‹ La fin du monde, et Les comètesChapitre 3 sur 14 · LA FIN DD MONDE · texte numérisé non relu

LA FIN DD MONDE

mais comme l'expression d'une longue période en deçà et au delà, élait l'époque désignée pour le terme inévitable de l'existence du genre humain, par suite de la venue de l'Antéchrist.

Du onzième au seizième siècle, ce personnage mystique joue un grand rôle dans les superstitions populaires; il n'est sorte de fable dont il ait été l'objet ; on le fait apparaître sous mille formes différentes ; c'est le symbole du mal, l'image du démon, en lutte perpétuelle avec les principes chrétiens.

Un ermite de la Thuringe, Bernard, fut un des promoteurs les plus actifs de T immense erreur qui allait remuer profondément les masses et les absorber au i^oint de leur faire tout délaisser pour la prière el la pénitence. Vers 960, il commença à annoncer publiquement que le monde allait finir ; il assurait que Dieu lui en avait fait la révéla-

tion. II prit ponr texte de ses prédications ces paroles énigraatiques de TApocalypse :

« Au bout de mille ans, Satan sortira de sa prison et séduira les peuples qui sont aux quatre angles de la terre. Le livre de la vie sera ouvert : la mer rendra ses morts, chacun sera jugé selon ses œuvres par celui qui est assis sur un grand trône resplendissant, et il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle. » Bernard n*eut pas de peine à faire pénétrer dans toutes les âmes la conviction que le jugement dernier était proche ; il le fixait au jour où TAnnonciation de la Vierge se rencontrerait avec le Vendredi Saint. Cellç rencontre ent lieu en 992 , et il n'en résulta rien d^extraordinaire ; mais la crainte n'en subsista pas moins. — Elle dura longtemps et se propagea partout.

Abbon de Fleury nous apprend que, jeune homme, il Pavait entendu prêcher en chaire

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dans une église de Paris. N'étant encore que moine, il écrivit, de concert avec Richard, son abbé, pour faire tomber de pareilles rêveries, — disent les Bénédictins dans leur Histoire littéraire de la France^ — où nous lisons aussi « que ce fut peut-être pour savoir à quoi s'en tenir que la reine Gerberge , femme de Louis d'Outre-Mer, engagea Abbon à écrire sur l'Antéchrist. Cet abbé satisfit au désir de la reine ; mais, bien loin de donner dans Terreur populaire, il lui fit voir que le temps de l'Antéchrist était encore fort éloigné. »

Ces tentatives, d'ailleurs assez timides, pour rassurer les esprits, ne dépassaient pas le petit cercle des lettrés, et le peuple gardait la plus vive inquiétude. — On avait dit ; t< Aussitôt que mille ans seront révolus, à compter de la naissance de Jésus-Christ , l'Antéchrist paraîtra, et le jugement dernier

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aura lieu. » — On attendait donc avec anxiété, au milieu de la peur et des angoisses, le premier jour de cette fatale année. Il s'écoula sans amener la catastrophe tant redoutée, mais sans pour cela faire cesser les appréhensions; elles continuèrent comme de plus belle.

Un moine de Corbie, Druthmare, avait fixé la destruction au 25 mars, à heure précise, absolument comme s'il s'agissait d'une représentation théâtrale. « L'effroi fut si grand, dit M. Louandre dans un curieux article sur La Fin du monde *, que le peuple, en bien

* Revue de Paris, année 1842, t. ]^II, p. 26 et suiv. ('/est plutôt une dissertation où la théologie et la philosophie tiennent une large place qu'une notice historique; mais on peut y suivre les phases très bien définies qu'à successivement éprouvées cette croyance ù la fin du monde dans les dix premiers siècles de l'Église chrétienne. On y tronve aussi des aperçus intéressants sur cette môme idée chez les peuples anciens.

des villes, quand arriva le terrible quantième, resta jusqu'à minuit dans les églises, afin d'y attendre le signal du jugement dernier et de mourir au pied de la croix. »

Au grand étonnement des fidèles, ce jour se passa sans amener la perturbation attendue ; mais des symptômes alarmants se manifestèrent, et la frayeur, loin de diminuer, redoubla. — Ne pouvait-on pas s'être trompé sur le jour, sur Tannée même de Tépouvantable cataclysme ?

Le 29 mars de Tan 1000, vers le soir, un immense dragon sortit d'un nuage en répandant partout un éclat effrayant; ce signe jeta la terreur dans le cœur de ceux qui en furent témoms, dit un auteur contemporain.

Quelques jours plus tard, des armées de feu combattirent dans le ciel, et il y eut une pluie de sang. — On peut Kre dans la Ghro-

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nique de Raoul Glaber ' la relalion d'une .foule d'autres prodiges arrivés dans ces lomps : la rencontre d'une baleine monsirueuse sur les côles de l'Océan; les yeux du Christ versant un ruisseau de larmes dans une abbaye d'Orléans ; l'éruption du Vésuve ; des incendies violents; des hérésies; eni'n une éclipse de soleil effroyable.

L'an 1010, Jérusalem, la cité sainte, fut occupée par les infidèles; à cette nouvelle, tout le peuple chrétien se disposa de nouveau a mourir.

Cette ferme crovance amena un bouleversèment extrême dans les habitudes journalières de la vie, aussi bien parmi les classes élevées que parmi les classes travailleuses.

< Ilaoul GlaLer e»t, de toule celle époque, le chroniqueur le plus curieux à consulter; c'esl un peintre de n^œurs plutôt qu*iin historien, et ses tableaux sont empreints d'une vérité qui nous fait pénétrer dans hi vie même de celle sociclc ultristéc.

IS LA Fl.\ DU MO.NDi:.

Les seigneurs, les possesseurs de fiels, tirenl don de leurs biens aux monastères, aux églises ; beaucoup de chartes de donation commencent par ces mots ": « La lin du monde approchant et sa mine étant imminente... »

Dans plusieurs de ces actes, parvenus jusqu'à nous, et qui remontent même au neuviènif siècle, on trouve cette formule : « Termine mundi appropinquante. » Quant aux serfs, seuls cultivateurs de la terre, ils abandonnèrent les champs pour se livrer à la prière.

— Il n'est pas douteux que ce fut là une des causes de Taffreuse famine qui désola l'univers chrétien pendant cinq ans. Le récit que nous en a transmis Raoul Glaber fait mal t lire ; le vieux chroniqueur entre dans des dé tails circonstanciés pleins d'horreur sur k misère du peuple, réduit à dévorer delà chaii humaine.

* On fut réduit, sur plusieurs points de 1;

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terre, à se nourrir, non-seulement d'animaux immondes et de reptiles , mais de la chair même d'hommes, de femmes et d'enfants; car on n'écoutait que les horribles conseils de la faim; au mépris des attachements les plus saints et même de Tamour paternel. On voyait, dans ces temps d'horreur, des fils, parvenus à. la force de Tâge, dévorer leur mère, et les mères, à leur tour, sourdes à la voix du sang, déchirer leurs enfants pour

calmer leur faim. »

On pouvait bien, en effet, redouter la lin du monde en présence de cette terrible calamité, et Glaber s'écrie : « Le genre humain fut-menacé d*une destruction prochaine. On eût dit que les éléments furieux s'étaient déclarés la guerre, quand ils ne faisaient qu'obéir ù la vengeance divine en punissant l'insolence des hommes... On croyait que Tordre des saisons et les lois des éléments

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qui jusqu'alors avaient gouverné le monde étaient retombés dans un éternel chaos, et Ton craignait la fin du monde. »

A celte époque, Topinion générale, dérivée du chiliasme de TÉglise primilive, était que la terre devait durer six mille ans, chacun des jours de la création correspondant à un cycle de dix siècles, et Raoul Glaber se fait Finterpréte de cette croyance lorsqu'il dit : t De même que le Créateur a consacré six jours à r.chever les ressorts de la machine du monde, et s'est reposé le septième , après avoir accompli son ouvrage, de même aussi il a opéré pendant six mille ans des miracles pour intruire la race humaine par leur fréquente apparition ; car, de tous les âges précédents, aucun n'avait manqué d'annoncer, par des signes miraculeux, Téternelle Providence, jusqu'au temps où le souverain principe des choses a revêtu l'humanité pour apparaître au

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monde, c'esl-à-dire jusqu'au sixième ùge, qui est le siècle présent : car on pense que, dans le septième, la machine du monde verra finir aussi ses travaux, sans doute afin que tout ce qui a reçu Tètre trouve alors son repos et sa fin dans celui qui lui donne l'existence. »

Ces derniers termes, assez ambigus, correspondent, d'après d'autres écrivains ecclésias' tiques, au septième millénaire, qu'ils nomment le miUénaire du sabbat, afin que le monde pût se reposer avant de mourir, comme Dieu s'était reposé après avoir créé.

La frayeur qui s'empara de la société^ à la

<ensée du jugement dernier, eut pour effet

î donner un grand essor au mouvement

Hgieux. « mort î s'écriait un poète con-

iporain, Thibault de Mailly, tu fais grand

i par ta menace ; tu épures Fàme comme

amis épure le grain » et tu ramènes à la

que des vertus chrétiennes les gens qui

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