‹ La fin du mondeChapitre 29 sur 29 · TOUJOURS SARA · texte numérisé non relu

TOUJOURS SARA

Nans-Noir, et il allait errer sur le glacier du

Buet

Après huit jours de fatigues, il se dégoûta de celte vie de Nemrod, et, trouvant sa première passion plus douce, il resta à Chamouny.

« — Vous voilà enfin revenu! » lui dit la marquise.

« — Monsieur a été absent! » dit Sara avec une froide surprise.

Mais Brémcnd avait besoin de sa passion , et il trouva un motif d'espoir dans ces paroles. Si milady ne s'était pas aperçue de son absence, c'est qu'il était toujours présent à la pensée de milady!... Il faut bien se flatter, dans cette vie.

GHAFITHS ZZIZ.

La cloche sonne; c'est l'heure du dîner. Les dames se hâtent d'achever leur toilette, et les valets de l'auberge apportent le premier service.

C'est un dîner à table d'hôte; il ressemble à tous ceux qu'on a vus.

Au dessert, un gentleman se lève, et il dit d'une voix solennelle :

cr — A la réforme parlementaire! Autriom- « phe des principes! Puisse la vieille Angle- « terre s'engager bientôt dans la route qu'a « ouverte la jeune France ! »

Un lord, qui allait s'indigérer sur une truite de r Arve, eut alors une émotion si forte qu'elle bouleversa sa machine, et le préserva de tout mal. Il frappa de son robuste poing sur la table et dit , avec des hoquets :

« — Sir, allez porter votre toast aux beg- « gars d'Irlande. Il ne sera pas dit qu'un tel « langage a été impunément tenu devant un « membre du Parliament, que Dieu conte serve ! . . . A la magna charta , goddam ! et à (( toutes ses conséquences. »

Les deux Anglais refusèrent d'entre-choquer leurs verres, et chacun but isolément à ses idées, en se menaçant de l'œil et du poing.

Un signer italien , sombre comme l'est un marchand un jour d'échéance, regarda d'un air inquiet et défiant autour de lui; puis, d'une voix sourde, il dit en remplissant son verre :

« — Que n'est-ce du sang de nos tyrans !

«je m'en proluerais ! A la liberté de

«l'Italie!!!»

Un petit chambellan, à mine discrète, assis en face du signor, tira son calepin , et l'Italien, voyant ce geste, faillit à s'étouffer dans son verre. Il sortit en toute hâte, peu confiant en la neutralité des Suisses, et il prit la route de Paris. Puisse son histoire ne pas ressembler à celle de Galotti !

« — A la glorieuse république belge ! » dit un jeune homme dont l'œil brillait de fierté.

« — Traître! rebelle! » s'écria un Hollandais en s'efforçant de lui arracher son verre. « Que chaque goutte de ce vin te soit du <( poison ! »

Les deux antagonistes allaient sortir, mais on se jeta entre eux, on parvint à les séparer, et l'on ne but ni à la république belge, ni au royaume des Pays-Bas-Unis, car, dans la lutte, on avait renversé la table et brisé les verres et les bouteilles.

Quand le désordre fut réparé , un E^)agnol

qui se tenait silencieusement dans son coin , prit la parole , et demanda du vin de Xérès.

c< — 11 faut du vin national, » dit-il , « pour « un toast aussi beau!... A la santé d'Espoz u y Mina !

« — Hérétique! » répondit un moine franciscain qui avait semblé jusques-là abîmé dans son assiette. « Hérétique! » répéta- t-il en saisissant son couteau. « Si tu mets jamais « le pied sur la terre de Castille, le premier (( fagot sera pour toi. »

Le Belge se chargea d'apaiser le Hidalgo, en lui parlant, à voix basse, de république; et la baronne allemande parvint à adoucir le franciscain, en le priant de l'entendre en

confession mais on ne but pas de vin de

Xérès.

« — A la civilisation européenne ! » dit un jeune officier russe, qui appartenait visiblement au parti français. « Puisse-t-elle se na-- « turaliser à tout jamais dans ma patrie !

<^ — Fou! triple fou!» riposta un vieux boyard, moscovite des pieds à la tète

LES TOASTS. aOS

(( Ruine-toi en vin de Champagne ! Que n'ai- (( je une tonne de qwas pour t'y noyer toi et « les tiens. »

On ne but pas, mais on ne noya personne, parce qu'il n'y a pas de qwas à Cliamouny.

« — Aux tailleurs de Berlin! » dit un Prussien d'un air significatif.

« — Meinherr, » dit flegmatiquement un long officier aux gardes^, a je suis obligé de « prendre votre toast pour une injure perce sonnelle. »

La comtesse calma le Prussien, et le Hollandais fit oublier sa querelle au long officier, en lui promettant du tabac de Tunis... Mais l'on ne but pas aux tailleurs de Berlin. Chacun attendait que Brémond proposât son toast ; mais Brémond ne pensait qu'à Sara, il ne voyait que Sara, et il ne pouvait pas en obtenir un regard.

« — Amis! » dit un Français, a à la résur- « rection des peuples! au 29 juillet! >)

Un monsieur, haut de cinq pieds, et qui philosophait à perte de vue, se leva pour être

à la hauteur d'homme assis , et il dit, en substance, à travers un long flux de paroles :

« — Je boirai, s'il demeure bien entendu « qu'en buvant au 29 juillet, vous ne croyez {( pas boire à une révolution. »

On eut la bonté de cajoler le petit monsieur; on le pria, on le pressa; il fut inexorable. Alors on se mit à boire; mais le petit monsieur se comporta en héros^ il fit une résistance admirable; il ne toucha pas à son verre, plein jusqu'aux bords.

La conversation devint générale ; cinq ou six querelles partielles se changèrent en une seule et vaste querelle. Les hommes s'animaient, les dames bâillaient....

Sara se leva, et Brémond se leva aussitôt.

« — Brémond!... «lui dit-elle à demi-voix.

Le jeune homme tressaillit... mais en luimême. Il avait trop d'usage pour laisser rien paraître de son émotion dans une telle occurrence.

« — Je voudrais vous voir tuer un cha- « mois. »

On sait bien qu'à un premier rendez-vous il faut un prétexte ; mais jamais femme ne prit un plus étrange biais.

Brémond eut la bonté d'aller chercher son fusil; quand il revint, la comtesse, la marquise et la baronne suivaient Sara, en disant; « Allons voir tuer un chamois ! »

■^iQCi»

GHAPZT^S ZZZ.

Uk. BALTE.

Était-ce bien un rendez-vous? Une femme passe-t-elle sans transition visible, de l'indiflerence à l'amour?

Brémond avait remarqué que lady Sara avait cessé, depuis quelque temps , de lui adresser la parole en Français. Or, Sara, cela peut s'avouer, parlait fort mal cette langue ; elle craignait peut-être de se donner une ri-

dicule aux yeux de son amant; Sara ignorait que, jusqu'au ridicule, tout est grâce dans une personne aimée.

Le jeune homme avait cru s'apercevoir que milady témoignait à mylord , plus d'amitié que de coutume, mais elle avait l'air d'y faire effort.

Le matin de ce jour mémorable, il surprit Sara presque en tête-à-tête avec son mari. Il est des gens, il est même des femmes qui ne conçoivent pas qu'on soit jaloux de ces sortes d'hommes; mais Sara avait l'âme bien faite. Elle lança à Brémond un demi-regard ; celai-ci eut l'air de demander grâce ; tout cela se passa comme un éclair; Sara et Brémond dans ce demi-regard se dirent une foule de choses , et le jeune homme put chanter , comme ce Vénitien de la chanson :

E la colpevole M'a perdona .

Voilà tout ce qu'il avait vu.

Mais, rendez-vous ou non, qu'importe, puisque ces trois femmes sont là qui veulent aussi voir tuer un chamois!.. Ah ! Brémond! Brémond î pourquoi êtes-vous allé chercher votre fusil ? C'est une gaucherie à citer. Quand une femme a trouvé son prétexte , il suffît qu'on ait l'air d'y croire ; où est , je vous prie, le nécessité de lui prou ver que vous y croyez?.. Aussi , Brémond , vous auriez fort bien pu aller sans fusil à la chasse aux chamois. Ces trois femmes ne se seraient aperçues de votre absence que long-temps après votre départ.

Le jeune homme se mit donc à cheminer de fort mauvaise humeur , à travers les Alpes. La comtesse le lutinait et lui disait mille extravagances; la baronne s'arrêtait pour le regarder langoureusement; la marquise, dont la tête était exaltée par le grand air, était à chaque instant sur le point de faire des folies. Sara marchait froidement, dignement, en quakeresse que rien n'émeut.

Quand les dames eurent bien fatigué leurs pieds délicats sur les aspérités dès rochers,

Brémond fit observer qu'on était encore fort loin de la région des chamois; l'Italienne , la Française et l'Allemande déclarèrent qu'elles ne pourraient faire un pas de plus.

Le jeune homme proposa à Sara de le suivre, et Sara y consentit. Dieu ! qu'elle lui parut belle en ce moment!..

Mais les trois femmes jetèrent les hauts cris!.. Les laisser là, seules! les exposer à retourner sans guides!.. Le jeune homme perdait la tête; Sara s'assit tranquillement, près de ses trois compagnes, et Brémond fut bien forcé de s'asseoir aussi.

Tout à coup un bruit épouvantable, un bruit de cent tonnerres répétés par d'innombrables échos, se fit entendre; le ciel, tout de feu, sembla s'ouvrir , comme pour laisser tomber les astres qui y sont attachés; les Alpes émues s'agitaient avec un craquement terrible, jusques dans leurs bases; des milliers d'ouragans se heurtaient dans l'air, et de longs mugissemens s'échappaient des plus profondes entrailles de la terre.. . Que se passa-

t-il dans cette tempête suprême? Aucun être humain ne le pourrait dire; il faudrait une voix de prophète inspirée par une pensé divine, car aucun être humain ne l'a pu voir.

Quand le jeune homme revint à lui, il avait la face contre terre, les membres sanglans; sa pensée était frappée d'un long et terrible engourdissement. 11 se leva, haletant; il voulut porter ses regards vers la vallée, et ses regards rencontrèrent un Océan , dont les vagues immenses semblaient défier en hauteur ce qui restait des Alpes.

Et Sara!.. Sara avait disparu.

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