II.LUSIOBIS
Ce fut par une belle soirée de printemps que la comète parut pour la première fois sur l'horizon. Le ciel était pur, et elle brillait de l'éclat de l'opale parmi l'or scintillant des étoiles.
Quelques passans s'arrêtaient , la cherchaient de l'œil , la contemplaient un moment
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et allaient de sang-froid à leurs plaisirs ou à leurs affaires.
Il y en avait qui l'observaient d'un air curieux, et qui la montraient à leurs enfans émerveillés.
D'autres, et c'était le petit nombre, osaient à peine lever la tête, et frémissaient de peur.
La masse indifférente passait son chemin sans songer à mal.
« — Voilà, voilà qui nous va mettre tous « d'accord! » s'écria Brémond d'un air joyeux. (( Voilà le sauveur du monde. »
Un monsieur, qui avait son œil braqué sur un télescope ambulant, se retourna à ces mots , regarda fixement Brémond et fut pris d'un fol rire ; un vaudevilliste qui errait par là, rêvant à un plan de comédie sur la comète, s'arrêta au beau milieu de ses inspirations, et fit un calembourg.
A tout prendre , la venue de l'astre sinistre ne fit pas plus de sensation que la première représentation d'une tragédie romaine.
Brémond se rendit alors chez un honnête
astronome dont les cheveux avaient blanchi au métier, et qui, depuis vingt ans, était sur le point de découvrir une nouvelle planète dont un maudit nuage venait toujours lui dérober la vue. C'était un savant parachevé; habit noir, mine pâle, jambes grêles, nez à lunettes , accent réservé et modeste. Il cultivait la science pour le seul plaisir de cultiver la science , et avait grand soin de ne l'appliquer à rien. C'était un brame en état perpétuel d'extase; excellent homme au demeurant, d'un caractère aimable, d'un commerce sûr, mais qui n'avait pas une minute à donner à ses amis.
Quand le jeune homme entra chez l'académicien , il îe trouva cloué sur un mural , qui faisait du calcul différentiel à perte de vue. Pour en tirer un mot , il fallait de toute nécessité parler d'astronomie, et c'était justement l'affaire de Brémond.
« — Croyez-vous à la fin du monde?» lui demanda-t-il , mais sans préparation aucune, sans lien préalable dans l'idée^ à bou t portant.
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Le savant prit la chose au bontî, et alla tout de suite de la fin du monde à la comèfe, achevant ainsi dans sa tête la pensée du visiteur; il se recueillit un moment, serra ses lèvres, ferma ses yeux et commença une longue dissertation sur la marche des comètes et sur leur retour périodique; il eut l'art de passer un moment par sa planète nouvelle, son idée fixe , et ce nuage qui lui faisait manquer sa destinée , ce nuage sans quoi il aurait été un Piazzi ou un Herschell; et, pour conclure, il dit qu'il s'attendait très-prochainement à un changement d'axe dans notre globe. Brémond sauta de joie; il se fit deux fois dire la conclusion , et s'assit de l'air d'un homme qui est arrivé au but après une longue course.
Ils en étaient là quand le jeune homme aperçut, sur un coin du bureau de l'académicien , un petit tas de papier qui commençait à prendre une apparence de manuscrit.
« — Qu'est ceci? » dit-il.
« — N'y touchez pas ! » dit l'astronome alarmé, « vous en troubleriez l'ordre.
« — Quelque nouveau chef-d'œuvre? Le « monde savant en jouira-t-il bientôt?
« — Bientôt? Non.
« — Hâtez-vous , car le temps presse.
« — Une œuvre d'imagination, frêle châ- « teau de cartes, s'élève en une heure; à une (( œuvre scientifique, solide édifice, il faut le « temps... J'y travaille nuit et jour, etj'es- (f père, dans cinq ou six ans, pouvoir pu- « blier mon livre. . . Quel bruit cela va faire ! » dit-il, en posant fièrement la main sur son manuscrit naissant.
« — Cinq ou six ans! » dit tristement Brémond. « Et la fin du monde!,. Vous voyez « bien que vous n'y croyez pas. »
Au sortir de là, il se rendit chez un gros marchand de la rue Vi vienne, qui courait, de deux jours l'un, après l'escompte de ses billets, et ne pouvait pas, avec trois magasins bourrés de denrées, faire face à ses
échéances; car le commerce français a cela d'admirable, que le drap qui sert à nous vêtir, le feutre qui couvre nos chefs, la soie, le diamant même n'y ont aucune valeur; sept ou huit agioteurs disposent de toutes les fortunes, et selon qu'ils ouvrent ou qu'ils ferment leurs caisses, ils font de la prospérité ou de la misère à plaisir. Ce jour-là, le marchand était d'une humeur allemande ; avec deux cent mille francs de valeurs, il lui était impossible d'obtenir dix mille écus de messieurs les banquiers, et il croyait déjà voir les huissiers à sa porte. Brémond fut trèsbien venu à lui parier de la comète.
« — Ma foi , » dit l'industriel , (( que le dé- « luge se presse d'arriver. Tout va si mal ici « bas !
« — Croyez- vous au déluge ?
« — Comme à un article de foi. Demandez « plutôt à ma femme! Voilà huit jours que c( je lui en parle. »
Madame voulut alors prendre part à la
conversation. Elle tenait par la main un petit marmot, à mine éveillée, à caractère indocile, qui ne lui permettait pas de placer une parole, et qui l'assourdissait de ses cris. Les gens à humeur pacifique aiment et admirent beaucoup ces sor(es d'enfans.
« — Vous avez là un garçon charmant, » dit Brémond.
« — Monsieur, » répondit le père avec un sourire d'orgueil, (f c'est un vrai lutin. Il c( a sa vocation écrite sur la face.
« — Vraiment?
« — L'année prochaine, je le mettrai à « Sainte-Barbe^ et, quand il aura fini ses w études, dans sept ou huit ans , j'espère bien (( qu'il entrera à l'École polytechnique.
« — Oh! oui, papa, » cria l'enfant en battant des mains, «je veux être officier, moi, « et tuer bien du monde.
« — Il est adorable! )) dit la mère en le baisant sur le front. « Eh! là! M. Ernest, (( finissez! » cria-t-elle à l'enfant qui avait
saisi un sabre de bois et l'en frappait d'estoc et de taille.
(f — L'École polytechnique! » ditBrémond, « Ce marmot!., y pensez-vous , monsieur?
« — Pourquoi non ?
K — Et le déluge?.. Vous voyez bien que (( vous n'y croyez pas. »
Brémond se souvint qu'il devait, depuis long-temps, une visite à un sien parent, respectable abbé, casuiste des pieds à la tête, que le nouveau Domine salvum fac prescrit par monseigneur l'évêque , contraignait , tous les dimanches, à une restriction mentale. Le bon ecclésiastique, perdu dans un immense fauteuil, était à lire du fatras théologique, viande creuse dont il avait coutume de nourrir son cerveau; il ferma le livre sur son pouce, qu'il laissa engagé dans la tranche en guise de signet, répondit par une inclination de tête au salut de son parent, et le pria poliment de s'asseoir.
Aux premiers mots du jeune homme, il se
ILLUSIONS. asi
leva vivement, et, les mains jointes, le visage enllaminé, il s'écria :
-(( — Oui, sans cloute ; c'est un signe ma-
- M nifeste de la colère de Dieu. Les jours de
« l'abomination de la désolation sont ve-
« nus; voici que les temps s'accomplissent;
« la trompette de l'archange va retentir. »
Brémond avait peu de goût au style bibliquej cette fois, il écouta l'homélie de l'abbé avec un plaisir ineffable, et ii attendit patiemment que le sermon fût fini pour dire : (( — " Ainsi , vous croyez à la fin du monde. i< — La patience de Dieu s'est lassée. Son
« bras^ vengeur
L'éloquence de M. l'abbé fut brusquement interrompue par trois petits coups frappés à la porte; son exaltation tomba aussitôt, il composa son visage, dit ; « Entrez, » d'une voix mielleuse , et se rassit. La porte s'ouvrit, et un homme vêtu de noir, la tête bais- . sée, entra, à humbles pas, dans la chambre. « — Je me retire, » dit Brémond, qui sentit une odeur de péché et de confession.
(f — Restez , restez , mon frère , » dit l'homme noir avec un accent pieux. «Que « ne sommes -nous aux premiers jours de « l'Église , que ne puis-je confesser mes péw chés à la face de tout le peuple!.. Je viens « chercher près de ce saint homme des con- « solations que lui seul peut me donner.
(( — Mon frère , » répondit sévèrement le prêtre, « je vous l'ai déjà dit, vos fautes « sont irrémissibles... Renoncez aux biens de « ce monde , donnez-les à notre sainte mère « l'Église ; à ce prix vous fléchirez peut-être « le courroux céleste.
(( — J'y songerai , » dit le pécheur en se retirant,
« — M. l'abbé, » reprit Brémond. «Que « voulez-vous que fasse l'Église des biens de « cet homme? Oubliez-vous que la trompette « de l'archange va retentir?
« — Mais... » dit le prêtre.
« — Vous voyez bien que vous n'y croyez « pas. »
Brémond continua son exploration ; il entendit chacun parler de la fin du monde comme d'une chose ou probable, ou possible, ou certaine, et chacun faire des projets pour l'avenir, et il leur disait en soupirant : « Vous (( voyez bien que vous n'y croyez pas. ))
OHiLFI^HS ZZT.
Il fkllut enfin y croire. L'astre fatal, poursuivant sa marche, s'avançait comme une menace vers la terre tremblante. Ciiaque soir, on épiait d'un œil inquiet sa venue; chaque soir, son disque apparaissait plus terrible, et sa longue chevelure inondait le ciel d'une poussière de feu ; une chaleur morte et pesante planait dans l'air immobile; les fleuves
ne traînaient plus qu'un maigre filet d'eau sur leur lit desséché; bientôt même la nuit, ses ombres et son reste de fraîcheur, disparurent; quand le soleil touchait à son déclin, un soleil rival se levait, soleil sans rayons, qui jetait, pour lumière, une lueur rougeâtre et fantasmagorique.
Alors vous eussiez vu le genre humain s'agiter éperdu , courir çà et là comme un noir bataillon de fourmis qu'une traînée de poudre a fait dévier de sa route. Les gens pieux usaient, avec leurs genoux, le marbre des églises, des mosquées, et des sinagogues; les esprits forts allaient à l'Observatoire; les jeunes hommes se jetaient avec une frénétique fureur dans les plaisirs, comme des soldats qui s'enivrent d'ean-de-vie au moment de la bataille. Il y en avait qui se munissaient prudemment de vivres et d'eau, et s'enfermaient dans leurs caves avec leur femme, leur bonne et leur chien; c'étaient de bons bourgeois du Marais qu'on avait pu voir aux jours d'écîipse, monter sur leurs
toits pour être aux premières loges et contempler le spectacle de plus près; la masse se ruait vers les hauts lieux et se battait pour arriver à la cime. La plus petite éminence avait autant de solliciteurs que jadis une souspréfecture; au pied de la butte Montmartre, c'était une conflagration générale.
Vous tous qui avez un long désir qui vous dévore , vous qui avez couru toute votre vie après un but difficile, venez, voici le moment. Roi détrôné, remonte sur ton trône; tu le peux, il est vide; revêts ton long manteau de pourpre, reprends ton sceptre et ta main de justice; règne de par le droit divin; il ne te manquera que des sujets.... Voilà la Banque sans gardes ; toi , qui n'eus jamais de lendemain assuré , toi pour qui la fortune fut
un rêve de désespoir, gorge -toi d'or
Homme de la doctrine, reprends ton portefeuille; tu n'a plus de sifflets à craindre, et le préfet de Paris ne fait plus de proclamations opportunes ou inopportunes... Tout est possible, tout, hors à toi , malheureux jeune
homme que consume un amour sans espoir... ou à toi, poète qui comptais sur une renommée... ou à toi, homme de faste qui avais choisi la place de ton mausolée et commandé ton épitaphe.... En y songeant bien, on trouverait encore quelques exceptions.
Tout ce pénible échafaudage de police, de gouvernement, de pouvoirs pondérés, était tombé devant la comète. Durant les premiers jours, la société continua à marcher d'ellemême et par habitude dans l'ornière ; puis chacun tira de son côté, et le hasard n'arrangea pas plus mal la chose que ne l'avaient fait dix siècles de déceptions; il ne se commit pas plus d'injustices à la journée; seulement^ par un inévitable retour, le grand nombre tyrannisa le petit. Celui qui n'avait rien prenait à celui qui avait trop ; il était dépossédé à son tour par un second arrivant qui était forcé de lutter contre un troisième; et la société tournait, comme par le passé, dans un cercle vicieux. C'était toujours la lutte du pauvre contre le riche ; mais, le riche n'avait
pour lui ni les inamovibles, ni la garde municipale, ni l'éloquence des 221 , ni les guichetiers.
N'allez pas croire, toutefois, qu'on se battît pour des emplois, des cordons, des dignités, une fortune, vaine pâture, oh ! non ;
c'était à qui ravirait au voisin son arche et les vivres qu'il y avait amassés, car chacun
s'était mis à bâtir une arche. Il y en avait de grandes, de petites, de frêles, de solides; l'arche avait remplacé la condition sociale. La petite visait à la grande, la frêle à la solide , et le nouvel écheveau social allait toujours se dévidant.
A Londres et à Paris , deux arches maq:nifiques, point de mire de toutes les ambitions, furent un long sujet de conteste. La première s'élevait au beau milieu de Hyde- Parck; lord Wellington et sir Robert Peel s'y tenaient cois avec le Parliament; Hunt, O'Connel et leurs radicaux s'avancèrent pour en faire le siège en forme. Non , jamais , depuis Waterloo et sa panique delà Cité, le
noble lord n'avait eu une aussi grande peur. 11 promit la réforme parlementaire , la séparation de l'Irlande, il jura même qu'il renoncerait au ministère et à sa réputation de héros, si l'on le laissait dans un petit coin de l'arche; mais on lui rit au nez, on le prit par le bras , et on envoya Achille se pourvoir ailleurs.
L'arche de Paris, juchée sur leMont-Valérien, aurait défié en beauté celle de Noë. Tout le parti de la résistance s'y était renfermé et il y faisait de l'idéalité et du fatalisme. Les faubourgs s'y portèrent en masse et sommèrent la doctrine d'avoir à déguerpir^ tant ils craignaient que l'espèce ne s'en perpétuât. Le parti jeta son Hercule en avant pour arrêter cette révolution nouvelle; M. Guizot mit son nez à la fenêtre, comme au 29 juillet; il prit son ton doctoral , divisa, subdivisa, distingua, analysa; il dit qu'on avait tort de s'alarmer; que ceci n'était point la fin du monde ; que le ciel avait trop d'esprit pour rompre brusquement avec le passé;
que d'ailleurs, dans le moyen âge, en l'an mil, on avait eu la même peur, et que le déluge n'étant pas arrivé en l'an mil, il ne pouvait pas arriver en l'an de grâce i832; qu'ainsi la comète était tout simplement un petit amendement à la comète de 1811. On le laissa dire, on le chassa lui et ses gens, et il s'en alla recherchant les causes et les effets de cette expulsion.
OHAFZTIIE ZZTI.