CHAPITRE II
Le dialogue intitulé Oclavius. — Les interloculeurs. — Le lieu de la scène.
Les préliminaires.
L'influence des éludes classiques est bien plus visible encore chez Minucius Félix que chez Terlullien. Nous n'avons de lui qu'un tout petit livre, qui même, dans le manuscrit unique qui nous l'a conservé, ne porte pas son nom*. Mais cet ouvrage a toujours fait le charme des délicats. Halm l'appelle « un livre d'or )^, et M. Renan « la perle de l'apologétique chrétienne ».
C'est un dialogue cicéronien, oii figurent seulement trois interlocuteurs, Minucius et deux de ses amis. Cicéron, qui a souvent emprunté le fond de ses dialogues philosophiques aux stoïciens, s'éloigne d'eux en ce qu'il n'y fait pas disputer les héros de la vieille mythologie, mais des Romains illustres, ou même des gens de sa famille et de son intimité. Minucius a suivi son exemple. Ses personnages sont réels : nous le savons parfaitement
1. Ce manuscrit se trouve à la Bibliotliùque nationale. L'ouvrage de Minuciu* y [orme le iuiiliùmc livre du Irailù d'Arnobf intitule Adversus iiatioiies.
3U6 LA 1- i.N DU l'AGAMiME.
pour deux d'entre eux, et nous devons le présumer du troisième. L'auteur d'abord, qui s'est donné dans son œuvre un rôle assez effacé, était un avocat, qui, nous diton, ne manquait pas d'une certaine réputation '. Quoiqu'il exerçât sa profession à Rome, il n'était pas Romain de naissance; il venait de l'ÂlVique, où vraisemblablement il avait passé sa jeunesse". Pourquoi l'avait-il quittée, et quelle ambition le conduisit un jour dans In capitale de l'empire? nous ne le savons pas. Peut-être a-t-il été tenté par la brillante fortune de son compatriote, l'orateur Fronton, devenu le maître, puis l'ami d'un empereur, et l'un des premiers personnages de son temps. L'Afrique s'était mise à pratiquer l'art de la parole; les écoles de Carthage produisaient des rhéteurs habiles, dont la renommée s'étendait au loin, et dans ce pays, oij la civilisation était si récente, il commençait à se former une littérature africaine. On peut donc imaginer que des succès obtenus chez lui ont engagé Minucius Félix, comme plus tard saint Augustin, à chercher un plus grand théâtre et des récompenses plus dignes de son talent. Si vraiment il avait rêvé d'obtenir la grande situation de Fronton, nous ne voyons pas que son espérance se soit réalisée; il ne fut ni préteur, ni consul, comme lui, mais il ne chercha pas non plus à l'être. Devenu chrétien, il se tint loin des fonctions publiques : c'était son opinion qu'un chrétien doit refuser les honneurs et qu'il ne lui convient pas de se vêtir de la robe à bande de pourpre ^ Voilà ce que nous savons de Minucius. Un hasard
1- I^actance, Iiist div.. N. i. — 2. On a trouvé une inscription d'un Minucius Félix à Tehessa (Corp. inscr. lai., VIII, 1904) et une autre tout récemment, à Carthage [Bull. arch. du Comité des trav. hist., 188G. 2, p. 205). — 5. Oclavius, 51 : Honores vestros et purpuras recusamus.
L' .. UCTAMLS . DE Ml.NUGIUS FELIX. 3U7
heureux nous a cuusei'vé quelques renseignemeiils sur un autre des interlocuteurs du dialogue, Cœcilius Natalis, celui qui défend le parti des païens. Il était de Cirta', la ca})ilale de la Numidie, qui prit plus tard le nom dé Constantine; or à Constantine on a trouvé toute une série d'inscriptions qui très vraisemblablement le concernent ■; elles nous apprennent que c'était un homme riche, qui fut revêtu des plus hautes magistratures dans son pays et dans les villes voisines, et qui, en échange des honneurs qu'il avait reçus, se montra fort généreux pour ses compatriotes. Il ne se contenta pas de verser soixante mille sesterces, prix ordinaire des dignités municipales (on sait qu'alors c'étaient les fonctionnaires qui payaient les administrés) ; il y ajouta des statues en l'honneur del'empereur, un édifice tétrastyle, quelque temple sans doute, des jeux scéniques, qui durèrent sept jours, enfin un arc de triomphe, dont il est resté quelques pierres. A ce moment, CaBcilius était encore païen, puisqu'il donnait des jeux au peuple; on remarque pourtant que les statues qu'il élève ont un caractère singulier : la première représente la Sécurité du siècle [Securitas sxciili), une autre, l'Indulgence du maître {Indulgentia domini nostri), la troisième, sa Yertu : c'est le triomphe de l'abstraction. Ne dirait-on pas qu'avant de se faire chrétien Cœcilius
1. En parlant de Fronton, qui était né dans le territoire de, Cirta, Cœcilius dit (jrtensis nosler [Oct., 9), et Octavius Fronto hais {Oct., 51). — 1. Corp. inscr. lai. , YIII , G99G et 7094-7098. M. Dessau me semble avoir montré que le Cœcilius des inscriplions est le même que celui du dialogue [Hermès, 1880, p. 471). Une seule raison pourrait empêcher de le croiie, c'est si l'on était forcé de placer VOctavitts avant l'Apologie de Tcrtullicn. M. Ebert a soutenu cette opinion, et M. Renan la partage. Mais les argument.s de .M. Ebert me semblent fort ébranlés dans un mémoire intéressant de M. Hasseijieau {Revue de l'histoire des religions, t. XV, mai 1887].
avait traversé une de ces sectes philosophiques auxquelles il répugnait de trop individualiser les dieux, et qui se j'éfugiaient dans le vague de l'allégorie pour éviter de leur donner des traits personnels et de leur faire une figure humaine? Ce prince, dontCîBcilius glorifie l'indulgence et la vertu, était Caracalla, qu'on ne détestait pas dans les provinces autant qu'à Rome, ce ({ui nous donne la date approximative du dialogue : il a dû être écrit vers Fan 215. Le troisième et le plus important des interlocuteurs, Octavius Januarius, qui donne son nom à l'ouvrage, est aussi celui que nous connaissons le moins. Tout ce que nous savons de lui, c'est qu'il était Africain, comme ses deux amis', marié, père de famille, et qu'il venait à Rome pour les intérêts de son commerce. On nous ditaussi qu'il aembrasséle premier lechristianisme, qu'il jouit d'une grande autorité dans sa secte % et l'on nous laisse entendre qu'il n'a pas été inutile à la conversion de Minucius Félix. C'est lui qui se charge de répondre aux objections de Csecilius, resté païen, et qui finit par le conquérir à sa foi.
Les personnages étant réels, on est tenté de croire que les circonstances pourraient bien n'être pas imaginaires. Rien n'empêche que les choses se soient passées à peu près comme Minucius les présente. La conversion d'un homme riche et considéré, d'un magistrat de grande ville, comme Caecilius, devait être un événement dans une petite communauté, où les puissants de la terre
1. On a retrouve le nom d'un Octavius Januarius parmi les inscriptions de Dougio {Corp. iiisn-, lai., VIII, 1962). — 2. Je crois qu'il faut corriger, avec Stieber et Halm, les mots pistorum prn'ripuus (au cliap. 14), qui n'ont pas i!e sens, en rlifislicnwruiii prœcipuits, changement que la paléographie autorise.
n'étaient pas en grand nombre, on comprend que Minucius Félix s'en soit souvenu volontiers et qu'après la mort de son ami il ait pris plaisir à la raconter.
L'occasion de l'entretien est un voyage d'Octavius à Rome. Minucius et lui, qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps, passent deux jours entiers à se dire tout ce qu'ils ont fait dans l'intervalle; puis, comme les vacances de septembre arrivent, et que les tribunaux sont fermés, ils se décident à se diriger vers Ostie, « la charmante Ostie », comme ils l'appellent, où ils pourront se délasser à prendre des bains de mer et continuer en paix leurs conversations infinies. C'est une idée qui ne viendrait aujourd'hui à personne. La plage d'Ostie est un désert empesté, où règne la fièvre; les voyageurs ne s'y hasardent plus pendant l'automne. C'était alors un lieu de plaisir où les avocats et les professeurs venaient se reposer des fatigues de la grande ville. Nous savons que, vers le temps (le Marc-Aurèle, le philosophe Favorinus y était venu avec quelques amis, et que c'était leur plaisir, quand le soir tombait, de reprendre les arguties des vieilles écoles, « qu'ils se demandaient, par exemple, s'il est vrai de dire que, puisqu'une amphore de vin n'est pas complète quand il lui manque un congius, c'est le congius qui fait l'amphore* ». — Les questions que Minucius et ses amis allaient agiter sur cette plage étaient d'une autre importance.
Voici comment la discussion s'engage. Octavius et Minucius ont amené avec eux, à Ostie, Caecilius, qui partageait leur intimité, mais qui était toujours païen. PendanF