule dans mes veines ne l'emportaient pas sur cette faiblesse. » On comprend qu'en de telles dispositions d'esprit, l'exilée du monde parisien dut se fatiguer vite de cette « prison de l'âme » au sein de la plus magnifique nature , inutilement belle à ses yeux , et souffrir cruellement , sans en vouloir guérir, de cette maladie des civilisations extrêmes, la nostalgie des salons.

Et cependant, en quel endroit de l'Europe y avait-il plus de jouissances d'esprit qu'en ce coin de terre privilégié, dans les douze premières années du siècle? Il y aurait toute une histoire à faire, dans le détail et en tenant compte des dates, du salon de Coppet, comme on l'a fait pour celui de l'Abbaye-aux-Bois où M'"° Récamier prolongea son règne avec tant d'art, et pour celui de la rue Saint-Dominique où résidait , comme dans un sanctuaire , la grâce mystique de M'"^ Swetchine. Cette histoire existe, du reste, bien que disséminée, et il suffirait d'un facile effort pour en ressaisir les fragments épars dans les Portraits et Causeries de M. Sainte-Beuve , dans les lettres de Sismondi, récemment publiées, dans celles de Bonstetten, de M. de Gérando et les Souvenirs de M'"^ Récamier. M. Sainte-Beuve est revenu bien des fois sur ce sujet qui semblait avoir pour lui un attrait particulier. Tout ce qui se rattache au

150 CHAPITRE lY

groupe de Coppet, idées ou personnages, habitudes d'esprit, émotions du cœur, lui était devenu familier non seulement par une longue fréquentation littéraire, mais surtout par ce don de seconde vue qui pénètre si juste dans les élégants mystères de la vie sociale, dans les mouvements secrets des âmes disparues, dans les détours et les replis de ce qu'il y a de plus compliqué après la passion, l'esprit. M. Sainte-Beuve a reconstruit des parties essentielles de ce monde évanoui. A mesure que des publications nouvelles paraissaient, que des lettres inédites et des fragments de biographie intime venaient au jour, on a pu s'assurer de l'exactitude scrupuleuse des peintures pour les parties déjà mises en lumière, et de la justesse des inductions pour les parties restées jusque-là dans l'ombre. Tout s'est confirmé dans l'œuvre du peintre.

Il faut distinguer, dans l'histoire du salon de Coppet, deux périodes bien tranchées : celle où M'"*" de Staël n'y faisait que des apparitions brillantes, à l'été ou à l'automne de chaque année, pour y voir son père, de 1790 à 1802 environ, depuis la retraite de M. Necker après son troisième ministère ; et la période qui commence à l'établissement à peu près définitif de M'"" de Staël, contrainte d'obéir à l'ordre de police qui lui interdisait Paris et la France même à une distance de quarante lieues de la capitale. Elle changea plusieurs fois de résidence; tantôt l'inquiétude de son esprit, sa révolte contre l'injuste cruauté de cet ordre , la ramenaient par une force invincible sur la frontière de la zone interdite, et même au delà, à Paris même; tantôt la mobilité de

son humeur et le goût vif de s'instruire, la passion des lettres l'attiraient en Allemagne, où elle devinait, où elle pressentait de grands sujets d'étude. Pourtant, à dater de 1802, on peut dire qu'elle devint l'âme de Coppet ; les voyages hors du domaine paternel ne sont plus que l'accident de sa vie. De 1802 à 1812, où commence son long exil, errant dans les cours étrangères, mené comme un triomphe à travers l'Europe, il s'écoule une période de dix années qui marque l'époque vraiment illustre de Coppet, celle où M'"'' de Staël, dans la pleine jouissance de son esprit, de son éloquence, de sa juste renommée, encore accrue par la sympathie qui s'attache à la persécution, de tous les prestiges enfin qui fondent ce genre de royauté, reçoit dans sa cour hospitalière, sur la rive du Léman, l'hommage des hommes les plus distingués de l'Europe. C'est le Coblentz de l'esprit établi aux frontières mêmes de la France, ne se privant pas des représailles de la guerre la plus active avec les armes qui lui étaient propres, mais très différent de l'autre Coblentz par le genre d'opposition et par les espérances d'avenir : un Coblentz libéral et parlementaire d'où sortira un jour toute une doctrine politique , une famille d'hommes d'États, un programme d'idées, une école enfin, qui remplira des alternatives de ses luttes, de ses triomphes ou de ses défaites, plus d'un demi -siècle de notre histoire.

La politique, les lettres, les nouveautés d'idée, les prévisions, l'aspect inattendu des événements, les révélations de talents inconnus ou de quelque forme nouvelle de l'art, la manière de comprendre la

passion et de l'exprimer selon le tempérament des peuples ou des auteurs, c'était le sujet des conversations célèbres qui donnaient à Goppet quelque chose de cette attraction souveraine que le nom de Ferney avait exercée sur l'Europe lettrée et polie, quarante années auparavant, non loin de ces mêmes bords du Léman , vraiment prédestinés à ce genre de gloire. Une des meilleures parties du génie de M'"^ de Staël , c'était sa curiosité, une noble et délicate curiosité, sans préventions ni parti pris. Véritable hospitalité d'esprit ouverte à toutes les idées et à tous les talents , avide même de les recevoir, d'en faire les honneurs, mais surtout d'en tirer profit pour le progrès général des lettres qui, trop dédaigneuses ou trop exclusives, s'appauvrissent dans l'orgueil de leur isolement. Elle pratiquait dans son salon cette méthode libérale des rapprochements, des comparaisons entre les génies et les genres, qu'elle appliquait, avec une vigueur rare et vraiment compréhensive de critique, dans ses livres. Elle fondait, par la conversation, une critique nouvelle, la critique des littératures comparées, comme elle l'établit plus tard dans son grand ouvrage de V Allemagne, qui n'est encore, en un sens, qu'une prodigieuse conversation.

C'était fête à Coppet lorsqu'un ami de la maison apportait quelque page nouvelle, fruit de son inspiration ou de son loisir. L'essai de la publicité se faisait là, dans cette réunion d'esprits distingués, sous les affectueux auspices de M'"' de Staël. Bonstetten, l'humoriste érudit, l'aimable vieillard qui ne voulait plus vieillir, lisait, à son retour d'Italie, quelques

chapitres du Voyage dans le Latium : c'était un texte de discussions brillantes, animées, où chacun profitait, l'auteur surtout, et où M'"*" de Staël put concevoir l'idée de faire elle aussi un voyage en Italie, ce voyage qui devint Corinne. Une autre fois, c'était l'excellent, le grave et tendre Sismondi, qui demandait à ses amis leur jugement sur quelques pages de son Histoire des Républiques italiennes, avant de la soumettre aux suffrages de l'Institut pour le prix décennal. Schlegel, le familier de la maison, préparait par la discussion le cours de littérature dramatique qu'il devait faire à Vienne en 1808; il lançait d'un ton impérieux, ses attaques contre le théâtre français du dix-septième siècle, et soutenait son opinion en toute chose, mais surtout dans les matières littéraires, d'une manière si âpre et si dédaigneuse, qu'à certains jours l'orage éclatait contre lui : pour quelques-uns des amis de la maison, jugeant tout bas le professeur trop marqué dans le causeur, il n'était rien moins qu'un pédant présomptueux ^ Malgré tout, en dépit de V extrême insolence quil portait dans ses jugements, on l'écoutait, parce qu'il initiait l'esprit français à toute une littérature inconnue et qu'il le déshabituait du patriotisme littéraire étroit en l'encourageant à des excursions lointaines et à des vues sur des horizons nouveaux. Benjamin Constant, voulant concilier les opinions extrêmes de ses amis, traduisait Wallenstein en l'adaptant à la scène française, et obtenait un des grands succès de la société de Coppet. On allait jusqu'à préférer l'ouvrage imité à l'œuvre ori-

ginale de Schiller. C'est une de ces illusions de salon qui font sourire à distance, mais qui ont pour raison d'être immédiate le prestige d'un esprit supérieur dans la conversation , étincelant dans les discussions politiques, et que, d'après cela, on ne peut imaginer médiocre en aucun genre. Tenez compte aussi du charme de la lecture, de la partialité visible de la brillante châtelaine, inspiratrice et oracle tout à la fois ; enfin , de ces mille influences de lieu et de temps qui composent l'atmosphère morale de ces petits mondes choisis, distingués à tant d'égards, mais toujours livrés à quelque admiration superstitieuse , à quelque tyrannie secrète d'opinion , qu'il faut accepter de bonne grâce pour ne pas lutter toujours.

J'imagine l'effet que devaient produire les violentes tirades de Schlegel contre Racine, certain soir, où les représentants les plus distingués du faubourg Saint-Germain se pressaient autour de M'"^ de Staël, les d'Aguesseau, les de Scgur, les Mathieu et Adrien de Montmorency, tous attachés de cœur à un culte littéraire consacré par leur foi politique, tous sans doute animés d'une admiration presque religieuse pour Racine, qu'ils associaient, dans la brillante apothéose des souvenu's, au culte du grand règne et du grand roi . Mais l'art exquis et supérieur de M'"'' de Staël était de fondre toutes ces dissonnances dans une sorte d ' accord momentané. Evidemment, comme le dit M. Sainte- Beuve, c'était à M'"^ de Staël que songeait Bonstetten ; c'était sans doute au lendemain d'une de ces soirées où il avait admiré la brillante vir-

tiiose, la grande harmoniste de Coppet, qu'il écrivait ces lignes : « Un esprit supérieur, en plaçant des idées centrales parmi les idées isolées et traînantes de la société où il se trouve, fera éprouver le charme de ce que j'appelle harmonie à toutes les personnes qui l'écoutent. L'esprit brillant s'annonce par un doux frémissement, qui anime à la fois toutes les idées chez les personnes bienveillantes qui l'entendent. Une personne spirituelle est le musicien habile qui, des sons isolés et quelquefois discordants qu'il entend, sait, en les arrangeant à propos, faire sortir l'harmonie, le mouvement et la vie. »

M de Lamartine a dit quelque part, en traçant un portrait d'ailleurs splendide de M'"^ de Staël, que sa conversation était montée sur le ton de l'enthousiasme et que c'était une « ode sans fin. » Il y a bien là un peu de malignité. Le supplice d'un salon, ce serait assurément une ode sans fin imposée à ses hôtes par une Corinne qui ne descendrait jamais de son Capitole. Par bonheur, de nombreux témoignages rétablissent sur ce point la réputation du salon de Coppet, légèrement atteinte par la louange épigrammatique du poète. Pourquoi ne pas rappeler ici l'impression que ressentit Benjamin Constant de sa rencontre avec M""^ de Staël et de ses premiers entretiens avec cette femme qui devait, pendant plus de seize années, le dominer par son génie et qu'il devait, en retour, faire si cruellement souffrir par les caprices de sa sensibilité d'artiste ? Dans cette nature fine et nerveuse, il faut tenir compte de la première intuition et voyez comme elle s'exprime : « J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et

attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité , une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. M'"^ de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde ; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions ; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien ; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, la connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur. » (Lettre à M'"' de Charrière, 21 octobre 1794.) A la note de l'enthousiasme près, qui révèle déjà que le cœur n'est plus libre, les témoignages que l'on peut recueillir dans les lettres de Sismondi et de Bonstetten sont en général d'accord avec l'impression de Benjamin Constant.

Il faut cependant, ici comme ailleurs, pour être tout à fait juste, tenir grand compte des dates. Il semble que vers 1809, chez quelques-uns des initiés, le ton de l'enthousiasme s'affaiblit ou du moins eut ses intermittences, s'il faut en croire quelques passages du Journal intime de Sismondi plutôt que ses lettres où persistent jusqu'à la fin les témoignages admiratifs et affectueux. Peut-être y eut-il alors quelque crise intime dans Ja vie de cette petite société, quelque modification dans le caractère de M'"^ de Staël à la suite d'un événement, tel que le mariage de

Benjamin Constant qui eut lieu à cette époque, ou quelque discussion dont Sismondi s'exagéra l'irritation passagère, probablement aussi l'ivresse de la célébrité croissante, la conviction d'une supériorité isolée, qui perdait le sentiment de la mesure en perdant l'occasion de se comparer et de se mesurer . Toujours est -il qu'il y eut des froissements" et que l'on peut en saisir la trace dans le Journal intime. « La puissance, semble donner à tout le monde le même travers d'esprit. Celle de sa réputation, qui s'est toujours plus confirmée, a fait contracter à M'"° de Staël plusieurs des défauts de Bonaparte . Elle est comme lui intolérante de toute opposition, insultante dans la dispute, et très disposée à dire aux gens des choses piquantes, sans colère et seulement pour jouir de sa supériorité. » Et en 1812, il ajoutait : « Il m'arrive très souvent de m'ennuyer chez elle. La vanité qui la blessait me blesse aussi ; elle répète avec complaisance les mots flatteurs qu'on a dits sur elle, comme si elle ne devait pas être blasée là-dessus, et lorsqu'on parle de la réputation d'un autre, elle a toujours soin de ramener la sienne avec un empressement tout à fait maladroit. » Il y a là une note de sévérité inattendue et comme un revers de médaille que l'on peut indiquer en passant, mais sur lequel il serait injuste de trop insister.

Quoi qu'il en soit de ces boutades et de quelques moments de mauvaise humeur, comme il peut s'en produire même dans les sociétés et les groupes les plus unis, nous recommandons de lire les Lettres de Sis- 7nondi dans ce salon tout peuplé encore des figures et des souvenirs dont elles sont remplies. Il n'est pas de magique artifice qui ranime ce monde et le rende présent à notre imagination comme la lecture de ces pages dans les lieux mêmes où elles furent écrites. C'est une évocation d'ombres illustres ou charmantes, dont on jouit par le plus facile effort de l'imagination , grâce à un sens très juste d'observation et à la simplicité du récit, sans l'ombre d'une prétention personnelle. Ce sont là des conditions excellentes pour donner l'idée exacte d'un cercle tel que celui de Coppet : être en situation pour tout voir, en état de tout comprendre, et ne prétendre au premier rôle en rien.

On accueillait avec curiosité, au château de Coppet, toutes les idées nouvelles et les personnages qui les représentaient. On en jouissait , non sans les juger en toute liberté. Il est intéressant de recueillir quelques-uns de ces jugements qui sont comme des fragments de la conversation de Coppet, saisis au vol par une plume toujours aux aguets. L'affectation, la manière, la prétention à une attitude trop marquée

étaient vite percées à jour. On n'était pas dupe longtemps ; on l'était cependant quelquefois, témoin M'"^ de Krûdner, dont les jolis manèges furent pris au sérieux. Mais pour tout ce qui touche aux questions purement philosophiques ou littéraires, quelle justesse de vue, que de sagacité critique ! Comme on eut vite saisi certains travers de la poésie allemande, dont on admirait si sincèrement d'ailleurs les hautes parties et l'inspiration ! Quand Zacharias Werner vint à Coppet vers la fin de 1808, il n'eut certes pas à se plaindre de l'accueil qui lui fut fait. On goûta son esprit, très fin sous des apparences contraires, sa gaieté, sa sensibilité. On applaudit avec enthousiasme à quelques scènes de ses drames, Luther, Wanda, Attila, le Vingt-quatre février ; mais on ne fut pas un instant séduit par ses airs d'illuminé et par le système qu'il allait prêchant aux nations, chez les grandes dames, M'"*^ de Staël aujourd'hui, demain M'"*" d'Albany, et que les railleurs du salon de Coppet appelaient la religion du très saint amour. Il faut voir dans Sismondi, des échantillons de ce système. « Werner, nous dit-il, est le principal prophète de cette poésie mystique qui tient désormais l'Allemagne dans un somnambulisme perpétuel. L'autre jour, je l'entendais qui dogmatisait avec un Allemand très raisonnable, homme d'âpre mûr, le baron de Voght : « Vous savez ce que l'on aime dans sa maîtresse? » dit Werner ; Voght hésitait et ne savait pas trop ce qu'il devait nommer. « C'est Dieu ! » poursuit le poète. — « Ah ! sans doute, » répond Voght avec un air convaincu. — Une autre fois, dans ce cercle où il y avait des auditeurs tels que Benjamin Constant ou Bonstetten, il développait

ses idées fantasques avec un sérieux fatigant. On n'aime pas à voir de beaux talents dans une situation ridicule. « Dieu, disait-il, est le grand hermaphrodite des mondes. La religion, c'est de l'aimer; mais si l'on ne peut s'élever si haut, c'est du moins d'aimer quelqu'un ou quelqu'une, car ce qu'on aime dans sa maîtresse, c'est Dieu. » Et il faisait de sa théorie des applications étranges. Sismondi ajoute, avec bien de la justesse, que l'extravagance des gens d'esprit n'est pas à la longue moins fatigante que celle des sots, et qu'il n'y a rien de durable pour la curiosité, pour la conversation, pour le sentiment même, sans un mélange de raison.

Et pourtant, ce qui parut une extravagance pure à la société de Coppet a fait fortune depuis. Nous avons vu toute une école de poètes et de romanciers professer ouvertement la religion du tî^ès saint amour. C'est un axiome reçu dans cette école que la passion, étant naturelle et fatale, est divine et qu'il faut y obéir avec une résignation enthousiaste, sous peine de désobéir à Dieu. Zacharias Werner n'a été que le précurseur de cette agréable et commode théologie qui sanctifie la passion, pour se dispenser de la combattre.

Il y eut un certain jour un hôte de passage à Coppet, qui se serait très bien entendu avec le prédicant du saint amour, s'il s'y était rencontré avec lui ; c'était un ancien colonel du régiment d'Aquitaine, démissionnaire en 1789, qui voyageait depuis plusieurs années en Angleterre, en Allemagne et en Suisse pour recruter des prosélytes à ses idées. C'est vraisemblablement en 1805 que le comte de Saint-Simon fut présenté à Coppet, quelque temps avant la pu-

blication de son grand ouvrage , Y Introduction aux travaux scientifiques du dix-neuvième siècle, le Coran d'une religion nouvelle, très industrielle et par certains côtés un peu musulmane. Je doute que ces idées aient été comprises dans le salon de Coppet, et l'on sait de quel franc éclat de rire M'"^ de Staël accueillit cette étrange déclaration, très sérieuse de la part du réformateur : « Vous êtes la femme la plus remarquable du siècle, j'en suis le plus grand homme ; marions-nous. » C'est ainsi que fut manquée l'occasion unique d'une union entre l'École parlementaire et le Socialisme naissant. C'eut été là, il faut l'avouer, un croisement de races et d'idées assez piquant. Il ne faut pas oublier, dans cette nomenclature d'originaux, une brillante voyageuse qui venait chercher là quelque rayon pour sa célébrité naissante, et y joua un des premiers rôles, pendant toute une saison, que je crois pouvoir placer vers l'automne de 1801. Je veux parler de M'"'' de Krûdner, une mystique légèrement aventurière, l'auteur sentimental de Valérie*-. C'était l'époque où elle achevait son roman et où elle en préparait le succès à Paris, avec une habileté de moyens qui ne diffère pas beaucoup d'une intrigue, ce qui se concilie difficilement avec l'idée qu'elle voulait donner d'elle-même, celle d'une ingénue passionnée, en attendant qu'elle s'exerçât, vers le déclin de l'âge, aux grands rôles de prophétesse et d'illuminée sous la tente de l'empereur Alexandre.

1. Voir l'étude de M. Sainte-Beuve sur M"® de Krûdner, non pas la première, mais la seconde, celle qui a été faite d'après la publication de M. Charles Ëynard.

En 1801, elle avait besoin de se préparer un rôle littéraire, de faire une rentrée éclatante à Paris, dans la haute société, d'où elle avait disparu dix ans auparavant avec un jeune officier de hussards qui n'avait rien de mystique. Après quelques années données à ce brillant scandale, puis à une pénitence obscure en Russie, accompagnée d'une réconciliation très prosaïque avec le mari offensé, elle revenait, rapportant du nord son manuscrit de Valérie, sur lequel elle avait mis ses espérances d'un nouvel avenir. L'intéressante Valérie devait la réconcilier avec la société de Paris qui ne tient jamais rigueur à une héroïne de roman, encore belle et douée de tant d'esprit. Elle comptait, d'ailleurs, sur l'appui des auteurs en vogue, de Bernardin de Saint-Pierre, dont elle caressait la grondeuse vieillesse, de Chateaubriand, de qui toute l'indulgence était prête pour une si jolie pécheresse déjà touchée de la grâce, de M'"^ de Staël enfin, qu'elle avait connue dix ans auparavant à Paris. C'est à Coppet qu'elle vint prendre pied avant de s'aventurer en France, comme pour avoir un avant-goût de cette société où elle voulait reparaître, non pas seulement pardonnée, mais triomphante. Ces belles coupables ne peuvent rentrer dans le monde que par une ovation.

Un jour, sans doute, elle confia à la femme célèbre, dont elle recherchait le patronage et dont elle enviait les talents, ce roman de Valérie où il lui plaisait qu'on la reconnût elle-même. Elle en fît la lecture dans le salon de Coppet, devant une réunion d'amis choisis, en faisant violence par amitié à cette pudeur d'un auteur qui s'essaye, s'excusant fort de sa

témérité, de ses ignorances, des imperfections de son style. On voit la scène d'ici, on voit aussi le succès d'enthousiame et de pleurs que dut remporter cette touchante comédienne, si habile à jouer avec son imagination, avec ses nerfs, avec ses larmes. Le lendemain, la scène changeait ; c'était toujours la même et incomparable actrice ; mais elle aspirait à d'autres succès. L'esprit avait fait, la veille, un triomphant personnage : il fallait renouveler l'enchantement. Mais pourquoi prendre la peine de raconter ce que M'"^ de Staël a si bien décrit dans une page de Delphine^ ie veux parler de cette danse du schall qui resta célèbre dans les annales intimes de la société de Coppet : « Jamais la grâce et la beauté n'ont produit sur une assemblée nombreuse un effet plus extraordinaire ; cette danse étrangère a un charme dont rien de ce que nous avons vu ne peut donner l'idée : c'est un mélange d'indolence et de vivacité, de mélancolie et de gaieté tout à fait asiatique. Quelquefois, quand l'air devenait plus doux, Delphine marchait quelques pas la tête penchée, les bras croisés, comme si quelques souvenirs, quelques regrets étaient venus se mêler soudain à tout l'éclat d'une fête ; mais bientôt reprenant la danse vive et légère, elle s'entourait d'un schall indien, qui, dessinant sa taille et retombant avec ses longs cheveux, faisait de toute sa personne un tableau ravissant. Cette danse expressive et pour ainsi dire inspirée exerce sur l'imagination un grand pouvoir ; elle vous retrace les idées et les sensations poétiques que, sous le ciel de l'Orient, les plus beaux vers peuvent à peine décrire. Quand Delphine eut cessé de danser, de si vifs applaudissements se firent entendre, qu'on put

croire pour un moment tous les hommes amoureux et toutes les femmes subjuguées. »

Telle était la magie de cette fille du Nord. Elle subjuguait les femmes elles-mêmes, et, après cette soirée où ses trente-sept ans avaient été si gracieusement portés, son succès n'était plus douteux. Quelle consécration que cette page de Delphiîie ! Elle même, elle surtout ne voulait pas qu'on ignorât à Paris le véritable nom de l'héroïne. A peine Z)e/p/ime avait paru, elle écrivit au docteur Gay, le confident de ses petits moyens diplomatiques, pour lui demander de faire écrire j9ar un bon faiseur des vers, que l'on ferait mettre dans quelque gazette « en l'honneur de notre amie Sidonie. » Sidonie, c'était elle. Avec une complaisance imperturbable, elle indiquait au bon faiseur le thème sur lequel il devait s'exercer. C'est une petite matière de vers, composée par celle-là même à qui les vers doivent être adressés : « A Sidonie. Pourquoi habites-tu la province? Pourquoi la retraite nous enlève-t-elle tes grâces, ton esprit? Tes succès ne t'appellent-ils pas à Paris? Tes grâces, tes talents y seraient admirés comme ils doivent l'être. On a peint ta grâce enchanteresse, mais qui peut peindre tout ce qui te fait remarquer? » Et, à quelque temps de là, se ravisant sur un détail important, elle ajoutait : « Tout en disant qu'on avait peint son talent pour la danse, il ne faut pas dire simplement on, mais dire : Un pinceau savant peignit ta danse, tes succès sont connus, tes grâces sont chantées comme ton esprit, et tu les dérobes sans cesse au monde : la retraite, la solitude, sont ce que tu préfères, etc., etc. » Que de précautions délicates pour que le peintre et le modèle soient iminé-

diatement reconnus, nommés, pour que personne ne s'y trompe !

M"»^ de Krûdner était digne de rencontrer, quelques années plus tard, à Coppet, Zacharias Werner et de le comprendre. Elle pratiquait d'avance et d'instinct la religion du très saint amour, s'il est vrai, selon une anecdote célèbre, racontée à merveille par le poète Chênedollé, que dans des instants d'extase profane elle faisait une prière à Dieu en disant : « Mon Dieu! que je suis heureuse! Je vous demande pardon de l'excès de mon bonheur ! » Quand M"'^ de Krùdner et Zacharias Werner causaient ensemble et s' entramaient mutuellement dans leur voie mystique, je me demande lequel trompait l'autre.

Une des distractions les plus recherchées de la vie de Coppet, c'étaient les représentations théâtrales. Nous avons dit que M'"° de Staël avait pour son théâtre quelque chose de la tendresse, de la douce manie que M™^ Sand a eue longtemps pour le petit théâtre de Nohant. Toutes les deux ont composé des pièces exprès pour leur scène; W"" de Staël y jouait elle-même avec un feu, un naturel, une liberté d'esprit extraordinaire. Voici un fragment du bulletin théâtral, du Feuilleton du lundi, qu'un Genevois distingué, M. Pictet, adressait à son ami le baron de Gérando, au mois de novembre 1807 : « M"'** Récamier a contribué, avec beaucoup de grâce et de dévouement, aux amusements de la société brillante du château qu'elle a habité cinq mois. On y a joué la comédie avec beaucoup de succès. Le dernier spectacle a été le plus remarquable : il a commencé par un drame de la composition de 11. 10

M"'*' de Staël, et joué par elle et ses enfants, intitulé : Geneviève de Brabant. L'amour conjugal, l'amour maternel, l'innocence naïve de l'enfance y étaient en scène tour à tour, et je connais telle dame qui a pleuré d'un bout à l'autre. La seconde pièce était de la composition de M. de Sabran et intitulée : Le grand Monde. Elle est fort bien versifiée, mais il y a des longueurs et de V outré qui nuisent à l'effet. »

Un autre jour on s'enhardit jusqu'à jouer du Racine. On choisit Phèdre. Le rôle principal était tout désigné. Quelle Phèdre ce dut être, dans son délire sacré, que M'"*" de Staël, intelligente, passionnée, superbe ! Et Aricie ! pouvait-on en imaginer une plus touchante que M'"'' Récamier? Aussi, quand on la vit s'avancer sur la scène, dans ce costume antique, avec cette tunique blanche, et ce péplum, et le bandeau d'or et de perles, ce ne fut qu'un cri d'enthousiasme dans la salle: « Qu'elle est belle! » murmurait-on de toutes parts. Mais l'infortunée Aricie était sur la scène d'une timidité excessive jusqu'à en souffrir; elle n'avait accepté son rôle que par déférence pour les goûts de son amie, et ne conserva de ce succès que le souvenir pénible de son embarras ^ Du reste, pour les spectateurs, sa beauté la dispensait de talent.

Cet automne de 1807 fut une saison pleine d'enchantements, et tout semblait réuni pour y faire germer un roman. Le roman arriva, le conte plutôt, car cela commence comme un conte de fées. « // y avait une fois un prince beau comme le jour. » Le

1. Souvenirs et correspondance de il/"« Rrcamier, i" vol. p. 155.

SOUVENIRS DE COPTET 147

prince, c'était Auguste de Prusse, fait prisonnier dixhuit mois auparavant, et qui était devenu, dans les loisirs très doux de sa captivité, l'hôte intime de Coppet. S'il n'était pas tout à fait « heau coumie le jour, » ainsi que le veut la légende, il ne s'en fallait guère. On s'accorde à dire qu'avec ses vingt-quatre ans, sa hrillante tournure militaire, sa loyale figure, c'était un des plus charmants princes qui pussent s'offrir à l'amour d'une mortelle et même d'une immortelle. Car M'""' Récamier était un peu déesse, et hien que déesse, elle l'aima. « Tout conspirait en faveur du prince Auguste : l'imagination de M'"*' de Staël, facilement séduite par tout ce qui était poétique et singulier, les lieux eux-mêmes, ces hcîles rives du lac de Genève, toutes peuplées de fantômes romanesques, tout cela était hien propre à égarer la raison . » On connaît la suite de l'histoire , qui a été racontée avec de grands détails : le divorce proposé à la belle Juliette, qui devait être suivi d'une union presque royale ; l'émotion de M'"^ Récamier, ses hésitations, la demande de rupture adressée à M. Récamier et la lettre très digne par laquelle il répondit; la fuite de Juliette à Paris, cette fuite qui put seule vaincre la magie opérant , cette fois seulement , sur une âme peu passionnée , et le dénouement prévu , plaintes très vives d'ahord de l'amant abandonné, désespoir, mélancolie, puis souvenir non sans douceur, galanterie encore, mais avec résignation, et, jusqu'à la fin de la vie du prince, une bonne et tendre amitié ; du côté de M'"^ Récamier, une légende toute poétique, l'émotion d'un péril tout nouveau

pour elle, la surprise enchantée d'avoir aimé une fois.

Telle était la vie de Coppet : très brillante, très variée par les visites que l'on y recevait, par les fêtes que l'on y donnait, vie parfois sentimentale et légèrement romanesque, mais dont le fond sérieux était le goût, la passion pour les choses de l'esprit. On lisait avec avidité les livres qui paraissaient en France et dans l'Europe. On en causait le soir. Il s'établissait ainsi dans ce cercle, une sorte de critique perpétuelle de la littérature du jour, dont on aime à recueillir les échos. Chateaubriand y était jugé, non sans sévérité. Sans doute, à distance, bien des réserves peuvent être faites dans l'admiration due à l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs. Le temps est le plus infaillible des critiques : il juge fatalement les écrivains, montrant en relief, dans la perspective, certains défauts énormes que la proximité trop grande empêchait de bien voir et qui se perdaient dans l'éblouissement général. Mais on est surpris, quand il s'agit d'un écrivain tel que Chateaubriand, de se convaincre que l'illusion n'a pas duré un seul instant pour quelques-uns de ses contemporains, qu'ils ont résisté à l'enthousiasme, jusqu'au point de devenir injustes par l'excès contraire, et que dès le premier moment où a paru le météore, ils en ont si sévèrement mesuré la consistance, la durée, l'éclat même.

La critique la plus rigoureuse signerait-elle aujourd'hui ces lignes qui nous apportent la première impression du salon de Coppet sur les Martyrs ? « C'est la chute la plus brillante dont nous ayons été témoins. Mais elle est complète ; les amis mêmes n'osent pas la dissimuler, et quoiqu'on sache que le

gouvernement voit avec plaisir ce déchaînement, la défaveur du maître n'a rien diminué de celle du public. La situation de Chateaubriand est extrêmement douloureuse; il voit qu'il a survécu à sa réputation; il est accablé comme amour-propre ; il l'est aussi comme fortune, car il n'a rien, il ne tient aucun compte de l'argent, et il a dépensé sans mesure ce qu'il comptait de gagner par cet ouvrage qui, au contraire, achève de le ruiner. J'en ai une pitié profonde, c'est un si beau talent mal employé, c'est même un beau caractère qui, à quelques égards, s'est démenti. Comme il n'est rien qu'avec effort, comme il veut toujours paraître au lieu d'être lui-même, ses défauts sont tâchés comme ses qualités, et une vérité profonde, une vérité sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses écrits. » (Mai 1809.) Et ailleurs, jugeant Chateaubriand comme historien : « J'ai une grande admiration pour son talent, dit Sismondi, mais il me semble qu'il n'en est aucun moins propre à écrire l'histoire : il a de l'érudition, il est vrai, mais sans critique, et je dirais presque sans bonne foi; son histoire de France sera le plus bizarre roman du monde, ce sera une multiplicité d'images qui éblouiront les yeux... Je me représente son style appliqué aux choses sincères comme le clavecin du père Caste!, qui faisait paraître des couleurs au lieu de sons. » (Mai 1810.)

A travers la sévérité excessive de cette critique, on peut relever des traits qui frappent avec une terrible justesse : ces défauts tâchés comme des qualités, ce manque de vérité profonde, de consistance, de sérieux sur lequel le lecteur puisse s'appuyer et se reposer ; cette érudition recueillie un peu

au hasard, très vaste mais peu sûre; ce scepticisme aperçu au fond du talent et persistant jusque dans ses plus hautes et ses plus saines parties ; cette prodigalité éblouissante d'images et de couleurs;^ cette sensibilité d'imagination qui tient lieu chez Chateaubriand de ce qu'elle ne remplace pas, la tendresse et la bonté, tout cela est bien observé; mais Sismondi y insiste trop. Il y insiste exclusivement et, pour être dans le vrai, toujours si difficile à atteindre quand il s'agit d'une nature si complexe, quelle contre-partie il y aurait à faire et comme il serait juste aussi de montrer qu'à travers toutes ces faiblesses et ces ruines morales, du fond de cette âme inquiète qui se dévore éternellement dans la tempête ou dans l'ennui, se répandent sur toute l'existence de Chateaubriand et dans tous ses écrits deux sentiments admirables qui sauvent tout, qui couvrent tout de leur rayon et de leur flamme : l'instinct de la grandeur dans l'idée et dans le style, le sentiment de l'honneur dans la conduite de sa vie politique. Avec ces deux sentiments, bien des fautes encore sont possibles, bien des défaillances ne seront pas évitées; le talent et le caractère se heurteront à bien des écueils ; ils ne s'y briseront jamais complètement, et les chocs les plus rudes ne deviendront jamais des naufrages. Il y aura dans le gouvernement orageux de cette destinée et de ce génie des luttes et de grands périls; il y aura aussi des relèvements inattendus et, jusqu'au bout, de belles attitudes conservées devant le monde et devant Fhistoire.

Au fond, il est aisé de sentir sinon l'antipathie du talent, du moins de telles diversités d'origine et

d'inspiration entre M'"° de Staël et Chateaubriand, qu'on disait àCoppet qu'il y avait deux écoles. Chaque fois qu'un écrivain nouveau se révélait, la première question était pour savoir de quelle école il relevait et quel était l'inspirateur. A la distance où nous sommes, beaucoup de ces dissidences s'effacent : tous les deux, M'"^ de Staël et Chateaubriand étaient appelés à cette fortune de relever avec éclat, au commencement d'un siècle nouveau, l'honneur des lettres françaises disparues dans l'orage, éclipsées par une révolution, et de montrer par un grand exemple, en présence d'une littérature de décadence, vouée à la fatigue stérile d'une imitation sans gloire, que les sources de l'invention originale ne sont jamais taries pour le talent créateur. 11 nous paraît bon d'associer ces deux noms au même hommage et quelles qu'aient été leurs dissidences en politique, en religion, ou les diversités de leur inspiration littéraire, de rapprocher ces deux grands écrivains, ouvriers illustres de la même tâche. La postérité, plus juste qu'eux-mêmes, les réconcilie dans une admiration commune.

Nous ne nous sommes pas éloignés de Coppet, où la Question Chateaubriand était toujours ouverte. Nous avons vu que les préférences de Sismondi n'étaient guère douteuses. Mais lequel, parmi les amis de M'"® de Staël, pouvait ne pas se faire une gloire de sa partialité? Elle n'inspirait que des attachements passionnés. C'est l'honneur de sa vie d'avoir attiré près d'elle tant d'amitiés dévouées et de les avoir conservées presque toutes fidèles à travers tant d'événements et d'années. Ce sentiment s'exprime de la manière la plus touchante dans les lettres de Sismondi à M""^ d'Al-

bany, qui cependant, jouant toute sa vie à la reine, n'avait qu'un goût médiocre pour la fille libérale du banquier genevois.

Dès 1809, M'"*-' de Staël annonçait à ses amis l'intention de quitter Coppet, où elle se croyait menacée. Sa pensée se fixait alors sur l'Amérique, où l'appelaient à la fois de graves intérêts de fortune et ses sympatbies républicaines, tandis que ses terreurs d'imagination et aussi de réels périls lui rendaient presque insupportable le séjour de Coppet. Mais cette prévision d'une séparation prochaine désolait l'aimable colonie d'esprits distingués, groupés autour d'elle. « Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la solitude où je me trouverai ; » voilà ce qu'à la première alarme du départ écrivait Sismondi, et revenant sur les années heureuses, presque uniquement remplies de cette présence : « Depuis huit ou neuf ans que je la connais, ajoutait-il, vivant presque toujours auprès d'elle, m'attachant à elle chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie nécessaire de mon existence : l'ennui, la tristesse, le découragement m'accablent dès que je suis loin d'elle. » Une amitié si vive est bien au-dessus, à ses yeux, de tout autre' attachement. Il lui est arrivé, dit-il, plus d'une fois d'en ressentir pour d'autres femmes depuis qu'il a connu M'"° de Staël, et il ne souffre pas la pensée que les deux sentiments puissent être comparés l'un à l'autre. Il maudissait l'Amérique qui allait lui ravir un bien si précieux. « L'ennui de ce nouveau continent me paraît gigantesque comme ses forêts, ses

lacs, ses rivières. » De pareilles raisons n'étaient pas bonnes à détourner une imagination aussi vive que celle de M'"^ de Staël, au lendemain d'Atala. On en trouvait de meilleures pour combattre sa résolution. On s'efforçait de lui représenter, à elle qui régnait par sa conversation comme par ses écrits, l'isolement, le dépaysement de ses idées dans cette vie toute mercantile des Américains. On lui montrait les journaux américains, où quinze colonnes sont consacrées à des intérêts pécuniaires, et la seizième, tout au plus, à ce qui peut faire penser. On lui faisait lire, dans un de ces journaux, les termes pittoresques par lesquels un Yankee annonçait son arrivée : « C'est une femme fort riclie, et qui vit d'une manière noble dans son cbâteau. Elle a aussi écrit plusieurs livres, qui, étant beaucoup lus en Europe, lui rapportent assez d'argent. » Diverses circonstances firent ajourner le départ définitif de Coppet, et quant au voyage en Amérique, il n'eut jamais lieu.

Quand on avait les goûts élevés de l'esprit, on prenait une si douce habitude de cette vie à Coppet et des relations intelligentes et affectueuses qui l'occupaient, qu'on ne pouvait plus se faire, à l'idée de vivre ailleurs . Il y avait là , sans compter les apparitions de déesses en voyage, telles que M'"*" Récamier, une société habituelle de femmes aimables, M*"' Necker de Saussure, M^" Randall, M"'^ Frédérique Brun, une Danoise douée de quelque esprit et de beaucoup de sentiment. Si elles n'étaient pas l'attrait dominant qui, de toutes parts, rassemblait tant d'hommes distingués dans le salon de Coppet, elles contiibuaient souvent à les y retenir, à les y fixer par la douceur de

vivre ensemble, de penser et de sentir en commun. Bien des affections diverses devaient y naître et s'y développer. Malgré toute sa réserve et la sévérité légèrement puritaine de son altitude dans la vie, l'excellent Sismondi n'a pas traversé ce monde, il n'y a pas vécu huit années sans y trouver quelque occasion de souffrir. Il semble qu'on en puisse recueillir quelques traces, en cherchant bien : « Il y a abondance de douleurs dans ce monde, écrit-il quelque part, et chacun en a par devers soi beaucoup de cachées ; socvent, ne pouvant se retenir de jeter les hauts cris, il en accuse un de ses maux extérieurs, tandis que c'est une blessure plus secrète qui a pénétré jusqu'à l'àme. (Mai 4810.) » Acteur ou confident, Sismondi laisse échapper là une de ces révélations discrètes qu'on aimerait à compléter, au moment où l'on essaye de reconstruire en imagination cette société disparue.

Du reste, il ne peut souffrir le genre de consolation que recherchait pour elle-même à cette époque et que recommandait M'"'' d'Albany, qui est d'éviter que personne vous soit nécessaire, d'éviter de prendre à personne un intérêt très vif : « Sans doute, à présent, je souffre par toutes mes affections, lui répondait Sismondi avec noblesse ; mais je ne voudrais pas ne pas les avoir eues... Quelque douleur que je puisse éprouver pour tous ceux que j'aime, elle n'égalerait pas celle que j'éprouverais en n'aimant pas ; ce n'est que par ces affections que j'évite d'être ennuyé de moimême, et encore Dieu sait si je l'évite entièrement; il me semble que je tiens si peu de place, que j'ai si peu de motifs de vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire sans cesse que je suis nécessaire à un autre

pour que je sois nécessaire à moi-même ; le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les autres me prêtent. (Juin 1810.) » Et il ajoutait avec une éloquence touchante : « Mais vous, madame, qui parlez du système d'indifférence que vous vous êtes fait, j'en suis sûr, vous ne pouvez pas le suivre Une partie de votre vie est encore remplie par

le culte des souvenirs ; vous avez aimé ce qu'il y a eu de plus grand et de plus noble dans votre génération, et ce sentiment vous suffit encore. C'est le repos sur un sentiment passé et non sur r insensibilité qui fait pour vous le charme de l'âge qui s'avance. »

^|ine d'^lijany se tenait ainsi au courant de la vie de Coppet par la correspondance de Sismondi, et par celle de Bonstetten. C'était tout un commerce régulier de dépêches, de livres qu'on s'envoyait, d'amitiés échangées par l'intermédiaire des hôtes de Coppet ou des familiers de la Casa cVAlfieri. On pourrait dire que la Reine de Florence, la veuve de Charles-Edouard, l'amie d'Alfieri, entretenait des relations diplomatiques avec cette autre reine, plus vraiment reine qu'ellemême par son éloquence et par son esprit. Elles se virent quelquefois, et la nature enthousiaste de M"'*" de Staël ne résista pas à l'attrait de cette destinée tragique à la fois et romanesque, dont la comtesse d'Albany tirait un merveilleux parti pour se faire un personnage et le prolonger le plus tard possible, à travers certains accidents d'une vie et d'un cœur légèrement déchus. An fond, il se glissait quelque ombre de rivalité entre Coppet et l'hôtel du Lung 'Arno, comme il arrive toujours entre deux cercles distincts, deux

cours en exil. Mais M'"'' de Staël était supérieure à ce genre de jalousie: elle donna de ce côté plus d'amitié qu'elle n'en reçut.

Nous avons essayé de faire connaître à nos lecteurs le salon de Coppet et quel([ues-uns des hôtes les plus remarquables dont le nom s'y trouve associé. Mais les amis de M'"'' de Staël ne doivent pas nous faire oublier M'"'^ de Staël elle-même ; il nous reste à replacer dans le cadre ainsi préparé, au milieu de cette société d'élite, le portrait de celle qui en était l'àme, et surtout l'histoire des premières années de sa vie, des in fluences qu'elle avait reçues et des premiers dévelopments de celte nature si originale et, comme disent ses amis les Allemands, si géniale.

SOUVENIRS DE COPPET (sUITe). — LA. JEUNESSE DE MADAME DE STAËL

Tandis que nous errions sous .es arbres de Coppet, M""" de Staël , présente et visible à nos yeux , animait, remplissait le paysage. Bientôt nous ne vîmes plus qu'elle. Toute son bistoire se déroulait devant nous dans une suite rapide de tableaux.

Nous la revîmes successivement à chacune des grandes époques historiques auxquelles son souvenir est resté attaché : enfant devenue jeune fille pendant le premier ministère de son père, dans ces années décisives du règne de Louis XVI, où l'initiative plus vigoureuse des réformes pouvait suspendre ou prévenir la Révolution ; puis mariée à un ambassadeur et écrivant pour son nouveau maître, le roi de Suède, des bulletins de nouvelles, dont le ton d'abord enjoué devient grave et solennel avec les événements; plus tard, mêlée au mouvement de la Révolution triomphante, mais y participant par ses conseils et ses

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espérances plutôt que par son enthousiasme, qui n'a- } vait pas duré au delà des premières heures ; disparaissant, pendant la Terreur, d'une ville qui semble frappée de vertige; n'y revenant qu'avec les jours meilleurs, et tout naturellement désignée par l'éclat de son esprit à un grand rôle dans la renaissance de la société française, sous l'autorité précaire du Directoire; étonnée d'abord, comme la France, par la gloire du jeune Bonaparte, et subissant le prestige jusqu'à ce que les événements, en se développant, en dessinant pour le général victorieux un rôle trop différent de celui qu'avait rêvé M'"" de Staël pour le chef de la France nouvelle, la jetèrent dans une opposition qui n'eût peut-être pas été irréconciliable, sans quelques incidents médiocres pour l'histoire, mais non sans gravité pour l'araour-propre d'une femme, même d'une femme de génie. Nous la suivions par la pensée, quand elle devint plus tard l'inspiratrice des résistances parlementaires qui essayèrent de s'organiser dans le Tribunat, allumant aux ardeurs de son àrae la flamme mobile de l'éloquence de Benjamin Constant ; expiant cruellement par dix années de proscription la témérité d'une lutte où les armes n'étaient pas égales ; établissant à Coppet sa petite cour en exil ; s'en échappant, enfin, comme d'une prison, pour aller répandre à travers les cours étrangères ses colères contre l'adversaire formidable par qui elle avait souffert; puis, quand il a succombé sous le poids de l'Europe en armes, désappointée de ce qui le remplace, humiliée, un peu tardivement peut-être, dans la fierté de son sentiment national et jugeant les commencements de la Restauration en termes amers et mépri-

sants; essayant, enfin, de se consoler des misères présentes par la méditation des révolutions qu'elle a vues, de leurs causes et de leurs résultats, des moyens à employer pour en prévenir de nouvelles et léguant à sa famille le culte d'un idéal politique qui devait bientôt s'épurer sans s'affaiblir, et s'éprouver luimême par l'expérience directe et le maniement des grandes affaires.

Cette existence, contemporaine de ce qu'il y a eu de plus solennel et de plus tragique, de plus héroïque et de plus terrible dans notre histoire nationale, se peignait devant notre esprit avec ses splendeurs et ses tristesses. En face de ce château de Coppet, à quoi peut-on penser sinon à cette destinée brillante et tourmentée qui s'y est tant de fois abritée, à cette âme que les vieilles murailles n'ont pu protéger contre les tempêtes qu'elle portait en elle-même?

hnagination passionnée, génie d'inspiration et de premier mouvement, éloquence active, volonté enthousiaste, M"^^ de Staël avait quelques-unes de ces qualités, quelques-uns même de ces brillants défauts qui assurent en ce monde le triomphe des intelligences d'élite. De si puissantes facultés auraient mis un homme aux premiers rangs ; il aurait imposé son génie autour de lui, et peut-être aurait-il eu son heure dans notre histoire. Femme, elle usa dans des luttes ingrates et dans des rôles secondaires ces qualités qui la désignaient aux grands rôles dans l'État. Née pour l'action, elle consuma ses forces dans la résistance. La critique de salon, l'opposition dans la conversation, par allusions et par épigrammes, rôle médiocre et stérile ! Un homme,

si ses principes, ses instincts ou son ambition le séparent d'un gouvernement, peut au moins lutter en plein jour, en face, par ses discours publics ou par ses actes ; il peut agir directement sur son pays ; il peut organiser la résistance et la discipliner sous la loi de son idée ou de sa passion. Il y a, dans la lutte tentée et soutenue, des joies vives, des compensations de popularité, de grandes satisfactions d'amour-propre. Et si les événements redeviennent propices, quelle plus noble jouissance que d'exercer une part du pouvoir au profit de ses idées, et de donner à l'histoire de son temps l'empreinte de sa pensée! Mais une femme, captive dans le cercle que tracent autour d'elle l'opinion et la nature, ne peut en aucun cas façonner les événements à sa ressemblance et se peindre dans des actes publics.

Ce fut, sans contredit, une des plus grandes souffrances de M™' de Staël. Ame essentiellement politique, condamné à l'inaction, elle se consuma dans de lointaines protestations et dans des ardeurs de pensée qui durent souvent s'aigrir et s'exagérer par leur impuissance même. Mais, du moins, cette souffrance ne fut pas entièrement perdue ni pour elle, ni pour nous. Cette force comprimée changea de route; elle ne trouva pas son issue dans l'action, elle la chercha ailleurs : elle éclata dans ses œuvres. Voilà le secret de cette vigueur d'éloquence presque virile, qui est le trait distinctif des écrits politiques de M"''' de Staël. C'est véritablement une éloquence d'action qui les anime, une improvisation brûlante, comme à la tribune ; ce sont parfois comme des explosions de passion contenue. M*^'" de Staël retrouva ainsi d'un côté ce

qu'elle perdait de l'autre, et par une sorte de compensation, elle gagna peut-être en talent ce qu'elle aurait voulu et ce qu'elle n'eut pas en pouvoir sur les hommes, en action directe et personnelle sur les événements. Ses facultés actives se déplacèrent ; elles s'appliquèrent à la pensée, dont elles doublèrent le mouvement et l'énergie.

La biographie de M'"*' de Staël serait donc l'histoire, non de ses actes, mais de ses pensées, — disons aussi l'histoire de ses sentiments. Les deux premiers événements de sa vie avaient été deux passions, qui mirent leur empreinte sur toute son existence : l'une pour M. Necker, l'autre pour Jean-Jacques Rousseau.

Le sentiment que son père lui inspira fut, sans contredit, la plus sérieuse et la plus profonde affection qu'elle ressentit jamais. Il y a là, en même temps, un phénomène moral, et aussi, par son influence sur la nature et la direction du talent, un phénomène littéraire. Le souvenir de M. Necker se mêla constamment à tout ce qu'elle pensa ou écrivit plus tard sur la politique et la philosophie, et il n'y a guère une seule page de ses œuvres où ne paraisse la figure aimée, comme celle d'un génie inspirateur et familier. Cette affection n'a rien qui lui puisse être comparé, pour sa vivacité, dans l'histoire des lettres françaises, si ce n'est pourtant celle de M'"^ de Sévigné pour sa fille. L'une et l'autre, prêtresses d'un culte presque superstitieux, en ont idéalisé l'objet au point de le rendre inséparable de leur propre génie comme de leur gloire. Les noms de M"'' de Grignan et de M. Necker reçoivent ainsi une part d'immortalité plus

H. il

grande que celle à laquelle pouvaient prétendre, soit la fille un peu pédante de l'illustre marquise, soit le ministre de Louis XYI, honnête homme rempli d'idées généreuses, mais pas assez désintéressé de la louange, trop sensible aux caresses de la popularité pour être véritablement un grand serviteur de l'État.

Cette influence prédominante datait des premiers jours de l'enfance de M™^ de Staël. Nature vive, expansive, imagination exaltée dès les premières heures de sa vie morale, esprit original et libre. M"® Germaine avait eu à souffrir plus d'une fois de h réserve acquise autant que naturelle de sa mère, femme d'un esprit très cultivé, auteur elle-même, mais avec un fonds d'idées et d'humeur puritaine, que ne dissipa jamais entièrement et que put à peine éclaircir l'air vif de la plus brillante société de Paris.

Dans cette dernière période du dix-huitième siècle, dans ce déclin d'une civilisation arrivée à la décadence par l'excès même de culture, quand les croyances et les mœurs semblaient se dissoudre aux appproches de la grande tempête, ce ne fut pas un contraste médiocrement piquant que de voir un des principaux salons de Paris, un des plus célèbres par l'affluence des beaux esprits incrédules, gouverné par une protestante, sincèrement religieuse, dévouée passionnément à la gloire de son mari, et même l'aimant exclusivement, sans se soucier du bel air et de la mode. M. Sainte- Beuve note comme une des singularités de l'époque cette sorte d'autel au bon et pudique mariage dressé en plein Pains et au milieu de la secte des philosophes ^ . Les philosophes acceptèrent ce scandale

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