Revue des Deux Mondes, 15 janvier
bon dans la Convention qu'à donner quelques plans de fêtes nationales. »
Ce fut en effet son véritable emploi comme législateur. Les hymnes qu'il fit pour les fêtes de la Révolution, ses chants patriotiques, voilà ce qui lui créa une espèce de rôle et de figure distincte dans l'histoire de la terrible Assemblée, bien plus que ses discours politiques, qui n'eurent jamais une action réelle sur ceux qui les entendirent, et dont la postérité n'a pas recueilli un seul écho ; cependant il flattait les passions des triomphateurs du jour, et il alla bien loin dans cette voie. La vivacité de son amourpropre, son impatience de la gloire, cette inquiétude d'humeur et cette partialité fougueuse que ses amis mêmes, comme M. Daunou, ne pouvaient pas nier, l'entraînaient vers les partis extrêmes. La nature de son talent aidait encore à cette impulsion et la précipitait. Il y a comme une affinité élective entre les opinions extrêmes en politique et les esprits exagérés. Une intelligence obsédée par les grands mots et les grandes phrases trouve plus aisément à les placer dans l'expression des doctrines excessives. Le jacobinisme était la politique de l'emphase ; c'était naturellement celle de Joseph Chénier. Le goût est en toute chose le sens de la mesure, et l'écrivain à qui manque ce sens dans son style et dans sa pensée ne l'aura pas non plus dans la vie publique. Toutes les exagérations se tiennent, et la violence d'une théorie est le signe assuré d'une pensée qui ne se gouverne pas, quand elle n'est pas la marque d'une âme mauvaise. Or ce n'était assurément pas le cas du frère d'André ; il poussa ses opinions à outrance parce qu'il
avait rimaginatiori théâtrale. Son ardeur politique n'était guère qu'une complaisance secrète pour les déclamations de tragédie, mais le cœur n'était pas gâté, il resta pur de la contagion des plus grands crimes et, malgré d'atroces calomnies qui n'éclatèrent d'ailleurs que longtemps après les événements, sa conduite à l'égard d'André, dès que son frère fut sérieusement menacé, est irréprochable. Celui qui s'écria un jour dans une de ses tragédies : Des lois et non du sang! rachetant une pièce détestable par une antithèse sublime, se détourna avec horreur de la voie où l'avaient entraîné ses funestes amis, aussitôt que le danger commença pour André, trop tard hélas ! pour sa gloire, pour son honneur même, compromis dans des complicités de doctrine et d'amitié avec des personnages tels que Collot-d'Herbois.
Vaniteux et amoureux de popularité, ce fut là son vrai crime. Tel il se montra dans sa discussion publique avec André. M. Becq de Fouquières a repris avec les développements les plus intéressants et toutes les preuves à l'appui l'histoire de cette querelle qui s'envenima si vite et dont le résultat déplorable fut d'apprendre à la partie la plus remuante du peuple et à ses chefs qu'il y avait un Chénier modéré et constitutionnel, qui osait penser que les Jacobins perdaient la France, en un mot un Feuillant digne de tous les mépris en attendant mieux. Malgré tout l'éclat de ses premiers écrits politiques, malgré la verve etle courage de bon sens qu'il avait montrés à la tribune des clubs modérés, ce je ne sais quel Chénier j comme l'appelait Camille Desmoulins, n'était pas encore arrivé, en dehors de son parti, à cette notoriété qui,
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dans les temps calmes, donne l'influence et le pouvoir et, dans les temps troublés, la mort. Il paraît cependant qu'il avait fait une vive impression sur ceux qui l'avaient entendu au club des Feuillants, dans cette assemblée de dissidents qui s'étaient séparés avec éclat des Jacobins et qui étaient devenus l'objet de toutes leurs rancunes. Cbarles Lacretelle, un demisiècle après, se rappelait avec admiration « ce talent plein de force et d'éclat, échauffé par une àme intrépide... Ses traits fortement prononcés, sa taille athlétique sans être haute, son teint basané, ses yeux ardents, fortifiaient, illuminaient sa parole... Chacun de nous regrettait qu'un pareil orateur ne fût pas encore appelé à la tribune politique. Lui seul eût pu disputer ou ravir la palme de l'éloquence à Vergniaud. » Il faut cependant n'accepter qu'avec réserve ces témoignages produits tardivement, sincères sans doute, mais peutêtre modifiés, transformés à Tinsu même du témoin par une sorte de mirage rétrospectif, quand la gloire est venue dans l'intervalle changer la proportion des figures dans le lointain des souvenirs.
Quoi qu'il en soit, la lutte était inévitable, un jour ou l'autre, entre les Feuillants et les Jacobins ; mais ce fut une véritable fatalité que les deux frères fussent les deux premiers antagonistes engagés dans le conflit. Ce n'est pas André qui doit en porter la responsabilité dans l'histoire. Son article sur la Cause des désordres qui troublent la France et arrêtent rétablissement de la liberté, publié le 26 février 1792 dans le dix-neuvième supplément du Journal de Paris, n'effleurait même pas l'inquiète personnalité de Marie- Joseph. C'est une admirable peinture de l'organisation
et de l'influence fatale de cette société, qui ne tendait à rien moins qu'à dominer la France. A quelque parti qu'on appartienne, quel homme de bon sens ne serait aujourd'hui de l'avis d'André Chénier quand il retrace en traits si incisifs et si justes « cette société gouvernée par des chefs visibles ou invisibles, qui changent souvent et se détruisent mutuellement, mais qui ont tous le même but, de régner, et le même esprit, de régner par tous les moyens? Cette société en a produit une infinité d'autres : villes, bourgs, villages, en sont pleins. Toutes, se tenant par la main, forment une espèce de chaîne électrique autour de la France, Au même instant, dans tous les recoins du pays, elles s'agitent ensemble, poussent les mêmes cris, impriment les mêmes mouvements, qu'elles n'avaient pas grand'peine à prédire d'avance. Leur turbulente activité a plongé le gouvernement dans une effroyable inertie. » Ce que l'écrivain ne peut souffrir, c'est le prodigieux abus du mai peuple, appliqué « à quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle, ou à quelques troupes de bandits qui pillent des boutiques » . Déjà dans un article précédent [Sur le choix des députés), il avait touché avec bien de la justesse et de la force à cet insolent mensonge des meneurs de la populace . « Nous savons maintenant, disait-il , avec quelle facilité on fait croire à un peuple qu'une petite partie de lui-même, c'est lui tout entier. On lui persuade qu'on le venge quand on ne venge que soi; on lui parle de sa toute-puissance pour se rendre toutpuissant par lui ; on lui désigne comme ennemis ceux qu'on n'aime pas et dont on n'est pas aimé, et l'on intéresse la souveraineté nationale aux querelles de cinq
OU six audacieux. » Quelle nation résisterait à de pareilles attaques ? L'industrie et le commerce sont représentés dans ces sociétés comme des délits sous les noms d'accaparements et de monopoles, tout homme riche y passe pour un ennemi puhlic ; la diffamation effrénée s'appelle liberté d'opinion. « Qui demande des preuves d'une accusation est un homme suspect, un ennemi du peuple. Là toute absurdité est admirée, pourvu qu'elle soit homicide, tout mensonge est accueilli, pourvu qu'il soit atroce. La doctrine que toute délation, vraie ou fausse, est toujours chose louable et utile y est non seulement pratiquée, mais enseignée au moins comme ce que les jésuites appelaient une opinion probable. » La France doit-elle donc être sacrifiée à ce petit nombre de Français « qui paraissent un grand nombre parce qu'ils sont réunis et qu'ils crient? Ils crient partout que la patrie est en danger ; cela est malheureusement bien vrai, et cela sera tant qu'ils existeront ».
Par quelle étrange inspiration de respect humain ou de peur Marie-Joseph s'empressa-t-il d'écrire une lettre aux auteurs du Journal de Paris pour désavouer non seulement toute part dans l'article de son frère, mais toute connivence avec ses opinions? Cette lettre, il la signa : Chénier, auteur de Charles IX et de Caïus Gracchus. Ce fut l'occasion de la polémique, et personne ne peut accuser André de l'avoir cherchée. Le Cabinet de lecture se moqua, c'était son droit, de cette réclamation inutile, en ajoutant que personne n'aurait songé à soupçonner l'auteur de Caïus Gracchus. « Quel rapport y a-t-il entre l'éloquence nerveuse des réflexions d'André et la triviale verbosité
des préfaces de Joseph-Marie ? » L'amour-propre littéraire est en jeu, voilà la guerre déclarée. « Je vous remercie sincèrement, écrit Marie- Joseph, de m'avoir épargné l'opprobre de votre estime, et je suis fâché qu'un homme de mérite comme mon frère soit insulté par vos éloges. » Il prend en même temps l'engagement de combattre les très faibles raisonnements qu'on a développés contre la société dont il s'honore de faire partie, et surtout la proposition tyrannique qu'on a osé émettre de l'anéantir. André tente en vain de pacifier le débat où son frère s'est jeté inconsidérément. Pourquoi penser qu'il ait voulu accuser tous les membres d'une société? Il désavoue les interprétations de ce genre, qui sont puériles : « Mon frère connaît depuis trop longtemps mon caractère et mes opinions pour que j'aie besoin de me justifier auprès de lui; il n'a jamais trouvé et ne trouvera jamais en moi que l'amitié qu'on doit à un frère et les égards que l'on doit aux talents, quoique je sois prêt à défendre mon sentiment même contre lui. » Il y avait là de quoi désintéresser Marie- Joseph dans la querelle. C'était pour lui une bonne occasion de se taire et de se retirer de la lutte; mais il avait composé l'apologie promise, il ne voulait pas la perdre, et, bien qu'il ait dû la conserver pendant deux mois en portefeuille, il saisit je ne sais quel prétexte pour la publier dans le Moniteur le 1 1 mai 1792. Elle est vide et déclamatoire; elle promet dans les premières lignes de répondre « avec les ménagements que l'on doit à un frère, à un citoyen digne d'estime », mais elle s'achève par d'assez lourdes épigrammes contre « cette amplification de rhétorique
qu'on a voulu donner pour 'une démonstration ». André, directement cité à la barre de l'opinion et indirectement à celle des Jacobins qui poussaient Marie-Joseph à ce triste rôle d'accusateur public de son frère, dut répliquer; il le fit d'un ton sévère et attristé. On remarquera surtout une noble page sur la vraie liberté en Angleterre, sur la dignité des clubs dans ce pays, sur le respect britannique pour les lois du pays et pour l'honnêteté publique, qu'il oppose au spectacle de nos sociétés populaires. Un seul passage contient une allusion piquante aux différents motifs de ceux qui défendent si vivement la ligue jacobine, à l'appui qu'on peut trouver dans un parti bruyant et puissant, qui soutient tous ses amis, qui dispose des places, du crédit, de la faveur, de la réputation, et même de cette partie des succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissements de la multitude. Cette allusion fut vivement relevée par Marie-Joseph. « Si j'avais perdu deux ou trois années, dit-il dans ses Nouvelles réflexions sur les sociétés patriotiques, à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes, et même deux ou trois matinées à écrire pour un journal quelques pamphlets modérés, j'aurais trouvé un grand nombre de preneurs puissants et actifs... Peut-être aurais-je pu en 1791 me glisser dans la foule des députés de Paris et siéger à l'Assemblée nationale entre M. Robin-Léonard et M. Thorillon. Cette bienveillance est dans la nature des choses. » Plusieurs personnes avaient mal compris ce passage, croyant y voir une allusion à quelque tragédie insignifiante composée par André, allusion sans portée, puisque
André n'avait pas même essayé, comme cela est certain maintenant, d'entrer dans la vie publique. Marie-Joseph veut dire tout simplement que c'est l'éclat même de ses tragédies patriotiques qui l'a exilé de l'Assemblée; que, s'il se fût résigné à être médiocre, il eût trouvé toutes les voies aplanies devant lui; enfin que son goût pour le parti des Jacobins est un sentiment bien désintéressé, et qu'il est décidé, s'il le faut, à dédaigner la majorité esclave et à partager le sort de la minorité libre et vaincue. — Toujours la déclamation. C'est d'ailleurs de l'audace, en juillet 1792, de prétendre qu'il y a du désintéressement à être Jacobin. Etre Jacobin à ce moment, c'était être du côté de la force, du côté de la popularité. — A quel prix? Marie-Joseph dut le sentir plus d'une fois, s'il eutjamais quelques instants, une heure de recueillement, dans ce tumulte de passions ardentes ou furieuses où il s'était jeté et qui l'entraînait de plus en plus loin de son frère, spectateur viril et triste de cette grande orgie. Cependant la discussion ne se prolongea pas au delà du 19 juin. André ne répondit pas, soit que la famille se fût interposée entre les deux frères, soit que le plus sensé des deux ait regretté l'éclat presque scandaleux de cette discussion publique, et, comme on disait alors, fratricide.
C'est à cette date que se rapportent sans doute, non pour la composition, mais pour la conception et l'idée, deux de ces précieux fragments qui ont reparu dernièrement au jour et qui sont comme un poétique commentaire de cette période de la vie d'André. Il est bien probable, selon l'ingénieuse explication de M. Becq
de Fouquières, que ces deux fragments, classés à tort parmi les ïambes par le dernier éditeur, appartenaient dans la pensée du poète à l'une de ces esquisses de comédie ou de drame satyrique si commodes pour recevoir les allusions aux événements contemporains, probablement à cette comédie des Initiés que le poète devait imiter des Baptes d'Eupolis. Le premier fragment est en effet une scène d'initiation au club des Jacobins. Le président du club est le personnage désigné par A, le néophyte est désigné par B. Le chœur intervient à propos pour donner son avis. L'interrogatoire commence :
Qu'est-ce qu'un sans-culotte en deux mots ?
C'est celui Qui n'a rien, mais qui veut avoir le bien d'autrui.
C'est ça, pardieu !