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CHAPITRE IV

COMMENT LES ÉLÉMENTS SACRÉS ET PROFANES SE SONT FONDUS ENSEMBLE DANS LE CHRISTIANISME

Lutte des souvenirs de l'école et des sentiments chrétiens chez saint Jérôme. — Sa polémique avec ceux qui lui reprochent de trop citer les auteurs profanes. — De quelle façon et à quelles conditions il pense qu'un chrétien peut se servir de l'antiquité païenne. — Les déclamations et les consolations chrétiennes.

Il serait facile de pousser beaucoup plus loin cette étude. Comme je l'ai déjà dit, parmi les chrétiens qui appartenaient aux classes lettrées de l'empire, il n'en est presque aucun chez qui l'on ne retrouve l'influence des deux enseignements qu'ils avaient reçus, celui de l'école et celui de l'Eglise. Partout nous les verrions vivi^e ensemble sans parvenir à se supprimer, et, suivant les époques et les circonstances, dominer alternativement l'un sur l'autre. Quand on est jeune, c'est d'ordinaire l'école qui l'emporte. Saint Cyprien, en écrivant la lettre à Donatus, ne peut oublier qu'il vient d'être professeur ; il développe, il amplifie; il fait des tableaux et des tirades; il travaille son style avec complaisance \ il imite tantôt les larges

1. Saint Augustin {De Doct. christ., IV, 14) relève ce défaut dans l'ouvrage de saint Cyprien .

périodes de Cicéroii, et tantôt les phrases hachées de Sénèque. Plus tard la foi prend le dessus, mais l'école résiste, et il s'ensuit souvent des luttes sourdes ou violentes entre les deux principes opposés.

11 ny a personne chez qui ces luttes soient plus visibles et plus fortes que chez saint Jérôme. Dans sa jeunesse, il étudia les lettres avec passion : il était dans sa nature de ne rien faire à demi. Les leçons de Donatus, son maître, l'avaient enflammé pour la grammaire; il prit ensuite tant de plaisir à déclamer qu'on peut dire (ju'il déclama toute sa vie. 11 hit tous les auteurs profanes, et s'en pénétra si profondément qu'il lui fut désormais impossible de les oublier. La foi, qui vint par-dessus, quel(|ue ardente qu'elle ait été, n'effaça rien des souvenirs et des admirations de sa jeunesse. Quand il s'enfuit au désert, il eut soin d'emporter sa bibliothèque avec lui; elle ne comprenait pas seulement la Bible et l'Evangile, mais aussi des ouvrages profanes. 11 avait renoncé à tout, excepté aux plaisirs de l'esprit. Dans les solitudes brûlantes de la Chalcide, entre la Syrie et le pays des Sarrasins, pendant qu'il vivait de pain d'orge et d'eau bourbeuse, enfermé dans un sac, « laissant tomber sur la terre son corps tellement décharné qu'à peine les os se tenaient les uns aux autres », il continuait à relire ses auteurs chéris, sacrés et profanes, et ce n'étaient pas les livres saints qui lui plaisaient le plus. « Malheureux que j'étais! Je jeûnais, et je lisais Cicéron ! Après avoir passé les nuits sans dormir et répandu des larmes amères au souvenir de mes fautes, je prenais Plante en mes mains. Si quelquefois, rentrant en moi-même, je voulais lire les prophètes, leur style simple et négligé me rebu-

tait aussitôt, et parce que mon aveuglement m'empêchait devoir la lumière, je croyais que c'était la faute du soleil et non pas celle de mes yeux. » Il raconte ensuite ce fameux songe, que tout le monde connaît, dans lequel il se crut transporté devant le juge céleste et cruellement fustigé par les anges. Quand il essayait, pour se défendre, de dire qu'il était chrétien : « Non, répondaient les anges, tu es cicéronien : oii est ton trésor, là est ton cœur. » Il ajoute qu'il fit à Dieu la promesse de ne plus lire d'ouvrage profane. « Si j'en ouvre désormais un seul, lui dit-il, je veux qu'on me traite comme si je vous avais renoncé'. »

La lettre oii saint Jérôme racontait son aventure courut le grand monde de Rome et y obtint beaucoup de succès. Plusieurs de ceux qui la lisaient faisaient sans doute un retour sur eux-mêmes et n'avaient pas de peine à se reconnaître dans ce lettré incorrigible qui ne pouvait se soustraire au charme de ses premières études. C'était donc une leçon que saint Jérôme leur donnait, et dont les plus dévots cherchaient à faire leur profit. Pour ajouter à l'effet de son récit, il ne manque pas une occasion de reprendre ceux qui, comme il l'avait fait luimême, accordent trop d'importance aux livres classiques. Il s'emporte contre les évêques ou les prêtres qui mêlenl les grâces de la vieille rhétoriijue à leurs sermons, comme s'il s'agissait de parler dans l'Académie ou le Lycée', ou qui donnent à leurs enfants une éducation toute païenne, leur laissent lire des comédies et chanter les

1. Epist., 25. — 2. Epist. ad Gai.. III, pml. Ailleurs il exige que le prùlrc dissimule avec soin sou talent de style. Ecclesiastica interpielalio, etiam si habit eloquii vcnuslalcni. dissimulare cani débet cl fugcre. Enisl., o\.

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chansons des mimes'. L'étude des auteurs profanes ne lui semble pas compatible avec celle des livres saints : « Qu'ont de commun, dit-il, Horace et les Psaumes, Virgile et l'Evangile, Cicéron et les apôtres'? »

Le malheur est qu'il ne pratique guère pour son compte les conseils qu'il donne aux autres. Lui qui trouve qu'Horace et le Psautier, Yirgile et l'Évangile ne se conviennent pas, il les mêle ensemble à tout propos. Les souvenirs des écrivains païens se glissent partout chez lui, même dans les ouvrages où ils paraissent le moins à leur place^ H semble qu'il ne puisse pas s'en défendre; ils assiègent sa mémoire, ils arrivent, presque sans qu'il s'en doute, sous sa plume. Dans la lettre même oii il s'accuse humblement d'avoir trop mis de rhétorique en conseillant la retraite à Héliodore et semble disposé à faire pénitence de tous ces souvenirs d'école, il ne peut s'empêcher de citer successivement Thémistocle, Platon, Isocrate, Pythagore, Démocrite, Xénocrate, Zenon, Cléanthe, puis les poètes Homère, Hésiode, Simonide, Stésichore, Sophocle, sans compter Galon le censeur et les autres^ : c'est un débordement d'érudition païenne. Toute cette antiquité classique lui est si familière que c'est elle qui se présente d'abord à son esprit, lorsqu'il est le plus ému, elle, qui semble être l'expression naturelle et spontanée de ses sentiments. Quand il visite les catacombes, l'impression que lui causent le silence religieux de ces longues galeries et les alternatives effrayantes

1. Ad Epkes., III, 6, 4. 11 s'agit ici seulement des enfants des évèques et des prêtres, cl même plus particulièrement de ceux qui sont élevés aux frais de l'Eglise. Ce n'est pas une protestation contre l'enseignement en général. — 2. Epist., 18. — 5. Au début de la vie de saint Ililarion, il cite Salluslc et Daniel, llomoi-e el saint Epipliane. — i. Ej'ist., oi.

de lumière et de ténèbres se traduit aussitôt par un vers de Virgile :

Ilorror ubique animos, siniul ipsa silenlia terrent.

C'est encore un vers de Virgile qui lui vient à l'esprit lorsqu'il nous décrit les désastres de l'invasion et qu'il désespère de pouvoir tous les énumérer :

Non mihi si linguœ centum sini, oraque centuin. Ferrea vox

11 trouve tout dans Yirgile, même le moyen de dépeindre les ruses et les subtilités du tentateur :

Hostis, cui noinina mille, Mille noccndi artes,

et la pendaison de Juda :

El nodum inf'elix lethi trabe nectit ab alla.

Dans le désert, lorsque des moines jaloux le poursuivenl, le tracassent, et veulent le chasser de sa misérable cellule, c'est encore dans un vers de Virgile que sa plainte s'exhale :

Quod geniis hoc honiinmn, qiisevc liiinc tam barbara morcm l^ermittit palria'?

On n'en finirait pas si l'on voulait indi(|ner tous les emprunts que fait saint Jéiôme non seulement à Virgile, mais à Cicéron, à Salluste, à Horace, à Juvénal, à Plante, à Térence, et même à Ennius et à Naevius.

On comprend que celte manie de citer à tout moment

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