LES AI.VES
« 0 mes amis, que je vous plains, si vous « n'avez pas vu les Alpes! vous n'en seriez « pas moins d'honnêtes hommes, bons époux, c( bons fils, bons pères, bons camarades, no- « taires, agens-de-change, boutiquiers, se- « crétaires d'état au besoin; mais poètes, « mais hommes à émotions et à idées, point.
« Essayer de vous les décrifL'e serait une
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« plaisanterie de mauvais goût. Qu'appren- « driez-vous? ce que j'y ai vu, ce que J'y ai « éprouvé, et non ce que vous pourriez y (( éprouver et y voir. Il y a tant de choses, {( dans un même spectacle, que saisit l'un, et « qui échappent à l'autre!.. Un botaniste fut « frappé , au mont Saint-Bernard , de la « beauté d'une chetive plante que j'allais ir- « révérencieusement fouler aux pieds : c'est « tout ce qu'il vit dans son voyage.
« Il y a un moment bien poétique; c'est « lorsque, après avoircheminé, à travers ces (( vastes neiges, vous arrivez à ce sommet (( que vous désespériez d'atteindre; vous con- (( templez avec ravissement ce ciel noir, ce
(( petit monde qui se déploie à vos pieds
« et votre guide vous arrache à votre distrac- « tion en vous montrant au loin d'autres « sommets où vous n'irez jamais, où aucun « pied mortel ne s'est posé depuis la création . . . « Que s'y passe-t-il? Mystère éternel.
» Et pourtant je me suis défloré à plaisir « ce spectacle; je n'ai jamais vu les Alpes
u pour la première fois. Un jour, en chemiu nant à travers la Bourgogne par un che- « min étroit, tortueux, malaisé, je laissai « là le coche , et je gravis, à pied, le coteau. (f J'avais, près de moi, un de ces malenconi( tre'jx compagnons qui ne vous permettent «ni la surprise, ni l'inattendu; honnêtes (( gens qui savent leur carJe routière comme <ï un abbé son bréviaire , et que vous renconr< trez dans les quatre parties du monde. Rei( tournez- vous , » me dit-il d'un air malin. « Je n'en avais nulle envie, je vous jure. Il me
« lit violence; je tournai la tête, et je vis
« au loin... dans des nuages, quelque chose « de gigantesquement petit... C'était les Al- « pes. Damné d'homme !
(( Puis , par une de ces journées de demi- « soleil, qu'on appelle à Paris du beau temps, « je me laissai entraîner au Diorama. Là , « MM. Bouton etDaguerre me montrèrent un « petit cadavre alpin , bien peint, bien léché, « où ne manquaient ni une pierre , ni une « mousse. Et voilà mes Alpes vues de près et
« de loin. Quand j'allai à Genève, je lessa- *< vais par cœur.
« Je maudis le compagnon, je maudis le « Dioraraa , je me maudis moi-même, car « je me rappelai une scène de mer que j'au- (f rais pu retrouver au pied des Alpes. J'em- « menais avec moi à Marseille un honnête (' gentilhomme d'Avignon^ qui ne connais- (( sait d'autre masse d'eau que le Rhône. Aux « approches de la ville, au sommet de i'émi- « nence qui la domine vers le Nord, à travers « le noir feuillage d'un bouquet de pins, le H gentilhomme vit briller un coin de golfe, « et je sentis son cœur battre; il suivait de u l'œil ce point élincelant, puis voilà que le «point grossit, s'étend, et se déploie en « vaste mer; alors sa respiration s'entrecoupe « il se lève , porte ses bras en avant et crie : u Encore!,, encore!., toujours! » comme si, « dans sa pensée^ la mer avait eu des bornes « visibles, et qu'il fut surpris de la voir se « prolonger sans fin à l'horizon... Et moi « aussi, sans mon voyage en Bourgogne, j 'au-
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a rais cherché un terme à ce perpétuel en- « chaînementde cimes, et j'aurais crié: « En- « core!.. encore!., toujours! »
i< N'importe; il faut avoir vu les Alpes. M Hâtez- vous, mes amis, car une fois la fin « du monde venue, si l'un de vous échappe « à la catastrophe, les eaux auront enseveli (( les bases de ces immenses monts, et ce qui « restera des Alpes, modeste ilôt, élèvera sur « le front de la mer quelques insignifiantes ai- « guilles. Le Mont-Blanc sera une autre butte « Chaumont, et sur son sommetdépouillé de « neiges on cultivera des laitues. Allez vite K prendre de la poésie où il y en a encore. »
Brémond n'avait pas attendu, pour s'y rendre, qu'il n'y eût plus ni postillons, ni maîtres de poste, ni moyen possible de faire quelque chose avec de i'or. 11 se croisa, en route, avec Pococurante.
« — Vous allez à Chamouny ! » lui dit celui-ci d'un air goguenard.
« — Et vous retournez à Paris i » dit Brémond avec étonnement.
« — Oui; j'ai calculé que la peur n'aura « pas gagné tout le monde avant quinze jours, (( et j'ai encore, à ce compte, cinq fois à en- « tendre madame Malibran et Lablache.
« — Etes- vous fol î songer aux Bouffes dans « un tel moment ! » ditBrémond en lui montrant la comète.
« — Mon cher ami , vous êtes plus fol que « moi. Un peu plus tôt, ou un peu plus tard, u aujourd'hui ou demain , qu'importe ! Il « n'en faut pas moins faire le dernier voyage. « Je n estimerais pas la vie à la valeur d'un « verre d'eau, s'il fallait sans cesse J'entou- « rer de précautions, ... A propos, et vos idées? « où en êtes-vous ? Au même point ! pauvre « enfant! Le monde sera toujours le même, « tant qu'il y aura des hommes. »
Il rit, tira de son côté^ et Brémond tira du sien.
Aux Alpes, c'était un mouvement;, une cohue qu'on aurait peine à se figurer. Avezvous jamais vu un essaim vagabond d'abeilles lorsqu'il quitte sa ruche, et va pendre, en
grappe vivante, aux branches d'un sureau; ou plutôt, avez-vous vu, dans les Ardennes, au Trou duHam, cette masse noire qui figure un rocher, et qui, si vous en approchez une torche enflammée, s'ébranle aussitôt, se détache de la voûte en poussant des cris lugubres , et s'échappe en une nuée de hideuses chauve-souris ? Tel était alors l'aspect qu'offraient les Alpes. De longues avalanches d'hommes les couvraient depuis les crêtes les plus sublimes jusqu'aux plus humbles vallées; une immense voix, quri parlait toutes les langues d'Europe, planait sur cette multitude; c'était une vivante tour de Babel. Chacun cherchait à se pousser plus avant, et chacun trouvait devant soi un rempart impénétrable ; à chaque pas il fallait un jour. Là, ni le rang, ni le sexe, ni Vk^Q, n'étaient un privilège ; on avançait selon qu'avançait la tête de la colonne; si quelques-uns, plus heureux, se poussaient à travers la foule, ils étaient ce que sont en des temps ordinaires ces êtres rares qu'on qualifie d'hommes de génie.
Brémond était agile et vigoureux ; il n'y avait pas alors de banquier qui n'eût livré sa caisse, de poète qui n'eût donné ses œuvres complètes en échange de ces deux qualités. Il joua si bien des pieds et des rr\ains, qu'après deux ou trois journées de fatigues, il se trouva presque à mi-côte d'une charmante petite colline. Il donna dans un rassemblement de rois absolus qui étaient arrivés là à leurs risques et périls , qui se traitaient de cousin , de majesté , et se faisaient des politesses. M. de Metternich était resté dans la vallée, tentant toujours l'escalade, et repoussé toujours par la multitude; il y méditait un nouveau petit congrès pour se venger du peuple si la comète venait à n'en pas faire justice.
Le jeune homme poussa jusqu'à la zone des rois constitutionnels; à leur approche;, le peuple avait ouvert ses rangs pour leur livrer passage , et ils avaient chance d'arriver jusqu'au sommet. Si la comète l'avait permis, en descendant de là, ils auraient, par reconnais-
sauce, donné à leurs sujets un bon ministère d'extrême gauche , élargi les bases de l'édifice constitutionnels, et cabale contre la réélection des 221.
Brémond résolut de les suivre, mais il vit Sara, et il ne fut pas tenté d'aller plus loin.
Cependant, quand chacun eut pris sa place , quand au bout d'un mois chacun vit que la comète ne reculait ni n'avançait, chacun se familiarisa avec cette vue, chacun s'ennuya de camper sur les Alpes, chacun espéra qu'il en serait de cette comète comme de tant d'autres, et qu'il en serait quitte pour la peur, et chacun retourna chez soi. Les rois détrônés se mordaient les poings de n'avoir pas profité de ce moment pour remonter sur leur dada; le Hollandais Guillaume était inconsolable.
Mais Brémond resta à Chamouny... Pourquoi? pour être près des Alpes?.. Non; mais Sara était restée à Chamouny.
OHAPI^nS ZZTXI.
Faire un portrait de femme , mais un portrait fidèle, un portrait avoué par un amant, est la chose la plus difficile qui soit au monde.
On connaît des gens qui prennent fort exactement leurs dimensions , ne se trompent pas d'une ligne dans leur pourtraiture , met-