Julien, Epist., b
maltraitent, il leur rappelle « que leurs livres les exhortent à supporter leurs maux avec patience ». Ce sont là des sarcasmes de théologien enragé, ce n'est pas le ton d'un juge et d'un prince. Il abondait trop dans sa propre opinion, il se croyait trop sûr de la vérité de sa doctrine pour ne pas mettre hors du bon sens el de la raison tous ceux qui ne pensaient pas comme lui. C'est un grand dangei" de trop mépriser ses adversaires. Il est rare que des gens qui considèrent ceux qui ne partagent pas leurs sentiments comme des fous et des malades n'arrivent pas à croire que l'humanilé commande de leur faire un peu de violence pour leur rendre la santé. On voit bien que cette pensée a traversé un moment l'esprit de Julien : « Peut-être serait-il plus convenable, dit-il dans une de ses lettres, de guérir les galiléens malgré eux, comme on fait pour les frénétiques'. » Il est vrai qu'il s'empresse d'ajouter « qu'il leur accorde la liberté de rester malades )) ; mais il est bien possible que plus tard, s'il avait vu sa tolérance impuissante et ses ennemis lui tenir tète, il fût revenu à sa première idée et qu'il se fût dit que, puisqu'ils refusaient obstinément tous les remèdes, il fallait bien essayer de « les guérir malgré eux ». C'est le prétexte dont se couvrent toutes les persécutions.
N'oublions pas d'ailleurs que Julien a promis d'être tolérant, mais non pas d'être impartial. Il ne traînera personne dans les temples, il ne forcera pas les chrétiens à sacrifier aux dieux, comme faisaient ses prédécesseurs ; voilà tout. Jamais il ne s'est engagé à traiter tous les cultes de la même façon et à leur accorder une faveui-
Julien, Epiai., 4'2.
146 LA FIN DU PAdANlSiME.
égale. La religion qu'il pratique est celle de l'Etal, il est bien juste qu'elle soit la préférée. Sa partialité pour elle est visible et lui paraît toute naturelle. Les mêmes actions changent pour lui de caractère, suivant le cnlte qu'on professe. Les païens qui n'ont pas vouki renier leur foi sont des martyrs; les chrétiens qui refusent d'abjurer sont des impies. S'ils résistent avec courage aux sollicitations de l'empereur, il les maltraite et les accuse de lui manquer de respect. Tandis qu'il défend aux évêques de faire des prosélytes', il cherche par tous les moyens à propager sa doctrine; il attire à elle tous les ambitieux par l'appât des dignités publiques : « Je ne veux, dit-il, ni massacrer les galiléens, ni permettre qu'on les maltraite; je dis seulement qu'il faut leur préférer les hommes qui respectent les dieux, et cela en toute rencontre^ >^ C'était annoncer que les dignités publiques leur étaient absolument réservées, et je ne doute pas que, s'il eût vécu, il n'eût plus laissé aucun chrétien dans l'administration civile et militaire de l'empire. Les mômes procédés furent employés sans plus de scrupule pour ramener à l'ancien culte des populations entières. Dans ce vaste empire, qui se composait d'une agglomération d'anciens Etats libres, les villes voisines étaient souvent lùvales. Elles voulaient dominer l'une sur l'autre, ou se disputaient avec acharnement quelques lambeaux de territoire. C'était une occasion pour l'empereur de se les attacher en prenant parti pour l'une ou pour l'autre. M. Rode a montré, par l'histoire de Nisibe et de Gaza,
1. Voyez la lettre 6 où il onlonne d'expulser de l'Egypte Athanase, « ce misérable qui, sous mon règne, a osé baptiser des femmes grecques île distinction «. — 2. Episl., 7.
(jiic Julien Taisait profession de se déclarer loujoui-s poui' celles qui partageaient sa foi '. « Si l'on honore les dieux, disait-il, il faut honorer aussi les hommes et les villes qui les l'espectent. >^ C'est un principe qui peut mener loin. Quand Pessinonle, célèbre par son temple de Cybèle, s'adresse à lui pour obtenir une faveur, Julien laisse entendre à quel prix il l'accordera. « Je suis disposé, dilil, à venir en aide à Pessinonle, à la condition qu'on se rendra propice la Mère des dieux. Faites donc comprendre aux habitants que, s'ils désirent quelque chose de moi, ils doivent tous ensemble s'agenouiller devant la déesse'. » Yoilà qui est clair : Julien connaissait les hommes, il savait qu'on en trouve toujours (jui sont décidés à sacrifier leur foi à leur fortune; mais il ne pouvait pas ignorer non plus qu'il ne faut guère compter sur ces recrues que l'intérêt ou l'ambition amènent aux religions qui triomphent et que ce sont des conquêtes dont elles ne tirent pas beaucoup plus de prolit (jue d'honneur.
Ses projets en général étaient fort habilement conçus, mais ils n'eurent pas tout le succès qu'il en attendait. Il avait pris, dès son arrivée à Constantinople, une mesure généreuse et qui devait bien disposer l'opinion pour lui : il rappela tous ceux que Constance avait exilés pour des motifs religieux, et rendit les biens qu'il avait confisqués. Parmi ces exilés, il y en avait de toutes les sectes chrétiennes; mais, comme Constance était arien, c'était principalement sur les catholiques qu'il avait frappé. On vil donc revenir dans leur pays un grand nombre d'évêques
\. Roile, p. M. — '2. Julien, l-.jjUl., 49.
vicliines des tracasseries du régime précédent, e(, parmi eux, l'invincible Atlianase. Julien était très fier de cet acte de clémence dont ses amis durent lui faire beaucoup de compliments. Il en parle souvent dans ses lettres et se plaint avec amertume que les chrétiens ne lui en aient pas témoigné plus de reconnaissance ^ C'est que les chrétiens, comme tout le monde, s'étaient bien vite aperçus que le bienfait de Julien cachait un piège et qu'en ayant l'air de les servir il travaillait contre eux. S'il avait fait I revenir les proscrits, c'était uniquement dans la pensée (|ue leur retour ranimerait les querelles théologiques, ce II savait, nous dit Ammien Marcellin, que les chrétiens étaient pires que des bètes féroces, quand ils disputaient entre eux «, et il comptait qu'affaiblis par leurs luttes intérieures, ils lui opposeraient moins de résistance. C'était sa tactique de diviser ses ennemis pour les vaincre. En même temps qu'il essayait d'exciter les diverses sectes les unes contre les autres, dans les mêmes églises il voulait séparer les fidèles de leurs chefs. Toutes les fois qu'il se produisait dans une ville chrétienne quelque émotion populaire, il affectait d'en rejeter la faute sur le clergé. Les coupables, pour lui, c'étaient toujours les prêtres, « qui ne pouvaient se cojisoler qu'on leur eût ôté le pouvoir de nuire ». Un jour l'évêque de Bostra et ses clercs, qu'il accusait d'avoir fomenté quelque révolte, lui adressèrent une lettre dans laquelle on lisait ces mots : te Quoique les chrétiens soient chez nous en nombre égal à celui des Hellènes, nos exhortations les ont empêchés de commettre le plus léger excès. » Julien