g. — d. de L. sous les voûtes royales
Par nos /xocivaS déchirés, Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacch..
Orné nos portes rpio^jif.
Ce qu'il faut lire ainsi :
0 gardes de Louis, sous les voûtes royales,
Par nos ménades déchirés.
Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
Orné nos portes triomphales.
Le poète savait bien que le peuple hébété ne se reconnaît pas dans le hri\}.oç hbt. Le sans -culotte ne pensera pas que Gloutaneime , c'est lui-même ; Collot-d'Iïerbois, l'ancien comédien, ne se doutera pas que Gynnis est son surnom grec, Gynnis l'efféminé, le danseur de corde; le tribunal révolutionnaire laissera passer sans les voir les injures adressées à l'infâme dicastère; le président du comité de sûreté générale épargnera le poète qui voue Vépistate à l'infamie, et le délateur ignore qu'il s'appelait sycophante chez les Grecs. Tout cela n'exige que de légers efforts d'interprétation ; mais pour la plupart des noms abrégés ou supprimés nous n'arriverons jamais à une certitude positive. Il faut en prendre son parti. La discussion dans ces cas-là entre les derniers éditeurs ne peut aboutir qu'à des probabilités. Quand un nom laissé en blanc est accolé à une épithète atroce, on n'a parmi les personnages du temps que l'embarras du choix.
Ces poèmes de la colère sont loin d'être achevés ; mais comme ils sont beaux, hardis, puissants, d'une veine libre, d'un tour neuf, d'une fière et provocante allure ! On ne saurait trop admirer la souplesse et la force de ce talent poétique, le même
qui se plaisait, il y a quatre ans à peine, aux élégies voluptueuses, aux idylles sensuelles, et en qui maintenant respire l'àme des Archiloque, en qui revivent l'hyperbole de Juvénal avec plus de sincérité, l'ironie mordante, ailée, d'Aristophane avec plus d'indignation. Voyez plutôt quelques strophes de cette pièce étonnante (le numéro 5 des ïambes), une révélation du dernier éditeur :
... Vingt barques, faux tissus de planches fugitives,
S'entr 'ouvrant au milieu des eaux, Ont-elles, par milliers, dans les gouffres de Loire,
Vomi des Français enchaînés, Au proconsul Carrier, implacable après boire. Pour son passe-temps amenés?
Et l'horrible orgie des bourreaux, ne croit-on pas la voir tournoyer sous le fouet vengeur du poète ?
... Attablés, le bordeaux de chaleurs plus brutales
Allumant leurs fronts impudents.
Ivres et bégayant la crapule et les crimes.
Ils rappellent avec des ris Leurs meurtres d'aujourd'hui, leurs futures victimes;
Et parmi les chansons, les cris, Trouvent de çà de là, sous leur main, sous leur bouche.
De femmes un vénal essaim, Dépouilles du vaincu, transfuges de sa couche
Pour la couche de l'assassin.
Le poète fait allusion aux fêtes secrètes de Passy que donnait l'ancien fermier général Dupin et par lesquelles il s'était acquis quelques sympathies sur les bancs de la Convention. Sauf l'austère Robespierre et l'illuminé Saint-Just, il semble bien que la plupart des conventionnels oubliaient volontiers le soir leurs terribles occupations de la journée. On cite surtout, parmi les convives de Dupin, les principaux membres du Comité de sûreté générale, Vouland, Amar, le vieux
Vadier, Jagot, Louis du Bas-Rhin. Le même personnel de plaisir et d'orgie, les mêmes actrices et les mêmes filles qui, quelques années auparavant, menaient si joyeusement leur train avec les financiers et les marquis, venaient chaque soir à ces rendez-vous galants de la Terreur, honorant de leur tendresse les maîtres de la France et riant avec eux des guillotinades du matin ou de celles du lendemain, surtout quand elles apprenaient par leurs nouveaux amants qu'un de leurs amants anciens était de la fournée. Ces soirs-là la fête était complète.
Une des dernières strophes de cette pièce soulèvera peut-être contre elle, à force d'énergie, quelque goût délicat; mais alors supprimons Aristophane, mille fois plus hardi :
Le remords est, dit-on, l'enfer où tout s'expie.
Quel remords agite le flanc.
Tourmente le sommeil du tribunal impie
Qui mange, boit, rote du sang ?, Car qui peut noblement de leur bande perverse
Rendre les attentats fameux?
Ces monstres sont impurs ; la lance qui les perce
Sort impure, infecte comme eux.
Virgile a dit en parlant de Polyphème :
Jacuitque per antrum Immensus, saniem eructans.
Pourquoi serions-nous plus sévères pour André Chénierj que pour Virgile?
Ce qui ajoute un navrant intérêt à cette der-j nière exhumation des poèmes composés à Saint-Lazare,! c'est qu'ils nous sont rendus sous la forme même oii ils ont été retrouvés, avec des intervalles remplis de prose ou des vers suspendus. Là mieux]
que partout ailleurs, on \oit le poète se livrant entièrement à l'inspiration de sa pensée, sans s'arrêter aux obstacles matériels du rhythme ou de la rime, passant par-dessus les difficultés, mais habile et soigneux à indiquer le mouvement général, plus important à ses yeux que le détail du vers ou que l'expression provisoire qu'il remplacera un autre jour. Tout cela donne un air de sincérité bien émouvante à ces travaux surpris par la mort dans leur première négligence, et la pensée même de ce qu'il y a d'inachevé en eux remplit l'esprit qui les étudie de la curiosité la plus douloureuse. Voici un ïambe, jusqu'ici inédit auquel il a manqué quelques heures de travail pour être au nombre des meilleurs et des plus accomplis. C'est une sorte d'apologue ou plutôt une série de petits apologues destinés à railler la folie de ceux qui, ayant ôté à la multitude le frein des lois , s'étonnent de ses emportements ou s'indignent de tomber ses victimes :
J'ai lu qu'un batelier, entrant dans sa nacelle,
Jetait à l'eau son aviron ; J'ai lu qu'un écuyer, noble et fier sur sa selle.
Rien armé d'un double éperon.
D'abord ôtait la bride à son coursier farouche ;
J'ai lu qu'un sage renommé, Avant de s'endormir, dans le fond de sa couche
Plaçait un tison allumé; J'ai lu qu'un Actéon, à son tour sur l'arène,
Assouvit la rage et la faim De ses chiens, par lui seul, pour bien servir sa haine,
Accoutumés au sang humain.
L'Automédon meurtri devint un Hippolyte....
Et les vers s'arrêtent là. Il devait y avoir un retour sur chacun de ces imprudents, le batelier, le sage, qui périssent dans l'incendie ou dans les flots ; mais
déjà l'inspiration amène sous la plume d'André une autre allégorie, et il abandonne le développement commencé pour courir à un sujet nouveau :
Un docte à grands projets rassembla des vipères
Et leur prêchait fraternité.
Mais, déchiré bientôt par ce peuple de frères,
Il dit : Je l'ai bien mérité ! »
Ce prédicateur trop naïf, qui prêche la fraternité aux vipères, il s'appelle légion. Tous sont morts « déchirés par ce peuple de frères ». Il en sera de même des autres :
J'ai lu maints autres faits, tous fort bons à redire;
Et tous ces beaux faits que j'ai lus, Barnave, Chapelier, Duport, les devaient lire :
Ceux-ci ne lisent pas non plus.
Barnave n'a pas lu ou n'a pas compris. Danton, Hérault de Séchelles, d'autres encore, n'ont pas lu ou ne lisent pas non plus ; ils sont morts ou ils vont mourir. Ils ont, eux aussi, jeté à l'eau l'aviron; ils ne peuvent plus dire à la barque que le flot entraîne : Évite cet écueil, arrête-toi là, dirige-toi de ce côté. L'océan populaire les emporte et les brise. Telle est la moralité de l'apologue, resté un peu obscur à la fin, dans sa rapide concision.
C'est vraiment sous cette forme que je conçois ce que les poètes appellent l'inspiration, une forme inégale, des vers interrompus, mais la verve continue, l'impulsion d'une id4e vive créant comme un courant irrésistible dans la pensée du poète, entraînant dans son flot mélangé prose et vers, tout ce qui se présente pour l'exprimer sans l'arrêter, sans la suspendre un instant. Le triage, la séparation
des éléments, se fera plus tard. En attendant, l'image et le mouvement se sont conservés intacts. Ils ne se sont attardés ni brisés sur aucun écueil vulgaire ; ils ne se sont pas dispersés en détails accessoires. Ils sont arrivés droit au but, sans rien perdre de la force qui les a lancés. Nous savons qu'il y a d'autres procédés pour d'autres poètes; nous n'en connaissons pas qui représentent d'une manière plus sincère le travail intérieur de la pensée, et c'est un des spectacles les plus curieux où l'on puisse se charmer et s'instruire, que d'assister ainsi au premier jet irrégulier, mais puissant et spontané, d'une vivante poésie.
Parfois il s'étonnait lui-même, l'enfant charmant de la poésie grecque, l'ami d'Homère et de Callimaque, le familier des héros et des muses, de la métamorphose accomplie en lui, des âpres colères qui avaient remplacé les inspirations d'autrefois, et dans des vers antiques, étonnés d'éclore au milieu d'une implacable satire, il revenait à son idéale patrie :
Diamant ceint d'azur, Paros, œil de la Grèce,
De l'onde Egée astre éclatant !
Dans tes flancs où Nature est sans cesse à l'ouvrage.
Pour le ciseau laborieux Germe et blanchit le marbre honoré de l'image
Et des grands hommes et des dieux 1
Pour s'encourager lui-même à son œuvre nouvelle de justicier, il a besoin de se souvenir que Paros, qui donne le marbre où revivent les héros, est la patrie d'Archiloque :
Mais pour graver aussi la honte ineffaçable,
Paros de l'ïambe acéré Aiguisa le burin brûlant, impérissable.
Fils d'Archiloque, fier André, Ne détends point ton arc, fléau de l'imposture.
Que les passants pleins de tes vers, Les siècles, l'avenir, que toute la nature
Crie à ^aspect de ces pervers :
« Oh ! les vils scélérats ! les monstres, les infâmes,
De vol, de massacres nourris !
Noirs ivrognes de sang, lâches bourreaux des femmes
Qui n'égorgent point leurs maris.
Du fils tendre et pieux, et du malheureux père
Pleurant son fils assassiné, Du frère qui n'a point laissé dans la misère
Périr son frère abandonné *. »
On devine aisément quel est le fils tendre et pieux, et quel est le malheureux père pleurant son fils qu'on assassine. Les deux derniers vers paraissent être une sorte d'amende honorable à Marie-Joseph. André semble savoir à ce moment quels périls son frère affronte pour lui.
Même alors cependant, et jusqu'au dernier jour, les deux frères, bien que reconciliés par le malheur, restèrent profondément divisés dans leur inspiration poétique. Nous avons vu que le rôle de Marie-Joseph, marqué d'un mot sanglant par M'"^ Roland, était de donner des plans de fêtes nationales et de composer des hymnes pour ces fêtes. 11 ne manqua pas à cette vocation, et la remplit jusqu'au bout avec moins de génie que de bonne volonté. ^aiuf\e Chant du Départ, dont l'inspiration est belle, et qui, sur le rhythme de Méhul, méritait bien de conduire nos soldats à la victoire, ses autres hymnes patriotiques sont lourds et comme saturés de la déclamation du temps. Le coup d'aile manque, les vers ne s'enlèvent que péniblement sur la mélodie qui les accompagne. On se rappelle les
i. Inédit. Nous rappelons que nous désignons sous ce nom d'inédit tout ce qui l'était avant la publication de M. Gabriel de Cliénier.
strophes déplorables sur l'entrée triomphale des Suisses de Châteauvieux , où le poète célébrait {'innocence enfin de retour: Le chantre des fêtes de la Révolution ne fut guère plus heureux dans YHymne à VÊtre suprême, composé pour la fête que Robespierre offrit à Dieu le 20 prairial, mais qu'en réalité il s'offrait à lui-même. Tandis qu'on brûlait des figures gigantesques représentant l'Athéisme, la Discorde, l'Égoïsme, et que la statue de la Sagesse se dégageait du milieu des flammes, une symphonie se faisait entendre, des groupes chantaient alternativement les strophes de l'hymne qui semblaient répondre au fameux discours du dictateur : « Français, républicains, avait dit Robespierre, il est arrivé le jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l'Être suprême. Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le crime et Timposture, etc. Elevons notre pensée et nos voix vers le grand Être qui nous donna la mission d'entreprendre nos travaux héroïques et le courage de les exécuter! » N'est-ce pas, à peu de chose près, l'inspiration même qui avait dicté au frère d'André ces tristes vers où le déisme offiiciel du temps éclate dans sa pompe glaciale, le déisme de la Terreur?
Source de vérité qu'outrage l'imposture, De tout ce qui respire éternel protecteur. Dieu de la Liberté, père de la Nature, Créateur et conservateur, etc.
Quelque gazette remplie du récit de cette fête pénétra clandestinement jusqu'à Saint-Lazare. Sous une inspiration superbe d'ironie, André prit la plume, et d'une
main rapide, presque fiévreuse, il traça le dessin d'un ïambe S accablante satire contre les triomphateurs de la fête, invocation brûlante à la justice suprême, qui souffre de tels hommages, de tels affronts ! Là encore le parallèle entre les inspirations si diverses des deux frères s'impose à l'esprit. Pas un mot, pas un trait dans l'ïambe d'André ne fait allusion au poème fraternel ; mais le contraste, par ce silence même, n'a que plus d'effet. Rarement le génie poétique d'André s'est élevé aussi haut :
Grâce à notre sénat, le ciel n'est donc plus vide !
De ses fonctions suspendu, Dieu... {le vers est inachevé)
Au siège éternel est rendu.
Il va reprendre en main les rênes de la terre.
Et ici le vers ne va pas aussi vite que l'inspiration. La raillerie, le sarcasme, puis de subites apostrophes, des élévations vers un Dieu qui ne peut être le complice de ces hypocrites, tout se succède avec une rapidité qui entraîne la prose comme dans un poétique torrent : « Il faut espérer qu'après un exil de plusieurs mois, Dieu se conduira mieux, et que sa première marque de repentance sera de punir ses nouveaux adorateurs Quoi ! Dieu tout-puissant, tu souffres que de
pareils personnages te louent et t'avouent! Tu endures la dérision avec laquelle ils te bravent et croient que tu existes quand ils vivent! » Et, reprenant avec un accent nouveau l'épigramme voltairienne des Systèmes :
Tu ne crains pas qu'au pied de ton superbe trône, Spinoza, te parlant tout bas,
1 . Inédit. Nous rappelons que nous appelons inédit tout ce qu^ l'était . avant la publication récente de M. Gabriel de Chénier. / ' t \^i/u7<-
Vienne te dire encore : « Entre nous, je soupçonne, Seigneur, que vous n'existez pas I
« Que croiront les mortels, continue le poète dans une prose haletante et comme interrompue à chaque instant par un flot de colère, que croiront-ils quand ils verront que, sous tes yeux, le nom de vertu est prononcé par des bouches qui..., de proèiie' par des bouches qui..., d'humanité, etc.? Quoi! ton œil qui voit tout pénètre dans les antres affreux où les Carrier, les Lequinio et les autres, couchés sur des cadavres, rongent
des ossements humains Tu contemples la Loire, le
Rhône, la Charente
Ton œil de leurs pensers sonde les noirs abîmes,
et tu ne tonnes pas ! Et tu laisses un pauvre diable de poète se charger de ta vengeance
C'est un pauvre poète, ô grand Dieu des armées!
Qui, seul, captif, près de la mort.
Attachant à ses vers les ailes enflammées
De ton tonnerre qui s'endort.
De la vertu proscrite embrassant la défense.
Dénonce aux juges infernaux Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence.
Hécatombe à leurs tribunaux !
Eh bien ! fais-moi donc vivre, et cette horde impure
Sentira quels traits sont les miens.
Ils ne sont point cachés dans leur bassesse obscure.
Je les vois, j'accours, je les tiens.
Y a-t-il dans la langue française de plus beaux vers que ceux-là? Connaît-on rien de plus hardi et de plus fier que le cri de ce prisonnier s'adressant à Dieu, qui semble oublier, et attachant à ses vers Vaile enflammée du tonnerre qui s'endort? Ce sont là des images que ne désavouerait pas Pindare. Quelle revanche contre
cette fête ridicule et ce dieu de théâtre dont Robespierre avait essayé de faire son complaisant ! Dans un coin de prison et déjà marqué à cette date pour l'immolation prochaine, un poète a écrit quelques lignes sur un lambeau de papier, et voici que les victimes sont vengées. Dans les frémissements de ces vers on a senti passer quelque chose comme la justice de Dieu. Certes, dans les premières années de sa jeunesse, enchantées par la poésie et l'amour, André Chénier n'avait guère arrêté sa pensée sur les grands problèmes. Il avait vécu avec les dieux de la Grèce et dans la douce ivresse de l'indulgente nature, sentie, aimée à travers ses poètes favoris. Plus tard, à l'époque où il commençait son Hermès, c'était sous l'impression des idées régnantes et de la philosophie à la mode. L'Histoire naturelle de Buffon, les expériences de Lavoisier, les théories sociales de Mably ou de l'abbé de Raynal, plus tard les rêveries à moitié scientifiques de Condorcet, avaient occupé tour à tour son esprit ; son imagination mobile en avait reçu les diverses et légères empreintes. Rien encore n'avait marqué en lui le souci des choses idéales, l'inquiétude d'un au-delà. Élève des Grecs en poésie et pour le reste disciple du dix-huitième siècle, si le nom de Dieu se présentait sous sa plume, c'était comme le synonyme de la nature ou comme la plus pâle des abstractions. Son jeune bonheur, tout au ravissement d'aimer, à la joie des beaux vers, à l'enchantement des découvertes de la science et des idées nouvelles qui devaient transformer le monde, n'avait garde de s'égarer dans un autre monde; mais voici que tout est brisé, anéanti, tout s'écroule en lui et autour de lui. L'utopie de M. de
Condoi'cet a fait place à de lugubres réalités. Condorcet lui-même, avant de tomber victime dans la sanglante arène, est devenu un sectaire. Le bonheur du genre humain semble indéfiniment ajourné : ce n'est plus la science qui est l'ouvrière du progrès, c'est la guillotine que l'on invoque. Dans cet écroulement d'un monde, dans cette profanation odieuse et cette parodie sanguinaire de ses rêves, voici qu'un grand sentiment, qui vivait obscur au fond de l'âme du poète, s'élève tout à coup avec éclat, s'élance au jour : c'est la foi à quelque chose de supérieur, qui plane invisible sur cet amas de décombres, c'est l'appel à une puissance vengeresse qui ne souffrira pas ce triomphe de ce qu'il y a de pire au monde, l'hypocrisie et la cruauté; c'est la certitude qu'un jour tout cela sera expié, que la justice aura son heure et que Dieu s'absoudra lui-même.
Nous touchons aux dernières compositions d'André, en même temps que nous approchons des derniers jours de sa vie. Ici encore la révélation que nous apporte le manuscrit de l'auteur est des plus curieuses, sinon des plus satisfaisantes pour les imaginations éprises du romanesque. Mais quoi de plus intéressant que la vérité elle-même? M. de La Touche avait réussi à créer une légende au sujet de la pièce célèbre qui commence ainsi :
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
Animent la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaie encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
On nous avait dit que c'était la dernière pièce qu'eût tracée André Chénier, et même que, par une ironie
du sort, l'ïambe avait été soudainement interrompu au quinzième vers par l'appel du geôlier. Tout cela était une pure invention. La pièce continue bien au delà du quinzième vers ; c'est une des plus longues. De plus, elle n'a pu être écrite au moment du supplice; c'est à Saint-Lazare qu'elle a été composée comme toutes les autres. M. Gabriel de Chénier montre à merveille qu'André ne put rien envoyer à son père de la Conciergerie, où il entra le 6 thermidor dans l'après-midi, et d'où il sortit dès le lendemain pour aller à la mort, avant même que sa famille fût avertie du jugement sommaire. C'est le 5 probablement, la veille du jour où il devait quitter Saint-Lazare, qu'il remit secrètement au guichetier, avec les précautions accoutumées, un paquet contenant, entre autres choses, « deux étroites bandes de papier, semblables aux marques que l'on met dans les livres, roulées très serré et d'une épaisseur à peine égale à celle d'un tuyau de plume » . C'est son dernier envoi ; mais la pièce si souvent citée, bien que la plus importante de celles qui s'y trouvent jointes, n'est pas la dernière. Encore une légende à retrancher avec tant d'autres. Il n'en est pas moins vrai que cet ïambe porte presqu'à chaque ligne l'émotion d'un pressentiment funèbre et qu'en cela du moins la légende a raison. Le poète commence à écrire avec l'idée fatale que son vers va être brusquement interrompu à la moitié par l'arrivée « du messager de mort, noir recruteur des ombres » . Ce n'est pas l'appel à l'échafaud qu'il attend, c'est l'appel devant le tribunal révolutionnaire. Il est vrai que la différence n'est pas grande. Le poète décrit la
scène tout entière, telle qu'elle se passera ; il se représente lui-même
Amassant en foule à son passage
Ses tristes compagnons reclus, Qui le connaissaient tous avant l'affreux message,
Mais qui ne le connaissent plus^ !
« Eh bien ! j'ai trop vécu ! » s'écrie-t-il. Pourquoi regretter la vie? Que regretter en elle? La justice? l'honneur? l'amitié? Où sont-elles? Où les trouver parmi les hommes ?
La peur blême et louche est leur dieu, La bassesse, la feinte. Ah ! lâches que nous sommes
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !
Mais voici que tout d'un coup il se relève de cet abattement funeste. 11 veut vivre ; il importe qu'il vive. Et un dialogue superbe s'engage entre le poète et son cœur abattu, qu'il gourmande, qu'il excite à la façon des héros d'Homère.
Moia-ir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
Non, le justicier de Dieu n'a pas fait sa tâche encore, il se doit à son œuvre. Sans cet âpre devoir qui le lie au combat, à la vie, il serait mort mille fois. Sans cette impérieuse raison de vivre, que de raisons il aurait eues de mourir !
Comme un poison livide,
L'invisible dent du chagrin, Mes amis opprimés, du menteur homicide
Le succès, le sceptre d'airain,