De Vita beata
Comprend-on, par exemple, que le nom du Christ, ce nom sans lequel, nous dit-il, rien ne pouvait lui plaire, y soit si rarement prononcé ? C'est à peine si une fois ou deux il cite en passant les Ecritures. Mais, en revanche, il y est partout question de la philosophie. C'est « dans le sein de la philosophie » qu'il s'est jeté après tous ses égarements ^ ; elle est pour lui « le plus sûr et le plus agréahle de tous les ports' », et il invite ses amis à s'y réfugier avec lui. Sans elle, il ne peut y avoir aucun honheur dans la vie. Elle promet de révéler à ceux qui l'étudient ce qu'il y a de plus important à connaître et de plus difficile à découvrir, c'est-à-dire les mystères du monde et la nature de Dieu, et il a confiance en ces belles promesses, il est sûr qu'un jour elle les tiendra \ Ce jour, sans doute, est encore très loin pour lui, il lui reste beaucoup à faire : c'est à peine s'il commence à entrevoir la vérité ; a mais il n'a que trente-trois ans, et il ne désespère pas, à force de travail et de peine, en méprisant tous les biens que les hommes recherchent et en s'enfermant pour jamais dans ces études sévères, d'atteindre plus tard les limites de la sagesse humaine^ ». Voilà ce qu'il se promet pour l'avenir; quant au plus grand événement de sa vie passée, sa conversion, comme elle avait fait beaucoup de bruit dans le monde, il faut bien qu'il on dise un mot; mais il a soin de lui donner aussi, en la racontant, une teinte philosophique. 11 fait allusion à la scène qui se passa dans le jardin de Milan, ou, comme il dit, à cette flamme qui le saisit tout d'un coup, et à la
4. Contra Acad., I, 5 : In philosophix gremium confugere. — 2. IbicL, II, 1 : Philosopliiie tutissimus jiicundlsshnusque portiis. — 5. lOid., I, 5. — 4. Ibid., III, 45.
lecture du fameux passage de saint Paul; mais comprend-on qu'il ajoute « que la philosophie lui apparut alors si grande, si helle, qu'à cette vue l'ennemi le plus résolu de la sagesse, l'homme le plus enfoncé dans les intérêts ou les divertissements du monde, aurait renoncé aux plaisirs et aux affaires pour se jeter dans ses hras' »? Il s'agissait bien de philosophie en ce moment ^ ! Nous sommes, comme on voit, fort éloignés du récit des Confessions. Est-il possible d'admettre que cet homme qu'elles nous montrent terrassé par la grâce, pleurant et gémissant sur ses fautes, abîmé dans sa douleur, soit le même qui entretient ici paisiblement ses élèves de problèmes de morale et de métaphysique, qui se met sous la direction de la philosophie avec une confiance si sereine, et promet de lui consacrer sans réserve toute son existence? Et puisque les deux personnages diffèrent entre eux, pouvons-nous savoir, du pénitent ou du philosophe, lequel est le véritable?
1. Contra Acad., II. 6. — 2. II est vrai que de bonne heure, dans la langue de l'Église, le mot philosophie prit le sens « d'ascétisme », de « vie parfaite et chrétienne », si bien que, pour certains écrivains ecclésiastiques, devenir philosophe signifie se faire moine. Mais outre que cet emploi n'est fréquent qu'en Orient, on voit bien qu'ici saint Augustin prend la philosophie dans sa signilication ordinaire. Plus tard il s'est reproché, dans ses Rélractatioiis, « d'avoir trop cédé à la philosophie », quand il composait ses Z)/(7/o(7)(i?s; il est clair qu'il ne veut pas se faire un crime d'avoir été trop chrétien. C'est bien de la philosophie proprement dite qu'il est question, quand il annonce, comme nous le verrons plus loin, qu'il veut chercher à dégager dans Platon les principes qui ne sont pas contraires à la doctrine chrétienne ; c'est une vie philosophique, à l'ancien sens du mot, et non une vie ascétique qu'il veut dépeindre, quand il décrit en cos termes la manière dont il passe ses journées avec ses amis : Viximus magna mentis Iranguillitate, ah omni corporis labe aninuirn vindicantes, et a cupiditatum facibiis longissime remoti, dantes, quantum homini licet, operam rationi. Certainement celte philosophie est chrétienne j mais saint Augustin, pour la forme au moins et l'extérieur, lient à la faire ressembler autant qu'il peut à l'autre. C'est précisément ce qu'il y a d'original dans les dialogues philosophirjues, cl en quoi ils diffèrent tout à fait des Confessions.
Peut-être convient-il de répondre qu'ils sont vrais tous les deux. Saint Augustin se trouvait à un de ces moments où, suivant le mot du poète, on sent plusieurs hommes en soi. Sa conversion était trop récente pour que ses sentiments nouveaux eussent tout à fait effacé ses anciennes habitudes. Dans cette âme toute frémissante de la lutte qu'elle venait de soutenir, le pénitent l'avait définitivement emporté, mais le philosophe vivait encore. C'est lui surtout qu'on retrouve dans les Dialogues. Comme il voulait les faire paraître, et qu il espérait même en tirer quelque gloire, il les a un peu accommodés au public auquel ils étaient destinés. Par la nature même des sujets qu'ils traitent, ces livres ne pouvaient convenir qu'à des lettrés qui avaient reçu une bonne éducation et qui connaissaient les écrivains antiques; or ces gens-là, nous le savons, étaient très mal disposés pour le christianisme. Ils en voulaient surtout à la religion nouvelle, lorsqu'elle enlevait au monde un de ceux sur lesquels le monde se croyait en droit de compter. Augustin n'ignorait pas la colère qu'avaient ressentie ses amis, ses élèves, ses admirateurs, en le voyant renoncer à des fonctions qui lui promettaient tant de gloire. Il éprouvait donc le besoin de les désarmer; il tenait à leur montrer que le christianisme n'était pas aussi contraire qu'ils croyaient à la sagesse antique; il voulait surtout leur présenter sa conversion sous un jour qui leur permît de la comprendre. Il la leur raconte comme il pourrait le faire de celle du jeune débauché Polémon, conquis à la tempérance et à la vertu par la parole de Xénocrate; et quand il conseille à ses amis d'imiter son exemple, on croirait entendre Sénèque prêclianl la retraite à Lucilius. Ainsi,
des deux hommes, il a soin, pour ne pas les effaroucher, de ne leur en montrer qu'un ; mais celui qu'il montre existait réellement en lui. Soyons sûrs que la philosophie tenait encore beaucoup de place dans ses études; il se l'est reproché plus tard', mais au moment où nous sommes, il n'était pas si scrupuleux et s'y abandonnait sans remords. On peut donc admettre que, dans le tableau qu'il fait de sa vie à Cassisiacum, il ne nous ait pas tout dit; mais tout ce qu'il nous dit est vrai. Les incidenis qu'il i-apporte se sont passés comme il les décrit ; les discours qu'il prête à ses personnages sont parfaitement authentiques, puisqu'ils ont été recueillis par un sténogTaphe\ Voilà bien ce qu'on faisait, ce qu'on disait toute la journée, dans cette réunion de jeunes gens dont il était l'âme ! Sans doute on peut croire que, lorsqu'il avait quitté cette jeunesse, qu'il n'était plus préoccupé de lui plaire et de l'instruire, le soir, dans sa chambre, sur ce lit qu'il baignait de ses larmes, il devait avoir d'autres pensées ^ Mais ce qui est remarquable, c'est qu'en revenant le matin à ces études de grammaire et de philosophie dont il avait pris congé avec tant d'éclat, il ne semble pas le faire de mauvaise grâce. Nulle part il ne laisse entendre que ce sont des occupations vaines ou dangereuses auxquelles il se résigne malgré lui. Au contraire, il paraît y prendre plaisir.
1. Dans i\es Retractniioiies. — 2. Saint Augustin ne le dit pas seulement dans son dialogue Contre les Académiciens il, 4), il le répète dans son tiailé du Maître. Là il allirmc qu'il a reproduit les raisonnements de son fils Adoodatus, qui, à seize ans, parlait déjà comme un sage et dont la force d'esprit lui faisait peur. — 3. Ces pensées, il nous les a conservées dans l'ouvrage intitulé Entretiens avec moi-même [Soliloquia). Ces entretiens nous montrent l'autre côté de l'homme. Il faut les lire avec les Dialogues pour connaître saint Augustin tout entier dans la retraite de Cassisiacum.
Il s'intéresse le premier aux questions qu'il pose à ces jeunes gens, et l'on sent qu'il est fort satisfait d'intervenir dans leurs débats.
Le plaisir qu'il paraît y prendre nous remet dans l'esprit un passage très curieux de ses Confemom. Il y raconte que, quelques années auparavant, avec une dizaine d'amis, tous épris de littérature et de science, il avait eu l'idée de former une sorte d'association, ou, comme nous dirions aujourd'hui, un phalanstère. Ils devaient se réunir loin du monde, dans quelque endroit isolé, et mettre en commun ce qu'ils possédaient. Tous les ans, deux d'entre eux auraient été nommés pour gérer les affaires de la société; les autres, débarrassés des soucis vulgaires, libres et maîtres d'eux-mêmes, n'auraient eu qu'à vivre de la vie de l'esprit, et se seraient livrés sans partage à la méditation et à l'étude^ Ce projet, qui souriait beaucoup à saint Augustin, et que des difficultés d'organisation firent alors échouer, il semble l'avoir repris dans la villa de Vérécundus, et peut-être ne s'y trouva-t-il si heureux que parce qu'il y réalisait un rêve de sa jeunesse. Cette retraite, on le voit, était plutôt une communauté de sages qu'un couvent de moines.
Il y passa tout l'hiver, et ne revint à Milan que vers les fêtes de Pâques. C'est là qu'il reçut le baptême, le 25 avril 387, avec Alypius son ami et son tils Adeodatus, des mains de saint Ambroise.