Dion, LXXI, 31. — Lucien, £uh
pour les maîtres, mais il leur bâtit des écoles et il eut l'idée de les pourvoir d'élèves en donnant des pensions à des enfants pauvres qui purent ainsi suivre leurs cours. C'est donc à lui que remonte l'institution des boursiers'. Essayons de nous rendre compte de ce que les historiens veulent dire dans ces divers passages que je viens de citer. Qu'étaient ces fondations impériales dont ils nous entretiennent? Qu'ont fait véritablement pour l'enseignement public les princes dont ils vantent la générosité? D'abord il n'est pas douteux que quelques-uns d'entre eux, Yespasien, Marc Aurèle, n'aient fondé, dans quelques villes importantes, comme Athènes et Rome, quelques chaires qui étaient payées par l'Etat. Mais est-ce tout? Ces chaires rares, isolées, cet enseignement d'exception, suffisent-ils pour expliquer ces expressions générales dont se servent les historiens? Des phrases comme celles-ci : salaria instituit, salaria detulit per provincias, semblent bien indiquer qu'il s'agit d'un système étendu d'éducation; elles paraissent s'appliquer à tout l'empire et non à quelques villes privilégiées. Il est donc vraisemblable que ces princes avaient réglé que les professeurs de toutes les écoles publiques recevraient un salaire; seulement ce salaire, ce n'était pas l'Etat qui devait le donner, c'étaient les villes où ces écoles étaient établies : elles profitaient de l'enseignement, il était naturel qu'on le leur fît payer. L'empereur leur en imposa la charge, comme il en avait le droit. La loi qui l'autorisait à supprimer les libéralités des villes, quand elles lui paraissaient inutiles % lui permettait de les contraindre à celles qui
1. Lampiide, .4/. Sev., 44. — 2. Cod. Theod. , XII, 2, 1 : Nulli salariuin
lui semblaient nécessaires. C'est en vertu de ce pouvoir qu'il put ordonner qu'elles supporteraient les dépenses de leurs écoles. Les historiens ont donc raison de dire d'Antonin, d'iVlexandre Sévère, etc., qu'ils établirent des traitements pour les maîtres : salaria inslituit, salaria detulit', ils auraient dû seulement ajouter que ce traitement n'était pas fourni par les princes eux-mêmes, mais par les villes, et que leur générosité ne leur coûtait rien. Et si nous voyons cette mention reparaître sous plusieurs règnes successifs, c'est que les villes ne payaient pas volontiers et qu'elles ont essayé souvent de se soustraire au fardeau dont on les avait chargées sans les consulter. Ainsi , dans quelques villes importantes , quelques chaires en petit nombre fondées et dotées par l'État; dans toutes les autres, c'est-à-dire à peu près dans l'empire entier, des écoles entretenues aux frais des municipalités : tel était le régime sous lequel a vécu l'enseignement public jusqu'au v" siècle. Je ne sais pourquoi l'on en a douté, tous les documents l'attestent. Libanius, dans le discours qu'il a prononcé en faveur des rhéteurs d'Antioche, affirme qu'ils n'avaient d'autre rétribution fixe que celle que la ville leur payait'. Lorsque Constance Chlore nomma son secrétaire Eumène à la direction de la grande école d'Autun, il lui attribua un traitement considérable, qui devait être pris sur les finances de la ville : ex viribus hujus reipuhlicx^. Cet exemple nous montre que l'empereur ne s'interdisait pas tout à fait de s'ingérer
tribuatur ex viribus reipublicœ nisi ei qui jubentibus nobis specialiter fucrit consecutus. — 1. Libanius, Pro Rhet. Il tlemandc aux magistrats de donner aux professeurs certnins champs qui appartenaient à la ville. — 2. Paneg., lY, 14. On vient de voir employée cette expression ex viribus reipublicœ dans une loi du Code Théodosien (XII, 2, 1).
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dans les affaires de l'enseignement, et l'on pourrait prétendre qu'à cette époque déjà les écoles ressortissaient jusqu'à un certain point au pouvoir central. Mais, comme elles étaient entretenues par les villes, qui fournissaient à leurs dépenses, il s'ensuivait qu'elles avaient surtout, aux yeux de tout le monde, un caractère municipal. C'est ce que dit Ausone en propres termes lorsque, rappelant les trente années qu'il a passées à Bordeaux dans l'enseignement de la grammaire et de la rhétorique, il emploie cette expression : Exegi municipahm operam^. Aussi les professeurs n'étaient-ils pas regardés comme des fonctionnaires de l'Etat. Dans les discours des rhéteurs gaulois (lu IV* siècle, on dit à plusieurs reprises qu'ils sont de simples particuliers, piHvati, et les fonctions qu'ils remplissent sont opposées à celles des gens qui servent l'empereur dans sa cour et sont employés dans les ministères'.
Mais sur cet enseignement municipal l'empereur, on vient de le voir, avait la main, et il était naturel que son autorité s'y fît de plus en plus sentir avec le temps. Quand les abus devenaient criants, il était forcé d'intervenir; il lui fallait mettre à la raison les villes qui refusaient de faire les dépenses que réclamaient leurs écoles. Chez beaucoup d'entre elles, la condition des professeurs était très misérable. Libanius nous dit de ceux d'Antioche « qu'ils n'ont pas même une maison à eux et vivent dans des logements de rencontre, comme des raccommodeurs de chaussures y^. Ils mettent en gage les bijoux de leurs femmes pour vivre. Quand ils voient passer le boulanger,