M. Wallon, la Terreur ^ toiiiu II, page
se disculper; mais Fouquier-Tinville a nié formellement que ce bureau fût un établissement distinct et séparé du comité. « Tous les ordres, dit-il dans son procès, m'ont été donnés dans le lieu des séances du comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient intitulés : Extraits des registres du Comité de salut public^ et signés de plus ou moins de membres de ce comité. » Il semble même, comme M. Campardon le fait remarquer, que dans les derniers temps Robespierre n'ait paru que rarement dans le comité. Carnot était absorbé par l'administration de la guerre; Saint-Just rêvait et bâtissait Sparte dans ses rêves. Les membres vraiment actifs et dirigeants au moment de la conspiration des prisons étaient précisément Barère, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois. De quelque côté que l'on se retourne, la sinistre et doucereuse figure de Barère apparaît toujours. Je ne vois pas un seul motif sérieux de répudier la tradition rapportée par M. Gabriel de Chénier, attribuant à cet homme fatal une part directe de responsabilité dans la désignation de l'illustre victime, et la connaissance très exacte du sort qui attendait André, quand il répondit, le 4 thermidor, aux supplications du père : « Votre fils sortira dans trois jours ». En prononçant ces paroles, Barère ignorait-il donc ce qu'elles signifiaient? Prévoir ainsi, c'est savoir.
Une consolation nous reste dans cette déplorable affaire. Il paraît bien démontré maintenant, par l'analyse des pièces et des documents judiciaires, que la visite de M. de Chénier père au 4 thermidor n'a eu aucune influence sur la destinée de son fils. Sa mort était irrévocablement décidée à cette date dans
la pensée du comité du salut public. — Je n'en dirais pas autant des démarches faites au commencement de prairial et du Mémoire à la commission chargée de r examen des détentions. Quoi qu'il en puisse coûter de le croire, j'ai Jjien peur que cette tentative de prairial, cette agitation si intempestive, n'aient interrompu fatalement la période de silence pendant laquelle on put espérer que le poète serait oublié dans sa prison. Cela expliquerait d'ailleurs les regrets passionnés, presque les remords si touchants du père, et cette légende persistante d'une imprudence funeste qui vit encore dans la famille et que M. de Vigny a consacrée ^
Le reste de notre récit sera court. Nous ne pouvons mieux faire que de résumer l'historique du procès, tel qu'il est établi d'après les pièces officielles. Il y eut trois fournées à Saint- Lazare; André Chénier fut de la seconde. Le 5 thermidor, on vint chercher à la prison les vingt-cinq premiers prévenus, dont vingt et un furent jugés dès le lendemain et presque immédiatement exécutés. Quatre femmes s'étant déclarées enceintes, les nommées d'Hinnisdal, Joly de Fleury, Meursin et de Saint-Aignan, il fut sursis, pour trois d'entre elles, à l'exécution. Seule, M'"^ de Saint-Aignan eut la vie sauve. Le 6 thermidor, les huissiers du tribunal révolutionnaire se présentèrent de nouveau, porteurs de l'acte d'accusation et de l'ordonnance de prise de corps contre vingt-sept autres prévenus, parmi lesquels André Chénier et
1. Stella, chap. xxx, xxxi, xxxii, xxxiii, xxxv. M. de Vigny a choisi pour la scène de son roman la maison de Robespierre, afin d'y taire jouer plus à l'aise tous ses persomiages.
on CHAPITRE XI
Rouclier. En quittant Saint-Lazare, André embrassa ses amis les plus cliers, les frères Trudaine, qu'il eut peut-être la joie de croire sauvés et qu'il ne devançait que de vingt-quatre heures. Conduit avec les autres prisonniers à la Conciergerie, il fut remis entre les mains du concierge Toussaint Richard par l'huissier du tribunal, Urbain-Didier Château.
On communiqua presque aussitôt aux prévenus l'acte d'accusation collectif, dans lequel étaient énumérés, sous la signature de Fouquier-Tinville, leurs prétendus crimes. Tous étaient accusés de complicité dans la ridicule conspiration « dont Allain, Selle et Isnard étaient les chefs ». Une mention spéciale était faite aux noms de Roucher et de Chénier, « écrivains stipendiés du tyran, pour égarer et corrompre l'esprit public et préparer tous les crimes du despotisme et de la tyrannie. N'étaient-ils pas en 1791 et 1792 les salariés de la liste civile et les mercenaires du comité autrichien T^our provoquer en les diffamant la dissolution des sociétés populaires et la proscription de tous les patriotes qui en étaient les membres ? N'étaient-ce pas eux qui, émules des Royou, des Fontenay, des Durosoy, rédigeaient le Supplément du Journal de PariS) où l'on préparait la contre-révolution ? » On voit par ces dernières lignes de quel côté partait le coup qui frappait André Chénier. Le vrai, le seul grief était sa lutte héroïque contre les Jacobins ; mais, par une singulière confusion, on mettait de plus à sa charge le dossier de son frère Sauveur, détenu à la Conciergerie depuis deux mois, et cette erreur se reproduisait dans l'indication de ses titres et profession : « André Chénier, âgé de trente et un ans, né à
Constantinople, homme de lettres, ex-adjudant général chef de brigade sous Dumouriez. » On a expliqué de la façon la plus plausible la cause de cette confusion. Quand le comité de salut public eut renvoyé au tribunal la liste des prévenus de Saint-Lazare, avec ordre d'instruire immédiatement, Fouquier-Tinville adressa à la commission populaire un double de ces listes pour avoir des renseignements sur les personnes qui y étaient portées; en même temps il fit demander aux employés du greffe les dossiers relatifs aux prévenus. Il paraît démontré qu'il n'y en avait pas au nom d'André, sans doute parce qu'il avait été arrêté sans mandat et détenu par simple mesure de sûreté générale. On ne trouva au nom de Chénier que le dossier 2290, qui était celui de Sauveur; on l'envoya par mégarde à l'accusateur public, qui, sans en prendre autrement de souci, y puisa les faits relatifs à Sauveur et les amalgama d'une façon telle quelle avec les renseignements transmis par la commission populaire. — Quand l'acte d'accusation fut communiqué à André, il réclama contre les qualifications qu'on lui donnait à tort. Averti de cette réclamation, Fouquier-Tinville se contenta de rayer sur l'acte d'accution collectif tout ce qui concernait Sauveur Chénier, sans se préoccuper davantage de l'identité du prévenu. Il savait d'ailleurs qu'il ne se trompait pas sur la personne ; il savait par les communications verbales du comité que c'était bien André Chénier que l'on voulait, lui seul qui était le vrai coupable, désigné pour le tribunal, marqué pour la mort.
Le lendemain 7 thermidor, à neuf heures du matin, les vingt-six accusés montèrent sur les gradins, dans
la salle de la Liberté, au Palais de justice. Ce jour-là Coffinhal présidait ; de Liendon portait la parole au nom de l'accusation. Il y avait, selon la règle établie, trois juges et neuï jurés de jugement. On entendit comme témoins le fameux Manini, le serrurier Coquery, Degrouettes, homme de loi, détenu à Saint-Lazaze. Les débats ne furent pas longs. On sait que la loi de prairial avait supprimé le droit de défense : la conscience des jurés patriotes suffisait pour faire la lumière, et la seule peine était la mort. Pour simplifier encore les formalités, on avait imaginé de dresser d'avance, sur un imprimé, le procès-verbal de la séance ; on avait même rédigé d'avance le jugement. Le procès-verbal que l'on a conservé reproduit l'erreur relative à André Chénier, ex-adjudant général, et n'a pas même été modifié, ce qui prouve bien la manière dont les choses se passaient, puisque ce n'est pas à l'audience, sur la réponse d'André Chénier, que cette qualification fausse a pu lui être donnée ; mais sur la minute du jugement, séance tenante, le président a biffé trente lignes. — C'est ce même président Coffinhal qui, deux mois auparavant, avait fait la réponse si connue à Lavoisier en le condamnant à mort. Comme celui-ci lui demandait un délai de quinze jours avant de mourir pour achever une expérience utile à la République, Coffinhal, blessé dans son orgueil de patriote, s'écria fièrement que la République n'avait pas besoin de chimiste. Elle n'avait pas besoin de poètes non plus; surtout elle n'avait pas besoin d'Aristophanes. Ces gens-là sont incommodes, ils font du bruit et gênent les bourreaux. — Est-il besoin d'ajouter que la sentence portait la mort?
Dès le soir de ce même jour, les condamnés furent conduits à la place de la barrière de Vincennes, où se faisaient depuis quelques semaines les exécutions. Il était six heures. André monta sur l'échafaud le second, après Roucher. Le corps des victimes fut inhumé dans le cimetière de Picpus. — Ce ne fut que par les journaux du lendemain que Marie-Joseph, en parcourant la liste des victimes frappées la veille, connut le sort de son frère. Il était à ce moment chez son ami le représentant Isoré, avec lequel il se concertait pour l'attaque qu'ils allaient diriger contre Robespierre. Le lendemain était le 9 thermidor. Deux jours de gagnés, c'eût été la vie, et quelle vie ! — Autour des morts illustres l'imagination travaille, il se crée des légendes. On a raconté que Chénier et Roucher, réunis dans la même charrette, se consolèrent en poètes et charmèrent le triste voyage en récitant à eux deux la' première scène àAndromaque . Pure invention. Ceux qui auraient pu entendre les deux poètes, ce jour-là, ne sont pas revenus pour dire ce qu'ils avaient entendu. Il en est de même du mot fameux que l'on rencontre pour la première fois dans les notes du poème de Loizerollesfds, écrit en l'honneur de son père, compagnon de prison d'André Chénier et mort comme lui. « Je n'ai rien fait pour la postérité, » aurait dit André ;puis, se frappant le front, il aurait ajouté : « Pourtant j'avais quelque chose là. » La plupart de ces mots adressés à la postérité ont une origine suspecte. D'ailleurs quand à trente et un ans on laisse un si grand nombre de pièces achevées, des fragments admirables et des pages à la Tacite, on n'en est plus à chercher son génie. On peut
regretter d'en laisser l'expression incomplète; mais on sait que ce quelque chose quon avait là est arrivé à la vie de l'art, et que cette vie ne s'éteint pas.
Le coup qui frappa André Chénier frappa au cœur son père qui ne lui survécut que quelques mois. Marie- Joseph, pour qui sa mère avait toujours eu une certaine préférence, se retira auprès d'elle après le 9 thermidor, et tous les deux confondirent leur inconsolable douleur; mais il arriva bientôt que cette douleur même ne fut pas respectée et qu'on tenta de l'empoisonner. Les anciens rédacteurs du Journal de Paris, auxquels se joignirent même d'anciens conventionnels, poursuivirent Marie-Joseph de leurs attaques les plus violentes. « On osa lui jeter à la face le sang de son frère. » L'ancien conventionnel André Dumont se distingua par sa haine dans cette odieuse querelle, que les rancunes politiques de Michaud devaient reprendre plus tard et que les partis ont éternisée. Qu'il nous suffise d'opposer à cette triste conspiration d'ennemis sans pitié, qui voulaient changer une divergence d'opinions en un fratricide, cette lettre de M'"^ Chénier, adressée à un journal du temps le 16 décembre 1796 : « Je viens de lire avec indignation dans un journal les atroces calomnies vomies contre mon plus jeune fils par l'infâme André Dumont, reste impur de ces brigands qui ont couvert la France de larmes et de sang. Dans ces temps affreux, quand deux de mes enfants gémissaient au fond des cachots, l'un par les ordres de Robespierre, l'autre par ceux d'André Dumont, Marie-Joseph Chénier, seule consolation de sa famille, ouvertement proscrit par Robespierre et ses complices, n'a cessé de faire des démarches pour ses frères infor-
tunés; elles n'étaient que trop infructueuses, ainsi que celles de son père. Le vertueux André périt assassiné le 7 thermidor. Sauveur, son frère, eût péri de même sans le grand événement qui arriva deux jours après; Marie-Joseph, hautement menacé, les aurait suivis. Ses parents et ses amis savent qu'il s'était muni d'un poison violent pour ne pas tomber aux mains des tyrans sanguinaires, dont il ne parlait à toutes les époques qu'avec horreur. Un de ceux qu'il méprisait leplus,AndréDumont,oseraccuser aujourd'hui d'avoir abandonné sa mère. Ah! bien loin de l'avoir abandonnée, il lui donne chaque jour de nouvelles marques de sa tendresse fdiale : c'est lui qui me tient lieu de tout, et je lui donne publiquement ce témoignage authentique, afin de soulager mon cœur maternel et de confondre ses calomniateurs. » Ce cri d'une mère sera la meilleur justification de Marie-Joseph auprès de la postérité.
Il nous resterait, en terminant, à nous demander ce que serait devenue cette belle destinée si fatalement interrompue, comment elle se serait continuée et développée, si la chute de Robespierre avait eu lieu deux jours plus tôt. Mais quelle tentative présomptueuse que de deviner, même par de lointaines inductions, ce qu'eussent été les œuvres promises par une aussi précoce jeunesse à la vigueur croissante du génie, comment se serait achevé ou transformé ce noble esprit, à travers le Consulat et l'Empire, jusqu'aux brillantes et fécondes années de la Restauration ! 11 eût été l'initiateur des nouvelles générations à l'étude de la belle antiquité, quelque chose comme un chefdu chœur, illustre et honoré parmi les jeunes poètes. Sans doute on
aurait vu son astre à son zénith rencontrer au ciel de la poésie les astres naissants de Victor Hugo et de Lamartine, et sous cette conjonction propice, qui peut dire de quel éclat ces rayons fraternels, un instant mêlés et confondus, auraient illuminé la première moitié du siècle ?