‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 94 sur 96 · II · texte numérisé non relu

II

Des bons, proscrits par lui, la mort ou la ruine,

L'opprobre de subir sa loi, Tout eût tari ma vie ou contre ma poitrine

Dirigé mon poignard. — Mais quoi!

Nul ne resterait donc pour attendrir l'bistoire

Sur tant de justes massacrés!

Et l'ïambe recommence implacable ; il se termine par cette apostrophe qui contient la dernière pensée d'André, et résume en un cri sublime ces quatre mois de captivité, ces quatre années de combat, cette vie pleine d'espoirs déçus, de nobles enthousiasmes profanés, toute frémissante encore, au seuil de la mort, des ardeurs d'une lutte désespérée :

Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice, Toi, vertu, pleure si je meurs.

ANDRÉ CHÉNIER (SUITE ET FIn). — SON PROCÈS, SA MORT.

Le moment était proche où ce cœur affamé de justice allait cesser de souffrir. Quand André traçait ces vers, depuis plusieurs semaines déjà sa situation légale (s'il peut s'agir de légalité dans ces temps-là' était bien changée, et le dénouement se précipitait. Le 7 prairial, l'arrêté suivant avait été envoyé à la maison Lazare :

« Le comité de sûreté générale, instruit que le nommé André Chénier a été arrêté et traduit dans une maison d'arrêt de Paris par le comité révolutionnaire de Passy, sans mandat, arrête que le dit André Chénier, dont la renommée a publié depuis le commencement de la Révolution la conduite incivique, restera en arrestation jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. — Signé: Élie Lacoste, Vadier, Dubarran, Louis du Bas-Rhin et Jagot. »

Copie de cet ordre fut expédiée au comité de Passy. Dès lors ce comité était dessaisi, A dater du 7 prai-»

rial, son prisonnier passe sous la juridiction du comité de sûreté générale; ce n'est plus un simple suspect provisoirement détenu, sa conduite incivique est formellement spécifiée. La réquisition fut exécutée le jour même, et le nouvel écrou modifié, inscrit sous le numéro 1095. Il y avait deux mois et dix-huit jours qu'André était entré à Saint-Lazare.

C'était là un événement grave dans la vie du prisonnier, un de ces faits précurseurs qui en annoncent d'autres plus graves. Comment et pourquoi cette modification était-elle survenue dans la situation d'André Chénier ? « Le comité de sûreté générale, dit l'arrêté, a été instruit que le nommé André Chénier est détenu sans mandat. » Comment a-t-il été instruit de ce fait ? Qui donc a rompu ce pacte du silence d'où dépendait la vie du prisonnier? Qui serait-ce, sinon M. de Chénier lui-même, à qui ces onze semaines de la réclusion de son fils semblaient intolérables, et qui après avoir respecté, non sans peine, l'engagement pris avec Marie-Joseph, n'y put tenir plus longtemps? Il pensa sans doute enlever l'ordre de mise en liberté de son fils, soit par l'intervention de quelque membre influent des comités qu'il ferait agir, soit par un coup d'éclat, comme un Mémoire qu'il adresserait aux autorités compétentes. Sur ce terrain très obscur encore, on ne peut s'avancer qu'avec une extrême circonspection entre les témoignages souvent contradictoires de M. Becq de Fouquières et de M. Gabriel de Chénier. Nous avons dû nous faire une vérité probable, formée sans parti pris à ces sources diverses, et dans laquelle

des assertions opposées en apparence se concilient sans trop de peine.

Que, dès les premiers jours de l'arrestation d'André, M. de Chénier le père ait fatigué les comités de ses réclamations et de ses prières, et qu'il ait par là éveillé leur attention redoutable sur un nom qu'on devait au contraire leur dérober, le fait est possible, sans être certain ; mais ce qui n'est pas contestable, c'est l'envoi du Mémoire adressé, comme il en est fait mention dans le dernier paragraphe, à la commission chargée de V examen des détentions. C'était évidemment la commission populaire instituée par décret du 25 ventôse an II pour remédier à l'encombrement des prisons, au désordre du parquet ou à la surcharge des tribunaux, chargée spécialement « de faire le recensement de tous les gens suspects » en dépôt dans les maisons d'arrêt de Paris, et de dresser deux listes, l'une contenant les citoyens qui lui paraissent injustement arrêtés et qui, d'après l'avis conforme des comités de salut public et de sûreté générale, seront rendus à la liberté ; l'autre, contenant les détenus qui doivent être, selon elle, envoyés au tribunal révolutionnaire. C'est à cette commission que M. de Chénier le père fit parvenir sa douloureuse requête, sans en donner communication à personne dans sa famille. Après avoir raconté sommairement les circonstances de l'arrestation d'André, il expose que « le citoyen André Chénier est un patriote dont la vie fut toujours irréprochable, qu'il se fit connaître et s'attira des inimitiés honorables par la franchise et le courage avec lesquels il dénonça, comme des intrigants, Brissot, Pétion, Manuel, Danton, sur les-

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quels son opinion est devenue l'opinion générale... Sous l'ancien régime comme sous le nouveau, il a vécu loin de toute ambition, dans l'étude et la retraite... Le soussigné, âgé de soixante-douze ans, reconnu pour très bon citoyen à la section de Brutus, soumet ces observations à la commission. Il espère qu'elle approuvera les représentations d'un père irréprochable qui réclame un fils irréprochable et privé depuis trois mois de la liberté qu'il n'a jamais mérité de perdre ». Cette requête était à la fois touchante et maladroite. Elle était fort vive contre le citoyen Gennot, du comité de Passy ; elle rappelait les luttes ardentes soutenues par André Chénier dans les manifestes de la Société de 1789 et dans le Journal de Paris. Sans doute elle ne visait que les noms de Brissot, de Pétion, de Manuel, de Danton; mais quel naïf avait pu oublier la polémique contre les jacobins et spécialement contre Collot-d'Herbois, à l'occasion de la fête des Suisses de Châteauvieux ? On s'exposait à réveiller de bien dangereux souvenirs dans ces âmes où s'éternisait la rancune.

La commission populaire était en relation permanente avec le comité de sûreté générale, dont elle devait prendre l'avis pour la mise en liberté des suspects les moins dangereux. Peut-il être douteux que ce ne soit par cette commission que le comité a été instruit de la détention d'André, et qu'ainsi l'imprudent Mémoire n'ait été la cause ou l'occasion de l'arrêté qui ordonna une inscription nouvelle et plus régulière de l'écrou ? Tous les éléments d'information de cette triste histoire s'enchaînent dès lors avec la vraisemblance qui sort d'une série de faits

concordants et d'inductions liées entre elles. On ne peut nous opposer la date du Mémoire, il n'y en a pas; on peut nous opposer tout au plus le fait, affirmé dans le Mémoire?, d'une captivité qui a déjà duré trois mois. D'après la date probable que nous assignons ici à l'envoi du Mémoire et qui serait dans notre pensée un des premiers jours de prairial, il n'y aurait eu que deux mois et demi d'intervalle entre l'arrestation d'André et la requête. Nous ne pensons pas qu'on insiste sur un si faible écart. Dix semaines de détention peuvent bien s'appeler trois mois sous une plume éplorée. Un autre fait attesté par la tradition de la famille trouvera tout naturellement sa place ici. M. de Chénier, confiant dans l'effet de son Mémoire, allait chaque matin à la prison en attendre le résultat. Quel ne fut pas son désespoir lorsque, le 7 ou le 8 prairial, après la communication de l'arrêté du comité, qui fut le seul résultat de la démarche de M. de Chénier et qui aggravait singulièrement la situation de son fils, le concierge, en apercevant le vieillard, lui dit rudement : « C'est donc votre fils ?.. Vous avez fait là un beau coup, je viens de recevoir l'ordre d'inscrire son écrou. » Sans doute cela signifiait que l'écrou était inscrit cette fois avec mention spéciale, mandat régulier, et que le jour du péril suprême était venu.

Je ne mets pas en doute que dès ce jour-là en effet le sort d'André Chénier n'ait été décidé. Le bruit qu'il fallait éviter avait été fait, son nom signalé. On savait maintenant qu'on tenait sous les verrous un adversaire implacable. Le prétexte seul restait à trouver pour s'en débarrasser. La chose était aisée. On

eut bientôt et sans peine l'occasion que l'on cherchait, la conspiration des prisons, qui fut inventée vers ce temps-là. Ces conspirations, qui donnaient tant à faire au bourreau, simplifiaient beaucoup la besogne de l'accusateur public. Quand il y avait un prisonnier sur le compte duquel on n'avait pas d'indices 'certains, Fouquier-Tinville disait : « Il n'y a qu'à le mettre à la première conspiration que nous ferons. » Naturellement André Chénier fut de la conspiration que les agents du comité firent à Saint-Lazare. C'était une méthode aussi expéditive et plus légale en apparence que celle des massacres de septembre pour faire le vide dans les prisons. D'ailleurs, la loi du 22 prairial, qui fonctionnait déjà, permettait de dépécher la besogne en supprimant les lenteurs inutiles. On sait que d'après cette loi, dont la minute de la main de Robespierre existe encore et que la Convention elle-même ne vota que sous sa contrainte et avec répugnance, la procédure révolutionnaire était simplifiée. Les caractères de la nouvelle justice devaient être l'inflexibilité et la promptitude. Le tribunal était composé d'un président, trois juges et neuf jurés, à la nomination du comité de salut public ; la seule peine était la mort ; les accusés seraient jugés non plus individuellement, mais en masse ; s'il existait des preuves soit matérielles, soit morales, on pouvait se dispenser de la formalité des témoins ; enfin, pour ne pas perdre de temps, on supprimait les défenseurs. L'éclat terrible de la voix de Danton défendant sa tête et assignant Robespierre à le suivre épouvantait encore ces consciences de bourreaux. Il ne fallait pas laisser se renouveler un pareil scandale. « La loi

donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes, elle n'en accorde point aux conspirateurs. » C'est d'après cette loi que devait être jugé André Chénier.

Le 3 messidor, un rapport émanant de la commission de police révéla au comité de salut public le parti que l'on pourrait tirer de cette farce lugubre que l'on appela la conspiration des prisons*. « C'est une chose démontrée, disait le trop fameux Herman dans ce rapport, que toutes les factions qui ont successivement été terrassées avaient dans les diverses prisons de Paris leurs relations, leurs affidés, leurs agents dans l'intérieur en relation avec les acteurs du dehors dans les scènes projetées pour ensanglanter Paris et détruire la liberté... Tous les scélérats qui ont trempé dans ces projets liberticides existent encore dans les prisons ; ils y font une bande à part qui rend la surveillance très laborieuse, une assemblée journalière dont toute l'existence se consume en imprécations contre la liberté et ses défenseurs... // faudrait peutêtre purger les prisons et déblayer le sol de la liberté de ces immondices y de ces rebuts de V humanité.,. La commission demande à être autorisée à faire ces recherches, pour en donner ensuite le résultat au comité de salut public. » A la suite de ce rapport, le comité prit, à la date du 7 messidor, un arrêté conforme. Les deux premiers noms qu'on lit au bas de l'arrêté sont ceux de Robespierre et de Ba-

1. Consulter, pour l'historique de la prétendue conspiration de Saint-Lazare, le récit très détaillé, appuyé de nombreux documents inédits, de M. Becq de Fouquières. Nous le suivrons fidèlement, sauf sur un point.

rère. La commission se mit aussitôt à l'œuvre ; elle commença ses opérations au Luxembourg, et sur cent cinquante-neuf prisonniers qu'elle déféra au tribunal révolutionnaire, cent quarante-six périrent sur l'échafaud dans les trois journées du 19, du 21 et du 22 messidor. Cette rapidité dans l'exécution justifiait le mot de Barère : « que le comité avait pris des mesures pour que dans deux mois les prisons fussent évacuées ». Nous citons ce mot parce qu'il prouve que Barère s'intéressait à la conspiration des prisons et qu'il en surveillait les résultats ; cela a son importance dans l'enquête sur la mort d'André Chénier, comme nous le verrons tout à l'heure.

Le 23 messidor, l'administrateur de police Faro, une des plus misérables créatures de la police de Robespierre, vint commencer des recherches à Saint- Lazare. Dès le premier jour, il manifesta ses intentions. Comme il interrogeait un prisonnier réputé patriote et lui montrait les listes toutes préparées qu'il avait dans les mains : « Voilà une centaine de noms, dit-il ; il doit y en avoir plus que cela ici. — Je ne crois pas, répondit le détenu, qu'il y ait parmi nous beaucoup de conspirateurs. — Nous en avons trouvé trois cents au Luxembourg, nous en trouverons bien autant ici. » Le commissaire se vantait ; il n'en avait trouvé que cent cinquante-neuf dans sa première mission. — Le complot qu'il organisa à Saint-Lazare fut très simple. Un prétendu comte Manini, aventurier italien, et le serrurier Coquery en furent les révélateurs complaisants. On est stupéfait en voyant sur quelles niaiseries va se jouer la vie de tant d'honnêtes gens. Tout se réduit à de vagues projets d'éva-

sion du détenu Allain, qui aurait proposé à Coquery 9000 livres « pour scier un barreau d'une fenêtre du corridor du premier donnant sur la terrasse ». Le reste consiste en propos entendus derrière les portes par Manini ou recueillis par Coquery pendant qu'il servait le repas des prisonniers. On y aurait dit par exemple, ou que « Robespierre n'était pas juste », ou bien même « que Robespierre était un scélérat », ou bien encore que « tous les détenus seraient guillotinés », sur quoi Faro s'écrie indigné que « ceux qui n'avaient aucun reproche à se faire pouvaient être sans inquiétude ». L'interrogatoire du citoyen Allain, simple instituteur, révèle un caractère et de l'esprit. On lui demande « quel est le citoyen auguste duquel il s'informe souvent dans ses lettres » , il répond « que c'est son frère, et qu'il s'appelle Auguste ». — On lui demande « quelles sont ses opinions sur Robespierre ». Il répond « qu'on n'a point d'opinion en prison ».

Tel fut le point de départ bien modeste de l'affaire. Dès le lendemain, 24 messidor, l'administrateur de police fit son rapport au comité de sûreté générale sur le nommé Allain et ses trois complices, « accusés d'avoir tenu des propos infâmes contre les représentants fidèles à la cause du peuple, d'avoir cherché à semer l'alarme dans la prison, et d'avoir offert 9000 livres à l'un des dénonciateurs pour favoriser un projet d'évasion ». Le comité de sûreté générale en référa au comité de salut public, qui enjoignit à la commission de police de faire toutes les recherches nécessaires à Saint-Lazare, afin de découvrir les autres conspirateurs; en d'autres termes, de rattacher à ce petit groupe des quatre accusés

tous les modérés et aristocrates de la prison, et d'en finir avec eux en dressant des tables de proscription. Aussitôt Lanne, l'adjoint d'Herman, se rend à Saint- Lazare, où il revient plusieurs jours de suite ; il y fait consciencieusement la besogne qui lui a été demandée, en collaboration avec le greffier Ridon, les dénonciateurs Manini, Coquery, à qui s'étaient adjoints deux réfugiés belges, Jaubert, et enfin le concierge Verney, qui l'aidait dans cette tâchée Herman, le président de la commission de police, venait de temps en temps assister aux séances et presser les opérations, ajouter des noms aux listes. C'est même par son ordre exprès qu'un jour les noms de Roucher et d'André Chénier furent ajoutés aux listes déjà dressées par les délateurs. Cette intervention personnelle d'Herman est digne d'être notée au passage : elle révèle un mot d'ordre qu'on exécute. Ce qui nous frappe également dans ce supplément de liste réclamé par Herman, c'est la note étrange qui accompagne le nom d'André. On l'accuse « d'avoir recelé les papiers de l'ambassadeur d'Espagne et de les avoir soustraits aux recherches du comité de sûreté générale ». On suppose qu'il s'agissait de correspondances échangées entre certains membres du parti constitutionnel et le chevalier d'Ocariz, le chargé d'affaires d'Espagne, qui.

1. Ce fut l'occasion d'un trafic abominable et d'un marebandagc sans pudeur. Il y eut entre les délateurs et certains détenus comme une enchère secrète de grâces. On raconte que la duchesse de Fleury, la jeune captive du poète, et Montrond obtinrent d'être effacés moyennant une somme de cent louis; une bouteille d'eau-de-vie, offerte à propos à Robinet, sauva le comédien Joly. Les nommés Duroure, Martin, Poissonnier père, Delmas, Duparc, Legaie, Pardailhan, Glatigny, Hassolay et sa fille, furent mis à contribution, et c'est par le même moyen que Millin échappa à l'échafaud.

au nom de son pays, était intervenu auprès de la Convention en faveur de Louis XYI. — Mais la note sur cette correspondance secrète avec un ministre étranger, d'où pouvait-elle provenir, sinon du bureau des relations extérieures, et qui dirigeait alors cette partie de l'administration? Le nom de Barère, ici encore, s'offre naturellement à la pensée.

Quel singulier mélange d'accusations disparates sur ces listes dressées par les dénonciateurs, et dont le titre général mérite d'être retenu ! « Noms des détenus que nous croyons en notre âme et conscience être des ennemis du peuple et ne pas aimer le gouvernement actuel de la République française ». Suivent des noms de prêtres, de nobles, de magistrats, de femmes en très grand nombre, en tout quatre-vingt-deux personnes vouées à la mort, leur existence étant devenue du jour au lendemain un danger public. Voit-on d'ici Robespierre, Couthon, Collot-d'Herbois et les autres, dans la salle du conseil, derrière un rempart de cent mille baïonnettes patriotes, tremblant à la pensée que Roucher, André, les frères Trudaine, vont s'évader de Saint-Lazare, et, comme disent les rapports de police, procéder au massacre des patriotes, à regorgement de la Convention et à la ruine de la liberté ! C'était une plaisanterie sinistre pour tous les accusés ; mais elle était particulièrement féroce à l'égard de quelques vieillards, de deux femmes surtout, qui furent de la première fournée de Saint-Lazare : l'abbesse de Montmartre, âgée de soixante-douze ans, et M"'^ de Meursin, atteinte d'une paralysie aux jambes. <t J'ai vu, disait Sirey, j'ai vu ces deux victimes descendre du tribunal pour aller à l'échafaud ; on portait

l'une, on traînait l'autre. » Ce fut le 2 thermidor, à la dernière visite de Lanne à Saint-Lazare, que la liste générale fut arrêtée, puis remise à la commission de police qui l'adressa, selon la règle, au comité de salut public.

Nous sommes au 4 thermidor. Ici se place une tradition de famille très touchante, très vraisemblable à notre sens, à laquelle nous ne faisons pour notre compte aucune difficulté d'ajouter foi. La mort d'André Chénier fut un assez grand et terrible événement dans sa famille pour que les circonstances les plus dramatiques en aient été conservées dans la mémoire de deux générations, l'une spectatrice impuissante et témoin direct, l'autre séparée de l'événement par un si petit nombre d'années. Tandis que Marie-Joseph se jetait avec la plus vive ardeur dans la conspiration qui allait éclater à la Convention contre la dictature de Robespierre, et dont le succès sauvait la vie d'André, M. de Chénier le père apprenait par le guichetier fidèle ce qui se tramait à Saint-Lazare. Il essaya de voir son fils. Le nouveau concierge Verney lui refusa brutalement la porte. Le temps pressait : les listes fatales étaient dressées, elles étaient même parties ; d'une heure à l'autre, les accusés allaient être appelés devant le tribunal. Il savait que dans cet intervalle si court, pendant que les listes étaient encore entre les mains du comité, l'intervention d'un membre pouvait y faire rayer un nom, que ce délai passé tout espoir était détruit. Il parait bien que cette chance n'était pas trop chimérique, puisque dans le passage de Saint-Lazare au tribunal trois noms furent rayés sur la liste par le

comité : le ci-devant prince Charles de Hesse, Barbantane, ex-comte^ et un détenu surnommé Égalité. Pourquoi le nom d'André ne serait-il pas rayé aussi ? Dans ces crises suprêmes, quoi de plus naturel que de se rattacher à un dernier effort, à une imploration désespérée? Écoutons maintenant le récit que nous fait le dernier représentant de la famille. «Ne pouvant plus supporter son anxiété, M. de Chénier père résolut d'aller solliciter Barère. M'"^ de Chénier, qui partageait à cet égard les idées de Marie-Joseph, essaya, mais en vain, de l'en détourner — Barère, suivant sa coutume, fut froid et poli ; ses réponses aux sollicitations du vieillard étaient vagues, évasives ; mais M. de Chénier insista, devint pressant, et demanda une solution nette et précise. C'est alors qu'il arracha de Barère ces mots redoutahles : Votre fils sortira dans trois jours. Le pauvre père prit à la lettre cette promesse, qu'il crut bienveillante, et revint chez lui soulagé et plus tranquille. » Trois jours après, André montait sur l'échafaud. — La famille a-t-elle tort de voir dans ces paroles ambiguës de Barère une menace enveloppée, quelque chose comme une politesse meurtrière ? Si ces paroles ont été réellement dites au vieillard, j'avoue que je n'y puis voir autre chose.

M. Becq de Fouquières, si exact d'ailleurs, si bien informé, ne veut pas admettre la réalité de ces paroles de Barère ou du moins le sens qui s'y attache naturellement. J'estime qu'il met trop d'importance à la discussion d'un pareil détail ; et bien que ses raisons pour ne pas l'admettre soient ingénieuses, elles ne m'ont pas convaincu. Qu'on m'entende bien. Je ne tiens pas le moins du monde à charger la

mémoire de ce triste personnage d'un crime de plus. Le nom d'André était porté sur les listes de la conspiration de Saint-Lazare, et dès lors son sort était fixé, à moins d'une intervention puissante. Rien ne prouve péremptoirement que c'est à l'instigation de Barère que le nom d'André a été introduit deux jours auparavant sur une liste supplémentaire par le président de la commission de police, Her man ; rien ne prouve non plus le contraire. Laissons donc ce premier fait dans l'indécision où il demeurera sans doute éternellement. Laissons aussi à la responsabité collective du comité, en attendant un plus ample informé qui ne viendra pas, l'odieuse pensée qui envoya André Chénier à la mort. « Les conspirations des prisons, nous dit le dernier historien de la Terreur, servaient à englober tous ceux dont on voulait se débarrasser sans motif suffisant. » Or parmi les membres du comité de salut public, combien s'étaient sentis cruellement atteints par la parole vengeresse ou le vers enflammé d'André, depuis Robespierre, dénoncé comme l'ami des quarante galériens de Châteauvieux, jusqu'à Collot-d'Herbois ! Barère, après son discours emphatique et ridicule du 7 pluviôse an II, avait été l'objet particulier des railleries d'André, qui mettait sous les yeux des Muses indignées

Le sot fatras du sot Barère.

Plusieurs fois, avec une prédilection fatale, ce nom revenait sous sa plume et probablement aussi dans ses conversations, à Paris, à Versailles, très certainement dans la prison, remplie de délateurs. En fallait-il davantage pour le désigner aux rancunes du comité,

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unanime à proscrire un pareil adversaire? En définitive, quelqu'un a tué André Cliénier. Est-ce Robespierre? Collot-d'Herbois? Couthon?Barère? Il importe peu, et j'inclinerais à croire que tous se sont trouvés d'accord sur ce point; mais, à supposer que Barère n'ait pas eu de part directe et personnelle dans cette désignation, pouvait-il l'ignorer? Pouvait-il ne pas savoir, quand il reçut la visite du père, que le nom du fils était portjé sur la liste? 11 ne s'agissait pas d'un inconnu, du premier venu. Le Feuillant de 1791, l'adversaire des Jacobins, le frère du conventionnel Marie-Joseph, un nom pareil, en quelque temps que ce soit, ne passe pas obscurément.

Recueillons ici un témoignage autorisé qui détermine très exactement la part des responsabilités ^ « Spécialement pour la conspiration des prisons, cette nouvelle forme d'égorgement des prisonniers avec rhypocrisie légale, Fouquier-Tinville démontra plus tard d'une manière accablante qu'il n'avait été que l'exécuteur des ordres du comité de salut public. C'est le comité qui lui commandait ces exécutions en masse au delà même de ce qu'il avait fait ; c'est le comité qui, par les arrêtés du 2 et du 3 thermidor, lui envoyait une liste de quatre cent soixante-dixhuit accusés avec ordi^e que les y dénommés soient mis à V instant en jugement, A cela on répond que ces sortes d'affaires ne regardaient après tout que le bureau de police générale, composé de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just, ainsi que le soutint plus tard Billaud-Varennes dans l'intention de

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