‹ La fin du Moyen Empire egyptien; étude sur les monuments et l'histoire de la période comprise entre la 12e et la 18e dynastieChapitre 5 sur 113 · LA LÉGENDE DE LA RESTAURATION NATIONALE AU TEMPS DU NOUVEL EMPIRE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE LA RESTAURATION NATIONALE AU TEMPS DU NOUVEL EMPIRE

Tout à fait indépendamment des listes royales, pièces d'archives, documents généalogiques et autres témoignages écrits qui conservaient le souvenir de In confuse période antérieure, il s'étuit formé en Egypte, au temps du Nouvel Empire, une

histoire populaire des siècles du fractionnement et de l'anarchie, plus exactement une histoire littéraire, élaborée par les

écrivains et développée, pour les besoins du public lettré, selon les règles ordinaires de la littérature nationale. Cette histoire, pour autant qu'elle nous est connue, fut écrite chez les vainqueurs de la lutte finale, à Thèbes ; et dès l'origine, les souvenirs de cette grande lutte effacèrent si bien ceux de tous les événements qui l'avaient précédée, que sous la plume du narrateur on ne vit jamais paraître qu'un seul récit, celui de l'agression des Septentrionaux, châtiés de leur témérité impie par la main du roi de Thèbes, restaurateur de l'ordre et de l'unité royale. Les petits romans qui racontaient celte histoire étaient, historiquement, assez bons, sauf que le pôle attribué à l'ennemi du Nord était, naturellement, celui d'un révolté abominable, et que tout le développement de la guerre, inévitablement, était réduit aux proportions d'un épisode unique où intervenaient, de la manière la plus simple, des protagonistes en petit nombre. L'épisode lui-même était historique, en ce sens qu'il procédait du souvenir plus ou moins déformé d'événements réels, et que les personnages évoqués avaient eifectivemement agi, de manière générale, dans le sens indiqué. Mais, d'une œuvre à l'autre, le détail du récil el les personnages étaient variables; les différentes histoires qui avaient cours et qui semblaient indépendantes, réellement différentes, on les sentait étroitement apparentées, cependant, par la nature du sujet et la généralité des lignes du thème, de telle manière enfin qu'elles devaient se grouper. aux yeux des Thébains du Nouvel Empire, en une chronique triomphale des fondateurs, en une sorte de cycle des origines de la grande monarchie'".

O Pour tout co qui concc-nie li> sujet, voir ci-avant. Le» Hyk$â$, Section I, Cfiap. il it \. et Etude» et noie» complémentaires , I, A <'t B.

Elaborées dès le début de la XVIIIe dynastie, les histoires qui se côtoyaient dans cette épopée agissaient les unes sur les autres, se mêlaient, se comp en et raient dans toutes les. formes de combinaison possibles. A l'origine, au stade des récits non encore contaminés les uns par les autres , deux traditions avaient cours, relativement à la manière de désigner l'ennemi septentrional, ou, si l'on veut, les narrateurs de ce stade connaissaient deux ennemis distincts, dont l'un, ou bien l'autre, était mis en scène dans le drame, et non les deux ensemble : la première désignation était celle des Asiatiques, dans leurs places à' Avaris et de Sliarouhen , l'autre désignation, celle de certains rois Apopi. Cette tradition différentiatrice était historiquement, nous le savons, absolument bonne. Quant au champion méridional, parfois il n'était pas nommé : le roi du Sud, sans plus; souvent sa figure se précisait en celle d'un des prédécesseurs immédiats de la grande maison thébaine, quelque Kamès, ou bien Skenenre Tiouâ, ou bien encore Alwih, le héros authentique de la fin de la grande guerre. Ainsi s'étaient organisées diverses combinaisons de personnages : le roi du Sud contre les Asiatiques dans Avaris, d'une des deux histoires que le rédacteur de Sallier devait fondre, le Thébain Skenenre contre Apopi, roi du Nord, de l'autre histoire originale de Sallier, Kamès contre les Asiatiques dans Avaris, de la tablette Garnarvon. A ce dernier type de combinaison — le roi thébain nommé précisément, ses adversaires laissés sous la figure collective et plus vague des Avarites — appartenait aussi le récit perdu qui devait être la source de l'histoire manéthonienne des Hyksôs, et encore une autre histoire, perdue également et historiquement très bonne, à'Aniôsis destructeur d'A raris, qui passa chez Ptolémée de Mendès. Dans les récits du premier stade, répétons-le, Apopi et les Asiatiques étaient deux choses distinctes; elles vinrent en contact par l'effet du mélange des histoires, dans des combinaisons dont celle qui a produit la narration de

M. R. VVEILL, kù

Saillir nous donne une idée assez juste. A cette dernière place, Àpom i-t Asiabqum sont à moitié confondus déjà; leur identification sera consommée depuis Longtemps lorsque les histoires les concernant passeront dans la tradition grecque.

Pour peindre l'état de désolation du pays au début de l'histoire, avant la salutaire action thébaine, le narrateur empruntait les images et les phrases des vieilles compositions du Moyen Empire, développées sur le thème du désordre. Cette banalité verbale n'était pas absolument la règle, surtout au début, et dans le plus ancien exemple de l'histoire que nous possédons, celui de la tablette Carnarvon, postérieur de peu au commencement de la XVIII0 dynastie, la description de L'Egypte divisée est remarquablement énergique et vivante. Quelque temps plus lard, les récits dont le rédacteur de Sailier faisait usage étaient déjà tombés dans le ton indifférent et neutre qui résulte de l'emploi de formules fixées.

De très bonne beure, d'ailleurs, l'histoire sous ses différentes formes a ce sort très singulier, qu'on cesse de la considérer comme obligatoirement historique, et qu'on en fait une sorte d'anecdote triomphale à la gloire des rois thébains l'un après l'autre, tous considérés, par une sorte de fiction rituelle, comme ayant rétabli l'ordre et exterminé les Asiatiques, en prenant possession du trône. Il n'y a là m ignorance, ni erreur, ni confusion véritable, et l'on sait liés bien que ces! Mimés, et nul autre, qui a pris Avnris et Shareuhen (tableau royal parvenu à Africain par voie non manéthoniennc, et tradition recueillie par Ptolémée de Mendès); mais en môme temps, par manière d'éloge inaugural, on fait honneur de la même action libératrice ek purificatrice à Ilatshepsitou, à Thoutmès III (introduction des Annales}, ailleurs à Thoutmès III et Thoutmès l\ (source perdue d'une «les histoires nianéthoniennes), à Muieptahf a Kamsès III. Chacun de «'es exposés illusoires s'ouvre, naturellement, par un tableau de désolation où paraisssenl les

vieux clichés de la littérature du Moyen Empire; parmi ceuxci, la présence des étrangers et la division du pays ne sont, au fond, que d'autres traits ajoutés aux traits anciens de la peinture, et il est essentiel de noter que cette histoire rituelle du désordre et du roi sauveur se raconte très bien sans que l'élément des étrangers impies y intervienne : les discours triomphaux de Haremheb et de Toutankhamon en sont le témoignage.

De cette manière de procéder naissaient, cependant, une foule d'indications fallacieuses qui devaient, tôt ou tard, pénétrer la tradition historique proprement dite en y introduisant des confusions extraordinaires. Mais à l'époque thébaine, l'histoire est encore intacte; il y a démarcation tout à fait nette entre la littérature épique à tendance romanesque, qui développe le thème triomphal de l'avènement du roi, et la documentation historique véritable, sans doute imparfaite et vile altérée, mais comprise et conservée sérieusement, et dont le papyrus de Turin témoigne de la manière la plus importante. Outre le document de Turin, qui est une liste chronographique intégrale, des mentions d'un autre ordre, assez nombreuses, nous renseignent sur les souvenirs précis que les Egyptiens de la XVIIIe à la XXe dynastie gardaient de la période antérieure; nous allons les passer en revue tout d'abord.

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