‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 89 sur 96 · LE PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT

L'a-t-on vu rire? est-il vrai qu'il ait ri?

Ces deux scènes, si expressives en quelques traits, montrent bien ce qu'André aurait pu tirer de cette ample matière d'événements comiques et tragiques qui se déroulaient sous ses yeux, si à chaque instant la vie d'action et de lutte ne l'avait arraché à ses compositions poétiques et jeté hors de son cabinet de

travail, dans la rue, au club ou dans les bureaux d'un journal.

Malheureusement nulle part il ne rencontrait à ses côtés son frère Marie-Joseph. C'était toujours au premier rang, parmi les exagérés de la Révolution, qu'il l'apercevait, déclamant et rimant pour les plus tristes causes. C'est ce qui arriva encore au moment du retour triomphal des Suisses de Châteauvieux , condamnés aux galères deux ans auparavant pour révolte contre leurs officiers et pillage de la caisse militaire, puis amnistiés, célébrés et reçus en triomphe le 15 avril 1792, par la ville de Paris, sur la motion de Collot-d'Herbois , l'inventeur de celte fête impie, avec la complicité du maire de Paris, Pétion, qui s'en fit l'ordonnateur de David, qui en fut le décorateur, de Marie-Joseph enfin, qui en fut le chantre officiel. Cette affaire est trop connue pour que nous y insistions, si ce n'est pour rappeler les rancunes implacables que le courage d'André Chénier souleva à cette occasion. Tandis que Marie-Joseph associait son nom à ceux de la citoyenne Théroigne, des citoyens David et Hion dans une adresse au conseil général de la Commune de Paris pour l'inviter à prendre part à cette fête, « que le civisme et les beaux-arts vont rendre imposante et mémorable, et qui acquittera envers les soldats de Châteauvieux la dette que la patrie a contractée», presque au même jour, au nom d'une délégation de la garde nationale parisienne, André rédigeait une éloquente adresse au directoire du département de Paris, pour protester contre le triomphe sacrilège que l'on prépare. Le 24 mars, il avait envoyé cette adresse; dès le 27 mars, il revenait à la charge dans

le trente-huitième supplément du Journal de Paris. Il n'ignorait d'ailleurs aucun des périls qu'il amassait sur sa tète, et il s'y dévouait. « Quand des brouillons tout-puissants tombent détruits par leurs propres excès, alors leurs complices, leurs amis, leurs pareils, les foulent aux pieds, et l'homme de bien, en applaudissant à leur chute, ne se mêle point à la foule qui les outrage ; mais jusque-là, même en supposant que l'exemple d'une courageuse franchise ne soit d'aucune utilité, démasquer sans aucun ménagement des factieux avides et injustes est un plaisir qui n'est pas indigne d'un honnête homme. » Puis le 4 avril, s'adressant à la partie saine de la population : c( Citoyens de Paris, s'écriait-il, vous qui formez le plus grand nombre, hommes honnêtes, mais faibles, quand on vous propose de recevoir en triomphe des soldats révoltés, qui ont fait feu sur des citoyens français armés par et pour la loi, il n'en est pas un de vous qui ne sente combien la patrie et combien lui, son fds, son frère, sont insultés par ces outrages faits aux lois, et à ceux qui les exécutent, et à ceux qui meurent pour elles I »

Le soir même de ce jour, dans la séance des Jacobins, Gollot-d'Herbois furieux s'élança à la tribune, tenant à la main le Journal de Paris, et, dans le plus odieux et le plus ridicule langage, il s'adresse à André Chénier et à Roucher, qui s'était associé à la même réprobation: «Écrivains perfides et fallacieux!

rhéteurs glacés ! votre sagesse est celle des eunuques

Mais au moins, André Chénier, prosateur stérile^ respecte le peuple producteur et abondant Et toi,

versificateur Roucher! poète courtisan, le peuple, les

soldats, n'ont jamais échauffé ta verve esclave et prostituée— Égoïstes cruels ! tous vos mensonges ne pourront empêcher la fête qu'on prépare : cette fête sera vraiment populaire, c'est-à-dire simple, expressive, franche et majestueuse! » Ce langage d'énergumène nous fait rire; prenons-y garde, ce qui nous fait rire aujourd'hui tuait un homme dans ce temps-là, et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que deux ans après cette dénonciation à la tribune des Jacobins, la même charrette conduisait à l'échafaud André Chénier et Roucher, réunis dans la même sentence de mort, comme ils l'avaient été ce soir-là dans le même anathème.

La fête, la triste fête des galériens eut lieu malgré tout, bien que, par un mensonge officiel de la municipalité, elle fût dédiée à la Liberté; mais, comme on nous le fait remarquer, personne ne s'y trompa : les Suisses de Chàteauvieux marchaient devant le char de la Liberté, précédés de jeunes filles vêtues de blanc, qui portaient les chaînes des galériens suspendues à des trophées, et chantaient sur un motif de Gossec un hymne qui commençait ainsi :

L'innocence est de retour, Elle triomphe à son tour; Liberté, dans ce beau jour, Viens remplir mon âme !

L'hymne était signé Joseph Chénier. Ni luimême n'a osé le publier plus tard, ni ses amis ne l'ont recueilli dans ses œuvres complètes; mais on le retrouve dans la 578® lettre h.., patriotique du véritable père Duchesne. Heureusement, et comme pour purifier un nom momentanément souillé, à

l'heure même où la galère triomphale était promenée dans les rues, le Journal de Paris jetait à tous les échos, avec le nom d'un autre Chénier, l'hymne qui yengeait la conscience publique :

Salut ! divin triomphe ! entre dans nos nïurailles !

Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille et par les funérailles

De tant de Français massacrés !

Quarante meurtriers, chéris de Robespierre, Vont s'élever sur nos autels.

Beaux-arts qui faites vivre et la toile et la pierre, Hâtez-vous, rendez immortels^

Le grand Collot-d'Herbois, ses clients helvétiques, Ce front que donne à des héros

La vertu, la taverne et le secours des piques !

Ce qui indignait l'âme patriotique de Chénier, ce n'était pas seulement la réhabilitation de criminels justement condamnés, c'était cette sorte de prime solennelle décernée à l'esprit d'insurrection militaire. Il pensait avec raison qu'une nation ne peut subsister avec ces deux fléaux dont un seul suffirait à la perdre : la violence dans la rue, sous le nom de justice populaire ou de patriotisme égaré, — et l'indiscipline des armées, chère dans tous les temps à la démagogie. Moins de quinze jours après la fête des Suisses de Châteauvieux, la panique de Tournay et le massacre du général Dillon par ses propres troupes vinfent justifier les pronostics d'André. C'est alors que, sous le poids de ces tristes scènes et de ses appréhensions plus tristes encore, il traça d'une main ferme les plus mâles conseils à l'Assemblée, lui démontrant qu'une armée indisciplinée n'est redoutable qu'à son pays. II. 20

Les vrais coupables de cette indiscipline croissante, ce sont « ces fanatiques odieux, ces vils brouillons (on remarquera ce mot, qui revient sans cesse sous la plume de Ch-énier), qui peuplent les clubs et que le mauvais génie de la France a suscités et entretient contre elle. Ce sont eux qui combattent pour la révolte et le brigandage comme pour leurs autels et leurs foyers Ne doutons pas que ces plumes mensongères et féroces ne s'évertuent à nous intéresser bientôt au sort de soldats qui n'ont su manier leurs armes que pour des assassinats ; on nous dira qu'à la vérité ils ont été égarés, mais que les chefs étaient des aristocrates, qu'ils étaient vendus. Et il ne tiendra pas aux efforts de ces misérables que nous n'entendions quelque bouffon qui n'aura fait que changer de tréteaux nous proposer de décerner le triomphe à ces fuyards meurtriers. » Croyons bien que cette terrible allusion à Collot-d'Herbois, qui avait été comédien, ne fut pas perdue. — Ce qu'annonçait André Chénier était d'ailleurs, au moment où il écrivait, en train de se réaliser. Au club des Jacobins, Chabot, Collotd'Herbois, Robespierre, Saint-Hurugue, dénonçaient la trahison des généraux, celle même de Dillon, qui, moins heureux que les autres, n'avait pu échapper, disaient-ils, au châtiment. Les Annales patriotiques de Carra, VAmi du peuple de Marat, répétaient en choeur le même refrain imbécile et sanguinaire.

Bientôt les événements se précipitèrent, plus forts que la plus intrépide volonté. Après le 20 juin, André Chénier semble avoir eu pourtant comme un éclair d'espoir. L'attitude du roi, sommé de lever son veto, menacé tout un jour et calme devant la multitude qui

défila devant lui, sous la conduite de Santerre, aux cris de Vivent les sans-culottes ! l'effroi de la bourgeoisie de Paris, la consternation de l'Assemblée ellemême, tout cela semblait marquer cette occasion, unique dans les temps de révolution, qui permet, si l'on en profite, de prévenir les dernières catastrophes : heure suprême où tout peut être sauvé encore, après laquelle il est trop tard, et qui semble accordée, comme par une dernière faveur, aux nations ou aux dynasties en péril. « Non, s'écria André Chénier, quelle que soit l'audace des ennemis de la chose publique, l'àme des bons citoyens ne doit pas être entièrement fermée à l'espoir. La tentative faite le 20 juin pour soumettre le représentant de la nation au joug des clubs et des tavernes a dessillé les yeux de ceux mêmes qui jusqu'ici s'étaient montrés les plus aveugles... Pour moi, citoyen obscur, mais intègre et fidèle aux lois, j'élèverai la voix en leur nom et au nom de la patrie, et je remercierai le roi du service qu'il vient de nous rendre. Je le remercierai de nous avoir appris comme on exécute les lois. » L'aveuglement de l'Assemblée nationale, qui ne comprenait pas que sa cause était liée à celle de la Constitution et à celle du roi, se montra incurable, et l'article que fit paraître André Chénier le 26 juillet, en réponse aux injures de Brissot, porte la trace de son découragement. On voit qu'il n'espère plus rien. Tout est bien fini en effet pour la cause constitutionnelle, qu'il représente avec une éloquence condamnée d'avance et un courage stérile. Le 10 août est là, tout près de lui, déjà formé, organisé dans les clubs et dans les sections, qui va déposséder non plus seulement le roi,

mais l'Assemblée, devenue, l'instrument déshonoré des violences populaires, jusqu'au jour où elle assistera silencieuse aux massacres de septembre.

Le Journal de Paris n'existait plus ; il avait disparu dans la tourmente du 10 août. Ses rédacteurs étaient dispersés ou en fuite. André quitta Paris, où sa famille le sentait menacé. Un séjour au Havre et à Rouen devait le protéger quelque temps contre les rancunes. Cependant il eut la preuve qu'elles le suivaient partout dans son exil errant ; il prie son père d'envoyer ses lettres à M. Ant. Caun, poste restante, au Havre; il l'avertit de plus de prendre des précautions en lui écrivant. « En ouvrant votre chère lettre du 18, je me suis aperçu que le cachet n'était pas intact, et que probablement je n'étais pas le premier à l'ouvrir... Je vous conjure, ajoutait-il, d'avoir bien soin de vous et, s'il y avait à craindre que la tranquillité de votre vieillesse fût troublée, de sortir de Paris et venir ici. Je vous recommande aussi tous les écrits et ouvrages et papiers que vous savez. S'ils se perdaient, tous les plaisirs, les études, les amusements d'une vie entière seraient perdus. » Mais ce régime de défiance et ce séjour en province n'allaient guère à cette âme ardente, toute pleine encore des frémissements de la lutte et impatiente de se sentir inutile. H revint au mois d'octobre à Paris, où il trouva une lettre de Wieland, qui témoignait d'une grande sollicitude pour le poète et le publiciste. H répondit par un intermédiaire au poète allemand, dont il était lier d'avoir mérité les sympathies. Sa lettre est curieuse à plus d'un titre. « M. Wieland demande ce que je fais dans la Révolution ? Rien, grâce au ciel,

désormais absolument rien... Je suis bien déterminé à me tenir à l'écart, me bornant dans ma solitude à faire pour la liberté, la tranquillité et le bonheur de la République, des vœux qui, à vrai dire, surpassent de beaucoup mes espérances... Il demande si je suis encore en vie. Oui. Je pourrais ajouter que n'ayant fait de mal à qui que ce soit, je ne dois avoir couru aucun risque ni avoir eu rien à craindre ; mais M. Wieland, qui connaît les hommes et les révolutions, me répondra sans doute que ce n'est pas une raison ^ » Ce n'était pas une raison, en effet, et dans ce trait comme en mille autres que l'on pourrait rassembler dans ses notes, perce le pressentiment du sort qui l'attend.

11 semble d'ailleurs que son courage aille de luimême au-devant de ce péril, qu'il devine autour de lui, devant lui. L'éclatante occasion du procès de Louis XVI vint s'offrir à sa conscience, il n'y résista pas. Quel homme de cœur oserait ne pas applaudir à cet élan qui le porta au secours du roi ? Ce procès lui semblait inique d'après la Constitution qui déclarait l'inviolabilité royale, et deux fois plus inique encore après l'acte de la Convention qui abolissait la royauté. Comme on nous le rappelle très justement, enthousiaste partisan des principes proclamés en 1789, il avait donné la plus sérieuse adhésion à la Constitution de 1791 ; dans chacun de ses écrits, dans sa longue polémique avec les journaux, il n'avait pas cessé d'invoquer cette loi fondamentale comme

i. Voyez cette lettre, entièrement inédite, dans la Notice de M. Gabriel de Chénier. C'est également à son témoignage que nous empruntons les détails que nous donnons sur cette période de la vie d'André:,

le pacte social entre la monarchie restaurée et les libertés publiques. — Que son concours à la défense de Louis XVI ait été volontaire et tout spontané, comme l'affirme M. de Chateaubriand, parent de Malesherbes, ou qu'il l'ait donné avec empressement aussitôt qu'il fut sollicité, qu'importe ? Il reste un grand acte de courage accompli, d'accord avec tous les principes d'André, et c'est le plus beau couronnement qu'on pût souhaiter à sa vie politique. Dans quelle mesure prit-il part à la défense du roi ? Le fait en lui-même est incontestable ; mais les traces ])ositives de son action publique font défaut. Sauf quelques articles de journaux publiés sans signature et qui peuvent avec vraisemblance lui être attjribués, il semble bien que son action se soit bornée à de fréquents entretiens avec Malesherbes ou de Sèze, et aussi à un travail personnel assez actif dont on peut suivre la trace dans ses notes, et qui était sans doute la matière préparée de ses entretiens avec les défenseurs du roi. Les plus remarquables de ces écrits retrouvés dans ses papiers sont un projet d'Adresse à tous les citoyens français, composé probablement dans les premiers jours de janvier et destiné à soumettre le jugement de Louis XYI à la nation, et un projet de Pétition à la Convention pour la décider à ce suprême appel au pays. « Vous êtes juges, dit-il aux citoyens français ; de plus, réunis en vos assemblées primaires, vous formez le souverain, d'où il suit que vous avez le droit et le pouvoir de faire grâce... Jusqu'ici, à vous qui êtes des hommes, à vous qui êtes des juges, on ne vous, a parlé que de haine. Voici un citoyen obscur qui ne vous parle que d'humanité. On

ne VOUS a parlé que de vengeance, il ne vous parle, lui, que d'équité. Vous verrez par là combien il est meilleur républicain et combien il est plus votre ami que tous ces discoureurs féroces, puisqu'il s'intéresse non seulement à la puissance, mais à la véritable gloire de la République, — puisqu'il pense qu'un abus de pouvoir qui serait un opprobre pour un particulier, serait aussi un opprobre pour la République, puisqu'enfin il ne croit pas que Vinjustice et la violence deviennent légitimes envers un homme, parce que cet homme a été roi. » Relies paroles, bien inutiles en présence du parti pris des uns, de l'intimidation et de la lâcheté des autres, mais qui porteront dans la postérité la plus reculée, avec le nom du courageux citoyen qui les écrivit, la dernière protestation d'une noble conscience !

R était grand temps pour André Chénier de semetti» à l'écart et de s'y tenir comme il l'avait promis à Wieland Après le 21 janvier Paris n'était plus un séjour possible pour lui. Son frère Marie-Joseph, qui lui-même sem blait quelque peu ébranlé dans ses convictions jacobines, et qui, tout en votant la mort du roi, ne l'avait votée, dit-il à la tribune, ({navec une extrême répugîiance, dut insister plus que personne pour déterminer André, avec lequel il était réconcilié, à s'éloigner de la ville où régnaient désormais Collot-d'IIerbois et Robespierre. Député k la Convention pour le département de Seine-et-Oise, il pensa, nous dit-on, que son influence et son autorité de représentant, ses relations, la faveur populaire dont il y était entouré, protégeraient André à Versailles mieux que partout ailleurs ; il trouva pour lui

une petite maison tranquille située à rextrémité de la rue de Satory et qui porte aujourd'hui le numéro 69. C'est là qu'André, brisé par l'émotion et souffrant depuis longtemps d'une maladie cruelle, s'installa vers le printemps de 1795 ; c'est là qu'il passa quelques mois, les derniers mois heureux de sa vie, dans le silence et le travail. Il revint avec délices à ses études favorites qu'il avait abandonnées dans l'ardeur de la lutte, à ses poètes grecs, ses vrais consolateurs, à ces compositions commencées qui attendaient la dernière touche de cette main savante et délicate. Il vécut de nouveau dans ce monde enchanté qu'il avait créé en lui-même, qu'il portait depuis plus de dix ans dans son imagination et qu'il espérait enfin produire à la lumière ; mais quelque chose de nouveau s'était accompli en lui à son insu. Cette veine de sensualité qui courait à travers ses élégies et ses églogues, quand dans l'ivresse de la vingtième année il chantait sous des noms grecs l'indulgente nature, la volupté délirante ou la fantaisie sans lendemain, cette veine si libre et un peu folle d'autrefois s'était comme purifiée au contact de la réalité brûlante, sous le feu des mâles passions et des héroïques colères. Ce n'était plus le temps des mystères nocturnes et des confidences de la Lampe. Glycère, Camille, Lycoris, avaient disparu dans la tempête. Pour qui sait lire dans l'âme du poète, il s'y est fait comme une transformation. Ce n'est pas que, même à cette heure de sa vie, l'amour soit loin de lui. Il l'a rencontré au fond de ses retraites, dans ces bois de Luciennes où il se rendait presque tous les jours, où il connut Fanny, où, en l'aimant, il trouva une raison nou-

velle d'aimer la vie ^ ; mais quelle différenee dans la note et l'inspiration de cet amour avec les voluptueuses élégies d'autrefois 1

Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire Sait, à te voir parler, et rougir et sourire, De quels hôtes divins le ciel est hahité.

Oh ! que n'ai-je moi seul tout l'éclat et la gloire Que donnent les talents, la beauté, la victoire, Pour fixer sur moi seul ta pensée et tes yeux ! Que, loin de moi, ton cœur soit plein de ma présence,

Comme, dans ton absence.

Ton aspect bien-aimé m'est présent en tous lieux 1

Et l'ode amoureuse recommence sans cesse, vive, ardente, mais pure, avec un accent inattendu.

... Ta vue apaise ainsi l'âme qu'elle a troublée. Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux; Vivre est te regarder, t'aimer et te le dire,

Et quand tu daignes me sourire, Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.

Ce dernier trait rappelle seul le poète de Camille, mais combien il est changé ! Le respect est venu dans l'amour et l'a fait à la fois plus sincère et plus profond. L'expression seule se teint parfois encore des réminiscences d'Ovide et de Properce.

C'est dans cette note émue et grave que VOde à Veï'sailles est écrite. On dirait je ne sais quel vague pressentiment des Méditations. La mélancolie du Lac respire déjà dans ces strophes :

1. La Fanny du poète était M™^ Laurent Lecoulteux, la sœur de la comtesse Hocquart, la fille de M™* Pourrat, qui s'était réfugiée avec sa famille dans sa maison de Luciennes. M. Becq de Fouquières paraît bien avoir amené la solution de ce petit problème à sa plus haute probabilité.

0 Versaille, ô bois, ô portiques,

Marbres vivants, berceaux antiques, Par les dieux et les rois Elysée embelli,

A ton aspect, dans ma pensée, Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée, Coule un peu de calme et d'oubli.

J'aime, je vis. Heureux rivage !

Tu conserves sa noble image, Son nom qu'à tes forêts j'ose* apprendre le soir.

Quand, l'âme doucement émue.

J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue.

Et l'instant où je dois la voir.

Puis au milieu de ces nobles et délicates amours qui répandent comme une âme nouvelle dans toute cette nature, voici les terribles visions, les souvenirs, les pressentiments lugubres qui viennent s'y mêler et détruire le cbarme. Soudain, au coin d'un bois, au détour d'un sentier de ces belles collines, le poète vient d'apercevoir Paris. Tout à ses yeux s'enveloppe de deuil. Une ombre livide s'est levée devant lui ; c'est l'effroyable passé d'hier, c'est l'avenir affreux de demain. Un bruit vient troubler « ce silence plein de belles rêveries » ; c'est la tête de Charlotte Corday qui tombe, et le cœur du poète éclate en un sublime sanglot qui se termine en un chant d'apothéose :

La Grèce, ô fille illustre ! admirant ton courage,

Epuiserait Paros pour placer ton image

Auprès d'Harmodius, auprès de son ami ;

Et des chœurs sur sa tombe, en une sainte ivresse.

Chanteraient Némésis, la tardive déesse,

Qui frappe le méchant sur son trône endormi I

Ces jours-là, l'âpre tentation de la lutte lui revenait au cœur. De nouveau il aspirait au combat, il s'irritait

de son oisiveté poétique. C'est sans doute en un de ces jours sinistres qu'il écrivit sur lui-même cette page où l'on sent la hautaine jouissance de l'immolation prochaine et quelque chose comme la volupté du mépris. « ... Il est las de partager la honte de cette foule immense qui en secret abhorre autant que lui, mais qui approuve et encourage, au moins par son silence, des hommes atroces et des actions abominables. La vie ne vaut pas tant d'opprobre... Il veut qu'on dise un jour : Un nommé André Chénier fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni la crainte, ne purent engager à ployer le genou devant des assassins couronnés et à s'asseoir à la table où l'on boit le sang des hommes. »

Il resta dans cette calme retraite à Versailles pendans l'été de 1795 et l'hiver de 1794. Pourtant, à certains intervalles, il fallait bien qu'il se montrât à Paris et qu'il fît acte de citoyen à sa section, pour ne pas s'exposer à se faire traiter comme un émigré. Dans un de ces voyages, le 17 ventôse (1794), comme il sortait un soir de la maison d'un de ses anciens amis, à la porte du bois de Boulogne, en face de l'ancien château de la Muette, il rencontra les membres du comité révolutionnaire et de surveillance de la commune de Passy, requis pour opérer une perquisition dans cette maison et arrêter M. Pastoret, député de Paris. M. Pastoret, sans doute averti à temps, ne se trouvait pas chez lui, mais le comité de Passy ne pouvait pas revenir les mains vides. Les explications d'André ne satisfirent pas les scrupuleux agents; il paraît qu'il varia dans quelques-unes de ses réponses. On l'arrêta de par la

loi des suspects, sans se douter de la riche capture que faisait le Comité de salut public. Un hasard fatal l'a livré à son implacable ennemie, la Terreur. Il a engagé la lutte avec elle ; il est tombé entre ses mains par surprise. La Terreur, comme l'Achéron du poète, ne lâchera pas sa proie.

C'est dans la soirée du 17 ventôse an II (7 mars i 794) que le nommé Guénot ou Gennot (le nom est presque illisible), agent -du comité de sûreté générale de Passy, avait rencontré André Chénier devant la maison de M'"^ Piscatory, mère de M™^ Pastoret.

1. Les informations nouvelles relatives à la captivité et au procès d'André Chénier ne s'accordent pas toujours à première vue avec les souvenirs personnels de la famille. Il ne peut entrer dans notre dessein de présenter au public les détails d'une polémique où s'égare et se perd l'intérêt principal. M. Becq de Fouquièrcs a pour lui le sens critique, une connaissance approfondie de son sujet et du temps. Nous le voudrions plus disposé à faire une juste part aux témoignages qui se sont conservés dans la famille et qui ont pour ainsi dire formé une tradition. C'est elle que M. Gabriel de Chénier représente à nos yeux et qui mérite d'être consultée, tant qu'elle n'est pas en contradiction avec les faits. N'est-il pas possible de concilier ces deux sources d'in-formations, précieuses Tune et l'autre, de les fondre dans un récit vraisemblable, sans rien sacrifier ni des documents écrits ni des témoignages directs ? C'est ce que nous avons essayé de faire dans les pages qui suivent, en ayant soin pourtant de distinguer, dans cette histoire obscure et douloureuse, ce qui est certain de ce qui n'est que probable. Peut-être nous saura-t-on quelque gré d'épargner aux lecteurs la fatigue d'une longue discussion dont le résultat seul a le droit de les intéresser.

Aft'êté par hasard, uniquement parce qu'il n'avait pas répondu au gré des agents sur les motifs de son voyage à Passy, André fut gardé à vue dans la maison même où il était venu probablement prévenir son ami, M. Pastoret, du mandat lancé contre lui. Dès le lendemain matin 18 ventôse, il subit un interrogatoire très détaillé dont on a retrouvé le procès-verbal. Cette pièce officielle débute ainsi : « En vertu d'une oindre du comité de sûreté générale du 14 vantose qu'il nous a présenté le dix-sept de la même minée dont le citoyen Gennot est porteur de la ditte ordre, nous nous sommes transportés maison quaucupe la citoyene Piscatory où nous avons trouvé un particulier à qui nous avons mandé qui il était et le sujet qui l'avait conduit dans cette maison oii il nous a exihée sa carte de la section de Brutus en nous disant qu'il retournait apparis et qu'il était bon citoyen... » Yoilà dans quelles mains était tombé le plus grand poète de la France ! Aux différentes questions qui lui sont posées, André répond que ses moyens de subsistance consistent dans une pension de mille livres environ que lui fait son père, qu'il prend son existence tantôt chez lui, tantôt chez des restaurateurs, tantôt chez des amis, dont il refuse de dire le nom, — qu'il demeure avec son père, sa mère et son frère aîné, qu'il connaît le citoyen et la citoyenne Pastoret depuis cinq ans environ, qu'il a fait leur connaissance dans la maison de la citoyenne Trudaine. Puis, à travers les quiproquos grotesques causés par la fabuleuse sottise des agents et les éclats de colère de ces inquisiteurs qui, ne comprenant pas le langage d'un homme bien élevé, reprochent à deux reprises

ANDRÉ CIIÉNIER A vSAINT-LAZARE 319

à André de faire des frase., viennent les griefs véritables. On lui demande ce qu'il a fait le 10 août 92, lorsqu'il a entendu battre la générale : « A-t-il pris les armes pour voler au secours de ses concitoyens et pour sauver la patrie? » André répond (ce qui n'était que trop vrai) qu'il était malade alors d'une colique néphrétique. L'agréable Gennot s'égaye au sujet de cette colique qui retenait le particulier juste au moment où se montraient les bons citoyens, . « quand les boiteux et les infirmes eux-mêmes ont pris les armes pour défendre la nation contre les courtisans du ci-devant Gapet ». Les citoyens Cramoisin et Duchesne, ainsi que le commissaire Boudgoust, déclarent à l'envi qu'il faut être un mauvais citoyen pour avoir été malade ce jour-là. L'interrogatoire terminé, on conduit le citoyen suspect au Luxembourg, où, pour une raison quelconque, le concierge refuse de le recevoir ; on le ramène à Passy et de là à Saint-Lazare, où il est enfin admis ; mais tous ces incidents avaient pris la journée, le greffier de la prison ne s'y trouvait plus, et l'on dut remettre au lendemain la formalité de l'écrou. C'est dans cette triste journée du 18 ventôse que le malheureux père, inquiet depuis la veille de la disparition de son fils, suivit ses traces à Passy, à Paris, de prison en prison, jusqu'à Saint-Lazare, où il venait d'apprendre que son fils était enfermé, et c'est là qu'il reçut du concierge cette réponse, qui lui donna quelques heures d'espoir : c( Je n'ai pas ce nom-là parmi ceux qu'on a amenés hier. » On peut croire que le vieillard se proposa de faire quelques démarches pour obtenir la liberté immédiate d'André, le supposant détenu sans écrou:

mais la famille dut arrêter bien vite ces imprudentes réclamations dans l'intérêt même du prisonnier, car dès le lendemain 19 l'écrou était dressé et enregistré avec ce signalement : « André Chénier, âgé de trente et un ans, natif de Constantinople, citoyen, demeurant rue de Cléry, n° 97; taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils noirs, front large, yeux gris-bleu, nez moyen, bouche moyenne, menton rond, visage carré ; amené céans en vertu d'ordre du comité révolutionnaire, commune de Passy-lès-Paris, pour être détenu par mesure de sûreté générale. »

De motifs réels à cette arrestation, il n'y en avait pas, il n'y en eut jamais un seul ; mais, à prendre la légalité dans le sens que ce mot comportait alors, il y avait un motif légal. L'admirable loi du 17 septembre 1793 investissait les comités révolutionnaires du droit d'arrêter et de détenir jusquà la paix tous les suspects. Or les catégories établies par la loi étaient si larges qu'on y pouvait faire rentrer tout le monde : « ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme, ou ennemis de la liberté ; ceux qui ne pourraient pas justifier de Vacquit de leur devoir civique, etc. » — « Suspect d'incivisme ! disait l'inspecteur de police Marino à un prisonnier, j'aimerais mieux avoir volé et assassiné. » Bientôt on arriva à établir, dans l'usage au moins, cette catégorie suprême : ceux qui étaient suspectés d'être suspects.

Cependant la situation d'André n'était pas d'abord, à beaucoup près, aussi grave qu'elle le devint plus

tard après le 7 prairial. Détenu par mesure de sûreté, il ne courait aucun risque immédiat tant qu'il ne serait pas l'objet d'un rapport particulier de police ou d'une désignation spéciale des comités de sûreté générale et de salut public, les deux grands pourvoyeurs de l'échafaud. Le comité de Passy, ayant ordonné seul à cette date l'inscription de l'écrou, pouvait même sans procès en ordonner la levée. La conduite de tous était donc nettement tracée. Il fallait se taire, attendre, éviter à tout prix la lutte et le bruit. Marie -Joseph surtout, qui connaissait mieux que personne les haines soulevées un an auparavant contre André, conjurait son père de ne faire aucun éclat. Un incident vint un instant tout compliquer ; ce fut l'arrestation de Sauveur Chénier, adjudant général à l'armée du Nord, transporté quelques jours après de la prison de Beauvais à la Conciergerie. Bientôt Marie-Joseph ne put lui-même sans péril intercéder pour ses frères. S'étant adressé à l'un de ses collègues de la Convention, Dupin, il s'attira cette terrible boutade : « Tu demandes la liberté de tes frères ? si tu étais un bon républicain, tu les livrerais toi-même au tribunal révolutionnaire. » Il s'aperçut qu'il était suivi, surveillé. Il ne cessa pas d'agir pourtant, mais avec une extrême circonspection ; il ne paraissait plus que rarement et furtivement à la Convention. C'était une crise où une démarche inconsidérée, une imprudence d'acte ou de parole pouvait les perdre tous, les deux prisonniers d'abord, le membre de la Convention lui-même, accusé de modérantisme et particulièrement détesté de Robespierre.

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