‹ La fin du mondeChapitre 15 sur 29 · JENNY · texte numérisé non relu

JENNY

siers interceptent le jour; c'est à peine si on entend au loin le sourd murmure de la rue. Et Jenny s'assit près de lui ; et elle passa sa blanche main dans ses cheveux , et elle lui dit de ces mots qui font mourir lorsqu'ils sortent d'une bouche qu'on aime. Mais ces mots étaient sans attrait; elle en avait autant pour tout le monde.

Elle se leva; elle ôta sa cornette, puis le ruban qui serrait sa taille; puis elle se prit à rire et revint près de lui. Son regard brûlait... singulière fille, elle joue avec la passion, La voilà qui fredonne une chansonnette.

Mais Brémond était immobile sur sa chaise. Il la regardait d'un air de peine et d'intérêt.

Que lui a-t-il dit? Elle baisse les yeux, elle pleure!... Qu'a-t-il pu lui dire?... Quelques mots vagues.... Il lui a parlé d'avenir.... de

jeunesse follement dissipée de vieillesse

précoce. . . puis le désespoir. . . puis l'hospice. . . Et Jenny a répondu en fondant en larmes : u Ne m'y fais pas penser; laisse-moi m'étour- « dir. )'

JENNY. iTS

Il l'attire doucement sur ses genoux. C'est le moment des confidences.

« — Une faute? » dit-il.

EtJennyrépond:((Oui, » d'une voix éteinte. Il la presse encore, et elle lui dit tout.

C'est le manège des vieilles coquettes de vanter leurs premiers amants. Exagérer ce qu'ils furent, c'est donner une haute idée de ce qu'elles ont été, et les novices se prennent à ce piège; mais Jenny était jeune; Jenny appartenait à Brémond, à qui l'aurait voulue; en vantant l'homme qu'elle avait aimé, Jenny était franche.

Elle était fille d'un bon fermier des environs de Paris. M. le curé disait qu'elle ferait l'orgueil de ses parens, car elle savait par cœur son catéchisme, elle cheminait toujours les yeux baissés , et une double épingle tenait son fichu fermé sur son sein. A seize ans, Jenny fraîche et innocente comme un bouton de rose, fut demandée en mariage par un jeune cultivateur de Beaumont. Son père la consulta avant que de donner sa parole; il

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lui dit qu'elle aurait une chaîne d'or, des robes à souhait, une douce vie, et elle consentit à tout sans savoir ce qu'elle promettait. Non loin de l'Ile-Adam, sur les bords de l'Oise, pure et belle rivière qui baigne des sites dignes d'un soleil du midi, est une vallée délicieuse jetée au milieu des bois. Les moines de l'ordre de Citeaux en avaient fait un paradis ; l'abbaye du Val passa aux mains d'un homme de l'empire , qui en fit un rêve. Aujourd'hui les bosquets ne sont plus alignés par de savantes mains; la trace des longues allées recouvertes de sable, s'est perdue au milieu des arbres du parc que l'art disputait à la nature, et que la nature a reconquis; mais cette ruine vivante est plus belle que lorsque vingt jardiniers étaient occupés à régulariser ses poétiques mouvemens , et lorsque Regnault convoquait tout Paris à ses pompeuses fêtes. Souvent, un tulipier chargé de feuilles festonnées et de fleurs élégantes, vous apparaît parmi les ronces de la forêt; souvent, en vous enfonçant dans les profon-

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deurs du bois , vous rencontrez un kiosque de marbre , un débris de colonne , un reste d'ogive, cachés sous un vaste rideau de verdure, et vous éprouvez ce que l'âme la plus délicate peut souhaiter dans l'émotion, un sentiment vague et mal défini.

C'est là que Jenny, élevée par une vieille tante, loin de la ferme de son père, allait à la danse. Un jeune homme, qui n'était pas son prétendu, s'y trouvait toujours près d'elle; et le soir, en regagnant sa demeure, Jenny se surprenait pensant au jeune homme. Il avait un doux parler, un doux regard, elles filles de son village disaient qu'heureuse serait celle qu'il prendrait pour femme.

Sans le vouloir, Jenny lui accorda un premier rendez-vous. Il lui avait dit que les bois de Villiers étaient pleins de violettes; l'innoeente fille y alla seule, aux premiers rayons du soleil, et elle l'y trouva. Quand elle voulut retourner chez sa tante, l'ombre commençait à gagner les vallées, et elle s'étonna que la journée eût passé si vite, et elle nere-

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gretta pas d'avoir manqué l'heure de la danse.

Elle avait vu approcher avec un désir cu<rieux le jour de son noariage; et maintenant la prompte venue de ce jour lui était insupportable. Elle ouvrit son cœur à son père; le digne homme se prit à pleurer. Il lui dit que la grêle avait détruit sa récolte ; que le percepteur le faisait poursuivre parce qu'il ne pouvait pas payer ses premiers six douzièmes, et que le prétendu de Beaumont pouvait seul le sauver.

Jenny courut chez le percepteur; elle le conjura d'accorder quelques jours de répit à son père; mais l'homme du fisc, qui gagnait beaucoup moins à être payé qu'à ne l'être pas, fut inexorable. Sa recette était l'une des meilleures de France ; il expropriait annuellement une centaine de paysans.

Le prétendu de Beaumont offrait sa bourse ; désespéré, le beau jeune homme de Viiiiers chercha à vendre son petit héritage pour secourir le père de Jenny ; la conscription vint le frapper; il tira un bon numéro; par mal-

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heur, une vingtaine de fils d'électeurs furent déclarés, par M. le préfet^ impropres au service, et le paysan fut obligé de mettre en poche son numéro devenu trop faible, et d'endosser l'habit bleu.

Aucun acquéreur ne s'était présenté pour le petit héritage , et l'homme du fisc avait jeté le père de Jenny hors de sa ferme. La pauvre petite suivit son amant à Paris; candides comme la misère, ils se présentèrent tous deux à un officier municipal, et ils le prièrent de les unir ; mais l'officier leur répondit trèspoliement que, dans ce pays de liberté, un soldat n'était pas libre de se marier sans le consentement de son colonel. M. le colonel prit Jenny sous le menton, la trouva jolie, lui dit deux ou trois galanteries, et refusa tout net son consentement, parce qu'avec cinq centimes par jour de haute paie, un soldat qui est amoureux n'a pas de quoi nourrir sa femme.

« — Ensuite ? » demanda Brémond ,

« — Me voilà! » dit Jenny en pleurant.

OHAPITmS ZTIIZ.

Lk cousin d'un homme en relief vient d'être promu à un emploi éminent; il convoque ses amis chez Laiter : parmi les trente convives, il n'en est pas un qui n'ait place au budget ; celui-ci inspecte les finances au foyer de l'Opéra, celui-là taille des plumes aux relations extérieures; cet autre n'avait pas de vocation décidée; on lui dit à l'oreille

de faire une brochure sur les beaux-arts, et on entassa aussitôt quatre ou cinq débris de statues dans un coin de monument dont on le nomma conservateur; ces trente capacités coûtent, l'un portant l'autre , cent mille écus de rente à la France. C'est la contribution de trente villages.

Un goût exquis a présidé au choix des mets; tout ce que le Mans et le Périgord ont de richesses y est prodigué : les deux mers et le lac de Genève ont été mis à contribution ; l'art a cultivé à grands frais ces fruits d'un autre hémisphère... Quand vint le quartd'heure de Rabelais, le cousin du sous-secrétaire en fut à peine quitte pour un billet de banque, sur quoi le fisc préleva un modeste droit de cinq ou six livres pour huit paniers de Médoc.

A dix pas de là, une trentaine de petits producteurs étaient rassemblés autour d'une table qui succombait sous le poids des brocs et des viandes. C'était la noce d'un ouvrier de faubourg. On dansa toute la nuit, et l'on

eut pour rafraîchissemens un vin aigre et douteux récolté dans la vallée de Montmorency. Au point du jour, le marié déboursa cent cinquante livres , amassées à la sueur de son front, sur quoi le fisc préleva à-peu-près le tiers.

Durand était fils d'un pauvre commis qui avait vécu dix ans de régime pour lui donner ce qu'on appelle une éducation. Son esprit était prompt et ouvert; il avait beaucoupjlu, un peu vu et passablement réfléchi. Plein de l'idée que dans l'état social chacun a sa place marquée, il vint chercher la sienne à Paris. Par malheur, Durand n'était le bâtard de personne. Grâce à un long remuement d'humbles amis qui, de proche en proche, allaient aboutir jusqu'à un garçon de bureau, il obtint une audience de monsieur le chef de division.

Celui-ci le reçut fort poliment, alla jus-

qu'à lai oflVir du tabac , et lui demanda ce qu'il savait faire. Durand s'empressa de tirer ses longs certificats de capacité, puis il dit que toute son ambition se bornant à vivre, s'il obtenait un emploi de cinquante louis il s'estimerait plus heureux qu'un roi détrôné. M. le chef sourit, et il fit une foule d'observations dont la première était aigre-douce et la dernière un peu plus qu'impertinente. Durand suait dans sa cravate. M. le chef finit par le congédier en lui disant :

« — Mon cher monsieur, on ne se prc- (( sente point ici quand on n'entend rien aux « finances. Allez faire votre apprentissage.

M — Monsieur, » répondit Durand, i< je « compte moi-même tous les samedis avec (( ma blanchisseuse.

Et M. le chef ne comprit pas.

Un beau jeune homme, sot comme un Adonis, ne comptait pas lui-même avec sa blanchisseuse , mais il jouait de la quinte comme un ange... Or, la quinte est l'âme du quatuor , et l'on trouve rarement de bonnes

quintes; le rôle est si modeste que personne n'en veut. M. le chef, fougueux beethoveniste, donna à l'Adonis une recette en Champagne , en lui disant : « Vous prendrez un (( commis qui fera votre besogne pour douze » cents livres. » Et le beau jeune homme joue tous les soirs de la quinte chez M. le chef.

Honni soit qui mal y pense! Voici deux histoires d'hommes.

L'un... son nom ne fait rien à l'affaire... L'un est né avec cent mille francs de patrimoine qui attirèrent, par un mariage^ cent autre mille francs. Il a vécu assez mal avec sa femme ; il n'a obligé personne , a eu tous les vices qui ne sont pas écrits dans le Code pénal, et n'a jamais senti dans son âme le moindre mouvement de vertu. C'est l'honnête homme.

L'autre n'avait rien ; sa femme ^ ses enfans.

ANOMALIES. iQii

ses amis n'en parlent qu'avec des larmes. Il fit une faute ; la justice l'envoya à Brest. C'est le scélérat.

Pourquoi cela?., parce que la société ne demande que des vertus négatives,

Puisse ceci n'être pas une vérité !.. Otés le vice et la misère du grand nombre, l'édifice social s'écroulerait comme une voûte dont on aurait retranché la clef. li n'est pas une institution qui ne soit faite dans l'intérêt du privilège , pas une industrie qui ne soit fondée sur un vice ou sur une passion.

« Brémond, c'est avoir l'esprit trop cha- « grin. Comptez-vous pour rien les bureaux « de charité et les prix Monthyon? »

Il eut la curiosité de voir les deux choses de près. Paris renferme quatre-vingt mille indigens, reconnus pour tels, sans parler des honteux qui souffrent et meurent à Finsu des bureaux. La charité municipale distribue à chacun trois pains et un fagot par hiver. C'est l'amortissement affecté à la dette; en d'autres termes, c'est un tuyau de pompe destiné à mettre la rivière à sec.

Pour obtenir un prix Monthyon, il y a une recette connue. Faites un bon acte de vertu, bien poussé, bien public; priez un homme de lettres de vous le coucher par écrit sur une feuille de papier de Hollande, doré sur tranche; ayez soin que la marge soit large aux apostilles; expédiez la vertu à messieurs de l'Académie, en acquittant le port. Si le style de votre secrétaire est correct, si l'apostille est chaude , votre vertu vaudra cinq cents francs au 26 août prochain. On paie au comptant.

GHAPZ^nS ZIZ.

Il courait de l'un à l'autre pilier, glissant à l'oreille de chacun une nouvelle alarmante. La peur gagnait jusqu'au crieur qui n'annonçait plus le cours que d'une voix éteinte. C'était au palais de la Bourse, dans la grande salle , entre deux et trois heures.

Brémond l'aborda et le pria de lui céder un coupon de mille éciis.

« — Vous êtes le citoyen le plus brave de « France ! » lui dit cet homme en lui sériant la main.

« — Et la raison, s'il vous plaît?

« — Si je n'étais pas votre ami , j'aurais « grand soin de vous la taire... Acheter, par « le temps qui court! Dans huit jours peut-^ « être le cinq sera à soixante-dix ! »

Brémond croyait beaucoup à la vertu en général; en particulier, c'était tout autre chose. C'est pourquoi il ne se fia guère à la chaude amitié que lui témoignait monsieur le financier, et il chercha à en démêler la cause.

Des trente premières personnes interrogées, il ne put tirer une réponse satisfaisante.

« — Monsieur un tel! » lui dit enfin un vieux renard de bourse qui avait perdu plus d'une fois sa queue à la bataille, u 11 travaille « à faire une panique; c'est tout simple, il a (( l'espoir d'avoir le nouvel emprunt. Chaque « centime de baisse lui vaut une fortune. »

Fort bien. Mais quelle difierence faites-r

TOUS, je VOUS prie, entre les fermiers-généraux d'autrefois et messieurs les banquiers d'aujourd'hui? Les fermiers achetaient un impôt du roi moyennant telle ou telle somme, et ils se chargeaient du soin de colliger limpot. Le gouvernement emprunte, et il épargne à MM. les banquiers l'embarras de fouiller dans la poche du peuple.

Il y a plus. Soit un emprunt à 80, ainsi qu'on en a tant vu, MM. les banquiers prê-* tent 80 , et le peuple paie i oo. . . On a la bonté de ne pas parler des frais de perception ; cela fait des existences de plus.

Nous avons beaucoup crié contre le système des fermes. On nous a donné des emprunts. Le nom est changé. Qu'auriez-vous à dire ?

La justice est gratuite; c'est un des bienfaits de la première révolution. Je puis plaider contre vous, contre lui, contre tout le

monde, sans avoir à payer ses épicesàM. Perrin-Dandin ; voilà qui est on ne peut plus aeréable.

Plus d'épices, morbleu! C'est pour les supprimer que nos pères ont pris la Bastille. On a, il est vrai, décuplé les droits du timbre, de l'enregistrement , etc. ; mais il n'y a plus d'épices.

Or, M. Perrin-Dandin gagnait, avant 1789, de trois à quatre mille livres au parlement, avec ses épiées, et il achetait sa charge. Aujourd'hui M. Perrin-Dandin, s'il est conseiller en coiir^ touche douze misérables mille francs, et on lui donne sa charge pour rien; et une révolution qui ôte un trône à un roi, et la vie à la canaille, ne peut pas ôter sa charge à M. Perrin-Dandin.

On pourrait faire un volume avec cette idée.

Laliberté!... mot sublime, rêve de l'homme qui n'a pris naissance ni dans un palais, ni dans un château , ni dans une boutique.

Il y a des gens qui l'entendent mal, des gens qui ne l'entendent pas, des gens qui l'entendent trop.

Ceux qui l'entendent bien sont traités de fous, de.... Quesais-je?

Quelques-uns voudraient nous persuader que la liberté consiste à pouvoir parler dans un café, sauf à se faire noter par la police, ou à écrire tant bien que mal dans un journal quotidien... Jadis, on ne se gênait guère; on faisait des noéls , et quand on avait la rage d'écrire, on allait en Hollande. C'était plus facile que de verser trois mille francs de rente au trésor public, comme gage de sagesse.

A part le droit de faire de l'éloquence autour d'un poêle, en quoi suis-je plus libre que mon père?... Si mon père ne pérorait qu'aux jours de révol te , dans les jours calmes, il battait le guet, et M. l'intendant lui faisait, en riant, une petite semonce..... Mais mon

père était d'un pays d'états; il nommait directement ses échevins, était passablement représenté... quoiqu'on ne parlât pas encore des 221 et quand son parlement avait refusé d'enregistrer un édit bursal, mon père fermait fièrement les cordons de sa bourse.

Des Malberges, des champs-de-mai , et des parlemens à nos deux chambres députées par l'aristocratie, il n'y a pas la distance des siècles que nous avons parcourus.

Je fais grâce à l'ordre actuel de la liberté d'aller et venir, dont mon père jouissait pleinement, tandis que monsieur son fils ne l'obtient qu'en vertu d'un privilège... c'està-dire en allant en acheter le droit à la perfecture.

Mais ceci retomberait dans la politique ^ pure et simple, et nous sommes dans la morale politique.

Je commence par déclarer (c'est M. Brémond qui parle, notez ce point); je com-

mence par déclarer que j'appartiens au tiersétat par ma naissance.

Je voudrais qu'on écrivît l'histoire d'un serf de haut baron et d'un valet de bourgeois, depuis le douzième siècle jusqu'à nos jours.

On verrait le serf et le valet (sinon cette dénomination, une autre qui importe peu) mener tous deux une rude vie, le premier guerroyant avec son seigneur, l'autre houspillé avec son maître, fidèles serviteurs tous les deux.

Le tiers-état prend quelque consistance ; il s'organise en communes. L'aristocratie est harcelée dans ses châteaux forts.

Au dix-septième siècle, l'aristocratie quitte ses tourelles; elle va en cour, bâtit des hôtels au Marais, puis au faubourg Saint-Germain. Le serf devient piqueur, chasseur, vaîet-de-chambre ; il a peu à faire, dort beaucoup , dîne bien et reçoit de gros gages. Voici venir 1789, puis i85o. Le tiers-état prend place dans les rangs des aristocrates ; la patente a succédé aux parchemins.

Et le vaiet?.. le valet est ouvrier; il travaille du matin au soir, se bat pour faire des révolutions dont profite le maître , paie les trois quarts du budget, et met ses enfans à l'hôpital.

OHAPITiaS z^.

RISTOI&E D-iUIV ECU.

Brémond fit un rêve. Il lui sembla voir un ëcu , jeté sous Je balancier , s'empreindre d'une face royale. Une longue et pâle figure, à l'œil rouge et avide, à la main décharnée, était là, qui prit l'écu et le remit, avec beaucoup d'autres, à un homme de bureau. C'était un dernier jour de mois.

L'homme de bureau sortit suivi par la pâle

i96 HISTOIRE D'UN ECU.

figure, qui ressemblait au portrait que les poètes ont fait tle la faim. Il s'arrêta chez Chevet, acheta un vase d'ananas et mit son écu sur le comptoir; la pâle figure avança la main , mais elle la retira aussitôt, et elle s'accroupit dans un coin, guettant l'écu.

Et une foule d'heureux du siècle allaient et venaient dans la riche boutique^ sans s'inquiéter du fantôme.

Entre un pauvre ouvrier, vêtu de haillons, qui prie , qui pleure; voilà près de trois mois qu'il est sans ouvrage. On prend sa misère en pitié, on lui donne l'écu, et le fantôme se lève joyeusement : vous eussiez dit un chasseur qui découvre des traces de gibier. Le malheureux court, avec l'argent de l'aumône , acheter de quoi nourrir sa famille expirante; la pâle figure lui dispute l'écu sol à sol; on lui en laisse prendre la moitié, elle l'engloutit et s'apaise.

L'écu était tombé aux mains d'un boucher qui , man(juant de sel , en alla quérir chez le marchand du coin. Cette fois il fallut les dix-

HISTOIRE DUTH ECU. 197

neuf vingtièmes de la pièce pour satisfaire le fantôme... et il regardait d'un air de convoitise le peu qu'on était parvenu à soustraire à sa faim .

L'honnête marchand plaidait contre son frère pour vingt perches de terrain qui leur avaient déjà coûté à chacun plus de dix arpens. L'avoué écrivait lettre sur lettre ; il menaçait de laisser là le' procès et les vingt perches si l'on n'arrosait pas les ressorts d'encore un peu d'huile; le marchand jeta en soupirant l'écu dans un sac presque plein, qu'il porta à M. l'avoué. Le fantôme et M. l'avoué partagèrent en frères qui ne plaident pas pour vingt perches.

Le soir était venu; un vent frais courait sur les boulevards inondés de lumières ; M. l'avoué alla à la promenade pour se délasser des travaux de ses clercs. C'était un homme de probité et de mœurs cachées , n'ayant ni peu ni prou d'esprit, grand praticien,, orateur passable, et ne donnant point dans les sottises de la politique. S'il n'avait

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