Le Jeu de Paume, à Louis David, peintre
gager, quand il lance un cri héroïque contre les malfaiteurs de la plume ou de la parole qui l'égarent ou la déshonorent. Le succès de Y Avis aux Français fut grand. Comme il arrive dans les temps de révolution, quand un honnête homme, à ses risques et périls, exprime tout haut une opinion courageuse, il a l'air d'être seul au moment où il parle. Mille voix lui répondent aussitôt, mille voix se reconnaissent dans cette voix unique qui a parlé ; le sentiment des honnêtes gens se sent délivré par un seul homme de cette contrainte du silence où il se réduisait par timidité, par défiance plutôt que par lâcheté, et pour un jour au moins les indignations comprimées, les mépris enchaînés se donnent libre carrière. L'opinion publique se fait un instant justicière et vengeresse. Si ces démonstrations avaient un lendemain, il se créerait certainement une raison générale qui triompherait sans trop de peine des minorités insolentes et oppressives. Pourquoi ce beau feu s'éteint-il si vite? Pourquoi les honnêtes gens, comme épuisés par cet effort intermittent, laissent-ils si facilement le champ libre aux audacieux qui ne veulent « qu'asservir les suffrages, maîtriser les jugements et égarer les opinions? » André Chénier en indique les vrais motifs en quelques mots bien judicieux quand il peint « ces honnêtes citoyens qui ne prétendent pas à faire de la chose publique leur chose privée,... ennemis de tout ce qui peut avoir l'air de violence, se reposant sur la bonté de leur cause, espérant trop des hommes, parce qu'ils savent que tôt ou tard ils reviennent à la raison, espérant trop du temps, parce qu'ils savent que tôt ou tard il leur fait justice, per-
dant les moments favorables, laissant dégénérer lem* prudence en timidité, se décourageant, composant avec l'avenir, et, enveloppés de leur conscience, finissant par s'endormir dans une bonne volonté immobile et dans une sorte d'innocence léthargique. » Combien cette peinture du parti des modérés dans les temps révolutionnaires est fine et juste, et quel à-propos elle conserve à travers toutes les phases de notre histoire!
Pour un instant au moins, pour une heure, la courageuse parole d'André Chénier avait secoué « cette innocence léthargique. » Le parti exalté de la révolution sentit le coup droit qui l'atteignait en pleine poitrine, et il y répondit par des injures, qui, en des jours troublés, pouvaient être des dénonciations à la justice populaire. Et des publicistes abominables, tels que JVlarat ou Fréron, ne furent pas seuls à se reconnaître dans cette peinture des « brouillons faméliques qui nous agitent, qui nous aigrissent contre tous, qui nous mettent des poignards à la main, qui nous indiquent de quoi tuer, qui nous demandent en grâce de les baigner dans du sang. » Non, ce terrible enfant de Paris, ivre d'agitation et de bruit, celui que plus tard une lueur tardive de pitié devait désigner au bourreau et pour qui un éclair de vraie passion devait attendrir l'histoire, Camille Desmoulins, répondit avec fureur à cet écrit d'André Chénier, et voici ce qu'on lit dans le n** 41 des Révolutions de France et de Brabant : « Ah? nous sommes des perturbateurs séditieux, des brouillons faméliques, des hommes de sang, par qui il vaut mieux être pendu que loué ! » Et, pour prouver l'injustice de ces accu-
salions, il s'empresse de les justifier par un de ces mots qui pouvaient coûter cher alors et qu'enregistrait la mémoire de la populace : « Je me hâte de dénoncer ce n** 13 1... C'est l'ouvrage, ajoutait-il avec un dédain qui nous fait sourire, de je ne sais quel André Chénier, qui n'est pas le Ghénier de Charles IX! » Depuis ce jour, Camille Desmoulins ne cessa pas de poursuivre André Chénier de ses invectives et de ses délations. En mai 1792, dans le n** 2 de la Tribune des patriotes, il le représentait comme un hypocrite d humanité, plus sanguinaire que Marat. — André Chénier sanguinaire ! Le mot délation que j'emploie pour caractériser la haine persévérante de Camille Desmoulins n'est pas appliqué ici sans raison. C'est ce publiciste trop spirituel qui, dans sa polémique avec La Harpe, ne craignait pas de relever l'idée et la chose d'un injuste discrédit. « Oui, disait-il, je m'efforce de réhabiliter ce mot délation... Nous avons besoin, dans les circonstances actuelles, que ce mot délation soit en honneur, et nous ne laisserons pas M. de La Harpe, en sa qualité d'académicien, abuser de son autorité sur le dictionnaire et charger d'opprobre un mot parce qu'il déplaît à M. Pankoucke. » Cruelles et tristes plaisanteries qui n'ont pour excuse que l'incroyable légèreté, l'étonnante étourderie, je dirai presque l'inconscience de celui qui glorifiait ainsi l'instrument le plus certain de la démoralisation et des crimes du peuple.
n n'est pas douteux que c'est à dater de cette polémique qu'André Chénier devint un suspect pour la société des Jacobins, longtemps avant cette loi des suspects, sous laquelle il devait succomber. André hésita
s'il répondrait à cette attaque. Avec quelle hauteur
il nous donne, dans un fragment posthume, les fières raisons de son silence! Il se raille spirituellement de cette naïveté d'un homme qui veut à toute force se reconnaître dans cette image des corrupteurs du peuple, et qui semble crier à chaque ligne : « Ces perturbateurs, ces brouillons faméliques, ces hommes de sang, c'est moi qu'on a voulu peindre ! » Puis il explique pourquoi il ne lui répondra pas : à quoi bon? dit-il. « Lorsqu'un auteur tronque ou falsifie tout ce qu'il cite, en dénature le sens, vous prête des intentions qu'il est évident que vous n'avez point eues, il est au-dessous d'un homme d'honneur de prendre la plume contre un homme à qui l'on ne peut répondre que par des démentis ; vouloir le faire rougir est une entreprise folle qui passe tout pouvoir humain ; détruire ses discours est inutile, parce que cet homme est trop connu pour être dangereux; même dans ce qu'il appelle son parti, il ne passe que pour un bouffon quelquefois assez 'divertissant, et il serait assez difficilement méprisé par personne plus qu'il ne l'est par ses amis. Ce personnage d'ailleurs n'est-il pas le même qui prit, il y a un an, le nom de py^ocureur général de la lanterne, et n'a-t-il pas montré par cette franchise ne vouloir tromper personne? » Malheur à celui qui s'attire les justes représailles d'un tel écrivain! Le stigmate reste imprimé au front que sa juste colère a marqué.
Nous avons insisté sur ce premier écrit public d'André Chénier, qui marque la voie où il entre désormais et dont il ne déviera pas. Parce qu'il aime le mouvement généreux de justice et de liberté d'où
est issue la Révolution, il est jaloux de sa gloire, il la veut intact et pure, il en repousse avec horreur toutes les souillures qui la peuvent ternir. Il essaye de ressusciter l'esprit public, de plus en plus intimidé par la violence. Il ne cesse pas d'éclairer le peuple sur ses véritables intérêts et ses vrais droits, qui se confondent avec le droit et la liberté de tous. Il ne cesse pas non plus de ranimer les courages défaillants. Déjà, dans ses Réflexions sur V esprit de parti publiées en avril 1791, il fait la guerre à la peur, la peur qui prend le nom de prudence, et, sous prétexte de ne rien compromettre, reste muette devant la faction dominante, tergiverse, ne dit la vérité qu'à moitié, et seconde par cette mollesse les audaces criminelles. — C'est peu de jours après que, revenant sur cette pensée, il écrivit cette vive et forte satire, les Autels de la peur. « Les peuples anciens, disait-il, avaient élevé des temples à la peur; mais jamais dans l'antiquité cette déesse funeste n'eut plus de véritables autels qu'à Paris, jamais elle ne fut honorée d'un culte plus universel ; cette ville entière est son temple, tous les gens de bien sont devenus ses pontifes en lui faisant journellement le sacrifice de leur pensée et de leur conscience. La peur donne même du courage, elle fait qu'on se met avec éclat du côté du fort, qui a tort, pour accabler le faible, qui a tort aussi. » Puis en un style charmant d'ironie, bien qu'au fond la note soit triste, quand il a indiqué toutes les sortes de sacrifices que chaque jour reçoit là peur : « Quant à moi, s'écrit-il fièrement, je ne lui ferai pas le sacrifice de dissimuler le nom de l'auteur qui vient de chanter cet hymne à sa louange. André Chénier. »
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Tel se révèle ce talent superbe je publiciste courageux, incapable de défaillances dans la défense des nobles causes qu'il embrasse. Nous n'insisterons pas sur les quatre articles qu'André publia dans le Moniteur et dont il nous suffira de relever les titres : Lettre à Vabhé Raynal, VActe constitutionnel, le Choix des députés, les Dissensions des prêtres. Mais nous devons rappeler sa collaboration au Journal de Paris, dont le parti modéré s'était emparé avec Regnauld de Saint-Jean d'Angély, et qui, après la scission du club des Jacobins au mois de juillet 1791, devint le centre de l'opposition constitutionnelle. Ce journal était moins un journal qu'une tribune ouverte où chaque publiciste, chaque écrivain, pouvait dire hautement son opinion sur les événements et les partis dans un supplément dont luimême ou ses amis faisaient les frais. Le journal ne prêtait que sa publicité. André Chénier n'y publia pas moins de vingt et un articles. Quelques-uns de ces articles, par leur retentissement exceptionnel, par le développement des polémiques qu'ils suscitèrent, ont eu sur la destinée d'André une influence que nous mettrons en lumière. Pour le moment, et pour bien fixer à cette heure de 1791 l'attitude du poète publiciste, rappelons quelques-uns des plus beaux vers par lesquels se terminait la pièce sur le Serment du Jeu de Paume, et qui, après les strophes enthousiastes, contenait des conseils sévères au peuple et de mâles exhortations à la justice :
0 peuple deux fois né ! peuple vieux et nouveau ! Tronc rajeuni par les aimées !
'286 CHAPITRE VlII
Hommes, d'un homme Hbre écoutez donc la voix ! Ne craignez plus que vous. Magistrats, peuples, rois,
Citoyens, tous tant que nous sommes.
Tout mortel dans son cœur cache, même à ses yeux,
L'ambition
Mais au peuple surtout sauvez l'abus «amer
De sa subite indépendance.
Contenez dans son lit cette orageuse mer.
Ah ! ne le laissez pas, dans la sanglante rage
D'un ressentiment inhumain,
Souiller sa cause et votre ouvrage.
Ah ! ne le laissez pas sans conseil et sans frein, Armant, pour soutenir ses droits si légitimes, La torche incendiaire et le fer assassin.
Venger la raison par des crimes.
Et se retournant vers le peuple, l'interpellant, l'implorant, avec quelle virile sympathie il le conjure de se défier de ceux qui le dépravent par leur feinte amitié !
Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permis.
Craignez vos courtisans avides, 0 peuple souverain ! à votre oreille admis. Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis.
Ils soufflent des vœux homicides.
Aux pieds de votre orgueil prostituant les droits.
Vos passions pour eux deviennent lois.
La pensée est livrée à leurs lâches tortures.
Partout cherchant des trahisons, A vos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures. Ils vont forgeant d'exécrables pâtures.
Leurs feuilles noires de poisons Sont autant de gibets affamés de carnage.
Voilà comment dès 1791 André Chénier se porte l'adversaire résolu de la Terreur. C'est là sa gloire d'homme et de citoyen à mettre de pair avec sa gloire de poète. On nous dira que c'est un anachronisme, que la Terreur est bien éloignée encore du jour où André écrivait VAvis au peuple français et le Jeu de
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Paume, que ce sont là des rapprochements factices ou des contrastes artificiels ; mais qui ne voit que ce sont déjà les procédés mêmes, les principes, les hommes de la Terreur que combat le poète publiciste? Dans la rigueur des termes, la période officielle de la Terreur, commence à la chute des Girondins, le 31 mai 1795, et se termine à celle de Robespierre, le 27 juillet 1794; mais il ne faut prendre ces dates que pour des limites toutes matérielles. En réalité, il faut les élargir singulièrement. La Terreur commence, non pas même aux massacres des prisons au mois de septembre 1792, ni au 10 août, ni au 20 juin; il y a du vrai dans cette assertion de Malouet qui déclare dans ses Mémoires que, bien qu'elle n'ait été proclamée qu'en 1795, elle naquit dès 1789 dans le désordre des rues qui s'établit presque en permanence depuis le 14 juillet. Elle commence aussitôt que se répandent et se propagent les fausses alarmes, les paniques qui arment une partie du peuple contre l'autre, les délations, les vexations arbitraires, dès que se forme le comité des recherches, créé par un arrêté de l'assemblée de la Commune le 29 octobre 1789, dès que la liberté individuelle est inquiétée, suspendue, violée^ dès que la populace se met à la place des tribunaux et décrète tumultuairement l'arrestation ou la mort, se chargeant même au besoin de l'exécution. Cette justice populaire qui déshonora les rues de Paris dès 1789 et qui ne fit que s'aggraver en 1790, 1791, 1792, laissez-la croître, s'enraciner dans les mœurs d'un peuple de plus en plus enivré ou exalté par la lutte, il arrivera un jour où elle sentira le besoin de se régulariser elle-même, de centraliser l'anarchie, de
doiiiicj; à r arbitraire et à la violence les i'oriiies et le mensonge de la légalité, de remettre à quelques-uns des chefs ou des serviteurs du peuple la responsabilité tout entière, l'initiative de ses crimes, de multiplier ses moyens d'action par l'unité du plus absolu despotisme, et ce jour-là régnera officiellement la Terreur; mais c'est bien elle que longtemps d'avance annonce André Chénier; c'est elle qu'il flétrit dans l'esprit révolutionnaire déchaîné, qu'il essaye de détruire par Fin. dignation publique.
Et quand des publicistes, encore à l'heure qu'il est, feignent de ne pas comprendre cet axiome du plus simple bon sens, que l'esprit révolutionaire est le pire ennemi de la Révolution, dont il compromet les plus justes conquêtes, nous les renvoyons à André Chénier. C'est dans ces pages si vigoureuses et si précises qu'ils apprendront que la Révolution, dans son sens légitime, est le nom d'une ère nouvelle, celle de l'égalité rétablie et du travail affranchi, de la liberté de conscience assurée, du contrôle imposé au pouvoir, la fin en un mot d'un régime politique et social , le commencement d'un autre. Yoilà ce que voulait André Chénier, ce qu'il aimait d'un ardent amour. L'esprit révolutionnaire est tout autre chose ; c'est l'insurrection en permanence, la désobéissance à la loi, le mépris de la liberté et du droit d'autrui. La Révolution est une forme nouvelle de société, commençant, et finissant à une date précise ; ce sera, si l'on veut, à la date du 4 août 1789. L'esprit révolutionnaire est chez un peuple l'agent le plus sûr et le plus mortel de la décomposition sociale. L'éternel honneur d'André Chénier^ est de n'avoir pas
confondu le principe qui anime une société nouvelle avec celui qui la détruit. Il a payé de sa tête le droit de faire cette distinction ; nous pouvons bien payer de quelques injures le droit de la maintenir.
ANDRÉ CHÉNIER (sUITe) — SA LUTTE CONTRE LA TERREUR
Nous touchons au moment le plus douloureux de la vie publique d'André Chénier, sa lutte avec son frère Marie-Joseph. La famille Chénier était divisée comme la société elle-même. Une lettre adressée par M. de Chénier père à sa fdle, M'"<^ de la Tour Saint- Igest, nous en dit plus sur ce sujet que tous les commentaires . « Votre mère, écrit-il, a renoncé à toute son aristocratie et est entièrement démagogue, ainsi que Joseph. Saint-André et moi, nous sommes ce qu'on appelle modérés, amis de l'ordre et des lois. Sauveur est employé dans la gendarmerie nationale, mais je ne sais ce qu'il pense ni s'il pense. Constantin trouve qu'on n'a rien changé et que, quoiqu'il n'y ait plus de parlement, c'est comme du temps qu'il y en avait ; il a raison, car on marche, on vient, on boit, on mange, et par conséquent il n'y a rien de changé. » Tel
était l'intérieur d'une famille parisienne à la date du 24 décembre 1791.
Marie-Joseph démagogue, le mot est dur et, bien qu'on doive tenir compte du ton de familiarité d'une lettre, il porte coup. Est-il immérité ? M. Charles Labitte a étudié à fond cette question ^ Il faut bien reconnaître que l'œuvre du poète et celle du citoyen se tiennent de près chez lui, et que le poète est plein des passions de son temps ; qu'il apporte dans ses vers, même sur des sujets antiques, la fièvre de. la rue ou du club ; que son théâtre enfin ne vit que d'allusions. Bien différent d'André qui oublie avec délices, dans la société de Moschus ou de Méléagre, les discussions violentes, les haines et les injures des partis, l'auteui de Charles IX et de Caïus Gracchus ne parvient pas à s'en abstraire ; il jette sur la scène le cri du tribun en alexandrins pompeux. D'autre part, le citoyen n'arrive jamais chez Joseph Chénier, ni dans ses discours à la Convention ou aux Jacobins, ni dans ses articles de journaux ou dans ses rapports, à oublier l'auteur dramatique et à le faire oublier. « Il y a loin d'un poète à un législateur, disait M""" Roland en parlant de lui. Je l'ai vu quelquefois ; je me souviens que Roland le chargea d'une proclamation du Conseil dont il lui donna l'idée. Chénier apporta et me lut ce projet. C'était une véritable amplification de rhétorique déclamée avec l'affectation d'un écolier à voix de stentor; elle me donna sa mesure. Chénier voulait encore être poète en écrivant de la prose et de la politique. Voilà, me dis-je, un homme mal placé où il est, qui n'est