II
Au contraire, le silence, l'ajournement, la patience, pouvaient tout sauver. Dans les temps révolutionnaires, gagner un jour, c'est peut-être gagner la vie. C'est ce que l'on finit par faire comprendre, pendant les premières semaines de la captivité, à M. de Chénier le père, bien que cela fût assez malaisé, et qu'avec la ténacité des vieillards et l'idée fixe des malheureux, il fût impatient d'agir. André lui-même se rangea à l'avis de sa famille. On dit que dans les premiers jours qu'il passa en prison, il écrivit une pétition aux membres du comité de sûreté générale pour obtenir d'être mis en liberté ou jugé promptement. Ce ne fut que sur les instances d'un de ses compagnons de captivité, Saint-Prix, de l'Ardèche, membre girondin de la Convention, et sans doute aussi d'après les avis secrets de son frère, qu'il se décidait à déchirer sa pétition et s'engageait à n'en plus écrire. A ce prix, et grâce à cette conspiration du silence tramée autour de son nom, son sort pouvait n'être pas désespéré. On multiplia les précautions de tout genre : pour ne pas donner l'éveil aux gardiens de la prison ni aux espions du Comité de salut public, on convint que l'on ne se mettrait pas en relation ostensible avec le prisonnier. Un gardien qui risquait sa tête pour un fort salaire venait presque chaque jour dans la famille Chénier apporter et chercher des nouvelles. Les lettres et les papiers que le père et le fils s'adressaient étaient soigneusement cachés dans un paquet de linge. C'est ainsi, que toutes les poésies composées à Saint-Lazare sont sorties de la prison et sont parvenues à M. de Chénier le père. C'est par la même voie qu'André put se procurer
quelques livres, de temps en temps des journaux et reprendre ses études dans la paix trompeuse que lui donna pendant deux mois Fapparent oubli d'ennemis qui n'oubliaient rien du passé, et dont la circonstance la plus insignifiante pouvait réveiller la meurtrière mémoire.
Jetons un regard sur la prison et sur la vie que l'on y menait alors. Il n'y a pas de détail sans intérêt quand il s'agit d'une pareille époque ou d'un pareil homme. La maison Lazare, comme on l'appelait dans le langage du temps, située au faubourg Saint-Denis était une ancienne léproserie, devenue maison de correction sous la monarchie. On venait d'en faire une prison pour les suspects dans les premiers jours de 1794. Il y avait dix prisons au plus en 1789- il y en avait plus de trente en 1794 ; il en aurait fallu cent SI le tribunal révolutionnaire n'avait pas trouvé un moyen rapide et quotidien d'y faire de la place aux nouveaux venus. Malgré les vides faits par la population flottante qui chaque jour passait devant Fouquier- Tinville, l'espace, toujours plus rempli, manquait et ce n'était pas là une des moindres souffrances des pri sonniers. Encore paraît-il que dans les premières semaines de la captivité d'André, grâce à l'humanité du concierge Naudet, la vie était tolérable; mais à partir du mois de floréal le régime devint d'une extrême rigueur. Naudet fut renvoyé et remplacé par un geôlier moms suspect d^ faiblesse. Semé, le nouveau concierge, et l'administrateur de la prison, Bergot s'en tendaient à merveille dans l'art de la persécution « Ces monstres, disait Bergot, en enlevant à un prisonnier une tabatière où était le portrait de sa femme
ces monstres se consolent avec les portraits d'être privés des originaux, et ils ne s'aperçoivent plus qu'ils sont en prison. » Le citoyen Semé. lui-même, malgré tout son zèle, ne sut pas se maintenir à la hauteur des circonstances; dans les derniers jours, il dut céder la place à un nommé Yerney, agent particulier de Robespierre, qui venait de faire les fournées au Luxembourg en qualité de porte-clefs, et qui avait la main prompte dans ces sortes d'affaires. La terreur entra à sa suite à Saint-Lazare. Dès lors les prisonniers subirent les traitements les plus rigoureux. On refusait du lait à des femmes enceintes ; on chassa même des gardiens pour leur en avoir procuré ; on ne permit plus qu'un seul repas, qui consistait en légumes, quatre onces de viande, un vin falsifié. Se plaindre du régime était dangereux. Le jeune de Maillé, âgé de seize ans, fut convaincu de conspiration pour avoir jeté un hareng pourri à la tête d'un guichetier. Cela lui coûta la vie. Les lettres étaient interdites; on confisquait l'argent que les parents envoyaient ; on était comme mort à la société et absolument séparé du mondée La seule communication avec le dehors était une grande fenêtre au bout d'un corridor, par laquelle on pouvait jeter les yeux dans la rue de Paradis. C'est par là qu'on pouvait apercevoir quelque figure amie,
1, Faits historiques et anecdotes sur la maison d'arrêt de Sainl- La^are. Voyez les différentes relations réunies par M. Dauban dans les Prisons de Paris sous la Révolution, p. 388 et suiv. Si l'on compare aux deux premières relations la Correspondance du poète Boucher à Saint-Lazare qui les suit immédiatement, pour comprendre la différence des impressions, il faut remarquer tjue les premières lettres de Roucher, animées et presque gaies, sont datées du mois de février. Après le mois d'avril, elles deviennent courtes et rares, et s'interrompent brusquement lui peu plus tard.
tout en tremblant pour les imprudents qui se risquaient dans le voisinage des rondes de police. Des énergumènes du quartier trouvaient encore le moyen d'empoisonner ces courts instants de joie; une de leurs bonnes plaisanteries patriotiques était d'annoncer par des gestes expressifs aux prisonniers qu'ils allaient être envoyés à la guillotine. On remarquait tous les jours à la même place un fort de la halle qui excellait en ce genre de pantomime. A l'intérieur, l'épouvante régna surtout quand Herman, président des commissions populaires, et son adjoint Lanne, vinrent procéder à la confection d'une liste dont les éléments étaient préparés par Verney. On faisait à chaque prisonnier des questions sommaires et qui roulaient toujours dans le même cercle: « As-tu voté pour Henriot? As-tu dit du mal de Robespierre ou du tribunal révolutionnaire? Combien as-tu dénoncé de modérés, de nobles ou de prêtres dans ta section ? » Pure formalité d'ailleurs : ceux dont le nom était marqué d'une croix sur les listes étaient assurés de leur sort.
On vivait pourtant, on vivait dans l'intervalle de ces terribles visites. Il faut bien le croire, puisque nous en avons tant de témoignages. Il n'est dans la nature humaine ni de soutenir longtemps ces crises aiguës, ni de désespérer jamais. Chacun revenait insensiblement à ses études, à ses goûts, à ses plaisirs, autant que cela était possible dans les tristes cellules, dans les longs corridors sombres ou les préaux creusés comme des puits entre les hautes murailles. On essayait de se reprendre à la vie, à l'espoir, par le travail et par l'oubli; on causait, on discutait, on riait même, on se surprenait à être gai. La société était
fort mélangée, sans cloute, dans ces huit ou neuf cents prisonniers de Saint-Lazare ; mais il y avait là des représentants nombreux du meilleur monde, du clergé, des lettres, du Parlement, dont on peut retrouver les noms sur les listes présentées au tribunal révolutionnaire ou dressées par des délateurs tels que les deux réfugiés belges, Robinet et Jaubert, avec des désignations caractéristiques. C'étaient, pour n'en citer que quelques-uns, (THennisdal, ex-baronne ; Mursin, excomtesse ; Fleuri, ex-marquise, accusées d'aristocratie puante; — Saint- Aignan , ci-devant duc; Saint- Aignan, ci-devant duchesse; Longchamps, ex-noble, qui disait quon ne pouvait plus trouver de la bonne compagnie qu'en prison ; — Loyserolle père, ex-noble, qui a dit que les membres de la Convention parlaient comme des apôtres et se conduisaient comme des anthropophages; Roucher, auteur du poème des Mois; Trudaine frères, conseillers au Parlement. Dans cette même prison se trouvaient aussi le marquis d'Usson, ancien colonel d'André au régiment d'infanterie d'Angoumois ; Ginguené, l'auteur de la Confession de Zulmé; le peintre Suvée, qui s'est associé à la gloire d'André Chénier en nous transmettant ses traits; Leroy, élève de Suvée, qui faisait en même temps le portrait de Roucher. La conversation, les visites de cellule en cellule, le travail, la toilette même des femmes qui trouvaient moyen d'en faire encore, tout cela donnait quelques heures d'illusion. Le pire supplice était l'odieux mélange de cette vie commune avec les délateurs. Il faut voir avec quelle rage Jaubert et Robinet notent dans leurs rapports l'attitude « des nobles, des prêtres, qui se
recherchent pour vivre ensemble et qui se défient de ceux qu'ils croyaient patriotes en les désignant comme des espions. Ils se groupaient dans les corridors, soit pour causer, soit pour lire les gazettes, et lorsque nous venions à passer, il se faisait un profond silence. Chaque jour ils inventaient des nouvelles désastreuses... Trenck annonçait qu'incessamment 100 000 Valaques monteraient à cheval pour envahir la France. On avait soin de débiter ces nouvelles tout bas, avec un air de mystère. Chacun fuyait quand ils nous voyaient ^ » On croira volontiers que ces histoires étranges étaient débitées de manière à tomber au passage dans l'oreille des espions, et l'histoire des 100 000 Valaques, montant à cheval pour arriver tout d'un trait à Paris, était une plaisanterie bien trouvée pour faire dresser ces longues oreilles en quête de nouvelles; mais ce genre de plaisanterie coûtait cher alors.
Voilà la triste réalité. C'est bien elle que nous retrouvons dans quelques chapitres de Stello , avec un reflet d'idéal qui décore et transforme tout. Grâce à l'intuition du poète, M. Alfred de* Vigny a ranimé cette société de Saint-Lazare, cette vie depuis si longtemps éteinte ; il lui a donné un mouvement, des formes, une couleur, qui se sont imprimés dans toutes les mémoires. Il en a écrit la légende, et c'est en vain maintenant que l'histoire voudrait changer quelques traits à ce tableau. Ce que le poète a fait vivre un instant devant nos yeux ne
1. Noms des détenus que nous croyons en notre âme et conscience être ennemis du peuple, liste de Jaubert et Robinet.
meurt plus. Nous reverrons toujours ce préau où le soleil jette un rayon triste du haut d'un toit, ce guichetier qui lave son linge en chantant dans la. fontaine du milieu, la douzième loge du rez-dechaussée où le docteur noir est introduit, cette cellule petite et brûlante, exposée au midi, et M"'*" de Saint- Aignan suspendant à la fenêtre, pour se garantir du soleil, un grand chàle, le seul qu'on lui ait laissé. Nous entendons cette longue et touchante conversation où l'aimable prisonnière laisse échapper, avec une pudeur voilée de larmes, le secret de son amour naissant. Tout s'anime devant nous comme par une douce magie. On ne peut plus oublier ce réfectoire enfumé où les prisonniers s'assemblent, et, au milieu de cet appareil de désolation, ces scènes de galanterie française, ces cercles où semble passer comme un air de Versailles, un groupe surtout, « pareil à un grand quadrille de la cour en négligé, le lendemain du bal », et ces jeux d'une gaieté funèbre, ces essais de la guillotine où les plus grandes dames de France étudient, au milieu des rires, l'art de mourir avec grâce et de se venger de la force brutale en la méprisant. Tous ces tableaux sont vrais d'une vérité relative. Il n'y manque que la contre-partie. C'est André Chénier qui nous la fournira.
Il paraît bien en effet que, dans ce mélange de tous les rangs, de toutes les conditions, la.nature humaine dut souvent se révéler sous de tristes aspects. Cette vie élégante d'autrefois, continuée même sous les verrous, cette politesse exquise, ces délicatesses raffinées de sentiment, n'étaient et ne pouvaient être que l'apanage d'un petit groupe isolé dans cette cohue de près
de mille prisonniers. La grossièreté des mœurs du grand nombre, le libertinage à la place de la galanterie, l'ardeur des dernières joies de la yie même à la veille de la mort, l'impatience des suprêmes convoitises, tout cela nous a été retracé avec les détails les plus étranges par Riouffe, par le comte Beugnot, par Coittant et les autres détenus qui nous ont laissé de curieux mémoires sur les diverses prisons de Paris. Ajoutez-y l'habitude croissante d'une sorte d'insensibilité à mesure que l'on s'acclimatait dans le péril, unégoïsme naïf et féroce qui éclatait sans pudeur après que le geôlier avait fait l'appel des prisonniers destinés au tribunal révolutionnaire, et que ce jour-là au moins on avait vu épargner son nom, c'est-à-dire sa vie. Pour quelques admirables traits d'amour respectueux, chevaleresque, et de délicatesse héroïque qui, là comme ailleurs, ne pouvaient être que l'exception, mais qui suffisent pour honorer la nature humaine, quel revers à cette glorieuse mé-, daille de l'honneur et du dévouement ! La foule était là, comme ailleurs avec ses instincts, avec ses passions brutales, exaspérées par le péril de la mort prochaine, avec son incurable légèreté, ses vices frivoles ou grossiers. Ce spectacle inspirait au poète des vers d'une amertume extraordinaire et comme brûlants de mépris :
On vit, on vit infâme. Eh bien I il fallut l'être;
L'infâme après tout mange et dort.
Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître,
Où la hache nous tij-e au sort, Beaux poulets sont écrits; maris, amants, sont dupes;
Caquetage, intrigues de sots ; On y chante, on y joue, on y lève des jupes;
On V fait chansons et bons mots.
L'un court et l'autre saute, et braillent, boivent, rient,
Politiqueurs et raisonneurs, Et sur les gonds de fer soudain les portes crient ;
Des juges tigres, nos seigneurs.
Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie
Que la hache appelle aujourd'hui?
Chacun frissonne, écoute, et chacun avec joie
Voit que ce n'est pas encor lui.
Ce sera toi demain, insensible imbécile*.
Les deux procédés poétiques d'Alfred de Vigny et d'André Chénier, si contraires dans leur but et dans leurs effets, s'expliquent également bien ici. M. de Vigny a vu à distance, choisi sestraitset ses couleurs, idéalisé en un mot. André Chénier a yu de près la réalité, trop souvent laide, triviale ou frivole; il l'a stigmatisée ; son âme fière souffrait de tout ce qui ôtait au malheur un peu de sa dignité, de tout ce qui diminuait la grandeur des victimes. Il était résolu à mourir debout, s'il fallait mourir, le mépris sur les lèvres. Il ne se consolait pas que tout le monde autour de lui ne sut pas souffrir ainsi.
Et cependant lui aussi, dans la tristesse de cette vie, quand il était touché d'un sentiment profond, il savait mieux que tout autre jeter sur la réalité le prestige éblouissant de ses vers et mettre à un front choisi le rayon qui ne s'éteint pas. Dans ces groupes d'élite de la société de Saint-Lazare, où son courage et son talent lui marquaient une place à part, il avait remarqué bien vite cette grâce exquise, cette beauté, qui s'appellera dans la postérité la Jeune Captive. Il avait à son approche senti s'éveil-
1. Pièce restée inédile jusqu'à la publication de M. Gabriel Chénier.
1er confusément, avec je ne sais quelle surprise d'une sensibilité qu'il croyait morte pour l'amour, cet attendrissement poétique dont les bois de Luciennes avaient recueilli l'écho délicieux. Il s'étonna peut-être de pouvoir aimer encore, mais avec quel respect il traita et cet amour suprême et celle qui en fut le dernier objet ! A peine si l'on peut deviner une secrète palpitation de ce cœur, ennobli par la lutte et l'épreuve, dans ces adorables vers où parle sa jeune amie et qui chantent dans toutes les mémoires :
L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain, J'ai les ailes de l'espérance I
0 mort ! tu peux attendre, éloigne, éloigne-toi; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi, Paies encore a des asiles verts. Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux point mourir encore.
Et quand nous répétons ces strophes mélodieuses, nous voyons passer devant nous cette jeune fdle qu'Alfred de Yigny a voulu peindre en s'inspirant de ces vers, et dont il nous a pour ainsi dire imposé le type ineffaçable. Nous la voyons, la jeune captive, s'avançant avec l'élégance d'une fdle d'Athènes, marchant ou plutôt se soulevant sur ses pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes, avec sa tête petite, penchée en avant comme celle des gazelles et des cygnes. Ses cheveux noirs en bandeau, rejetés en arrière en couronne, tressés avec une chaîne d'or, lui donnaient l'air de la plus jeune des muses. Elle s'avançait avec les étincelles de la joie dans les yeux. Cette joie, pour ainsi dire innée
en elle, électrisait les visages fatigués des prisonniers. C'était M"^ de Coigny; on eût dit qu'elle avait seize ans.
Encore ici il faudra bien modifier la légende ; mais cette fois nous aurons fort à faire, ayant contre nous le double idéal créé par les vers d'André Chénier et par le portrait enchanteur de M. de. Vigny. L'imagination, quand elle est habituée à un type, n'y renonce pas volontiers. Il faut bien dire pourtant ce qu'était la jeune captive, non moins séduisante peut-être dans la réalité, mais autrement et avec des traits différents, avec quelque chose de moins subtil, de moins pur, de moins aérien, une femme avec tous les caprices et les passions de la femme, au lieu d'une jeune déesse. André Chénier lui-même semblait provoquer les re-. cherches de l'histoire future, quand il disait dans sa dernière strophe :
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle lut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours. Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.
Cet amant des loisirs studieux, attiré par la beauté de ces vers, a répondu à l'appel du poète, il a cherché et trouvé quelle fut cette belle; c'est naturellement M. Becq de Fouquières, qui a rassemblé dans ses iVowveaux Documents tous les éléments de son histoire. Voici les dernières informations qu'il nous donne . On dit iou]ouYsmademoiselle de Coigny, on a tort ; c'était une demoiselle de Coigny, ce qui est bien différent. A l'époque où elle fut enfermée à Saint-Lazare, elle n'était plus unejeune fdle; il y avait dix ans qu'elle était mariée.
M"^ Franquetot de Coigny était née en 1769; à peine âgée de quinze ans, le 5 décembre 1784, elle avait épousé M. de Rosset, marquis, puis duc de Fleury ; c'est du moins la date du contrat où le roi avait signé. Vingt-quatre ans, c'était son âge quand la jeune captive entra comme un rayon de soleil dans la prison de Saint-Lazare et dans la vie d'André. Dois-je ajouter qu'elle ne s'appelait plus duchesse de Fleury, et qu'elle avait déjà depuis quelques mois divorcé avec son mari? Faut-il aller jusqu'au bout des révélations cruelles de l'historien ? Dans la prison de Saint-Lazare, elle rencontra le spirituel et triste personnage qui s'appelait M. de Montrond. Elle fut aimée de lui, elle l'épousa au sortir de la prison. Aimer M. de Montrond quand on est aimée d'André Chénier, voilà bien la vie, si différente des arrangements de la poésie ou du roman ! Ce fut pres(jue un crime, il fut châtié. Cette union ne fut pas heureuse et se termina par un second divorce ^ Celle qui avait été M"^ de Coigny avait passé à côté du seul amour qui l'eût peut-être rendue heureuse, si elle l'avait compris et si le poète eût vécu. Ces rencontres-là ne se font pas deux fois dans l'existence d'une femme. Cette personne charmante entre toutes, que M'"^ Vigée-Lebrun nous dépeint dans ses Souvenirs « comme comblée de tous les dons de la nature, douée d'un visage enchanteur, d'une taille comme celle qu'on donne à Vénus, d'un esprit supérieur, d'une âme ardente et passionnée pour les arts »,
1. Nous négligeons, dans ce rapide récit, toutes les preuves et pièces à l'appui, depuis l'interrogatoire subi par la duchesse de Fleury devant les administrateurs de police, jusqu'au témoignage si précis de Millin, qui connaissait André Chénier, Montrond et la duchesse de Fleury.
avec tous ces dons, avec cette riche et délicate culture, elle ne put, sauf une fois, inspirer que de trompeuses synipathies, et sa vie ne fut qu'une suite de déplorables erreurs. Qu'importe? A la distance des années et dans la perspective, sa personnalité historique n'est rien. Elle a vécu, elle s'est trompée, elle a souffert, elle a même vieilli (car elle n'est morte qu'en 1820); qu'importe encore? La personnalité idéale dont la poésie l'a revêtue n'a pas vieilli depuis le premier jour oii André Chénier, ravi, l'aperçut dans le préau de Saint-Lazare. Telle qu'il l'a vue ce jour-là, telle la jeune captive vivra dans la mémoire des hommes; elle sera toujours jeune fdle, elle sera toujours héroïque et charmante, elle aura toujours seize ans.
Une prison rigoureuse, des communications de plus en plus rares et difficiles avec sa famille, le péril croissant autour de lui avec l'ajournement indéfini de la délivrance, l'isolement absolu du monde extérieur et, pour ainsi dire, du monde des vivants (parmi les habitants de Saint-Lazare, combien peu pouvaient croire qu'ils appartenaient encore à la vie!), tout cela agissait sur l'imagination vive d'André Chénier, et l'on peut saisir une plainte discrète, voilée, dans ses dernières poésies. Une de ces pièces a été écrite sous l'impression de ce découragement qui suit les grands malheurs, de cette surprise que l'on ressent à se trouver seul un jour, quand, la veille, tant de mains amies pressaient la vôtre, de cette tristesse passionnée qui deviendrait facilement de l'amertume contre ceux qui semblent vous oublier. C'est bien le sens de cet ïambe douloureux dont le texte, restitué d'après le manuscrit par M. Gabriel de Chénier, reprend
une signification parfaitement claire qu'il avait perdue par des altérations graves.
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
Ouvre ses cavernes de mort, Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie
Ne s'informe plus de son sort.
J'ai le môme destin. Je m'y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons comme moi, Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie.
Vu mot à travers ces barreaux Eût versé quelque baume en mon âme flétrie.
De l'or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis, vivez contents.
En dépit de Fouquier *, soyez lents à me suivre.
Peut-être en de plus heureux temps J'ai moi-même, à l'aspect dos pleurs de l'infortune.
Détourné mes regards distraits ; A mon tour aujourd'hui ! mon malheur importune : Vivez, amis, vivez en paix !
Quoi de plus navrant que ce dernier cri à ses amis absents, oublieux peut-être ? Non assurément, ils n'oubliaient pas ; que pouvaient-ils ? Le mot d'ordre du silence était donné, c'était le salut; mais comment André aurait-il pu échapper à cette lassitude des jours qui se succèdent et des heures qui passent, mornes, monotones, sans changement, sans espoir? Que voulez-vous? à trente ans on n'est pas ce stoïque aux yeux secs qui vole embrasser la mort. Il fut stoïque quand il fallut mourir, c'est assez.
On comprend, dans l'énervement d'une captivité