‹ La fin du paganisme (volume 2)Chapitre 92 sur 126 · Tri 1. — 2. 7,1. i · texte numérisé non relu

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se met à sa suite, sur ses pas, reprenant tour à tour toutes ses objections, et semble tenir à n'en laisser aucune sans la relever. Jl y en a une pourtant à laquelle il n'a pas répondu, et ce silence nous cause d'autant plus de surprise qu'elle nous paraît plus importante : Caecilius a reproché durement aux chrétiens d'adorer un homme crucifié pour ses crimes; « ils honorent la croix, dit-il, parce qu'ils la méritent, id colunt quod merentur^ ». L'insulte est ci'uelie; elle aurait dû révolter Octavius. D'ailleurs l'occasion était bonne pour lui de faire connaître aux païens ce Christ qu'ils outragent. On s'attend qu'il sera heureux de la saisir. Au contraire, il tourne court, et se contente d'une phrase brève et obscure, qui semble dire que si c'était un homme comme les autres et s'il avait commis quelque crime, on ne l'honorerait pas comme un Dieu'. Yoilà tout. Pourquoi donc s'est-il refusé à donner les explications sur lesquelles on comptait? Comment peut-il se faire que, dans une apologie du christianism.e, il n'ait pas voulu prononcer le nom du Christ? Et non seulement le Christ est absent de l'ouvrage de Minucius, mais il n'y })arle ni de la Bible, ni de l'Evangile, ni des apôtres. Parmi les dogmes essentiels de l'Eglise, il n'est question que de ceux qui ressemblent aux opinions des philosophes. La doctrine de la grâce non seulement n'est mentionnée nulle part, mais elle semble môme formellement contredite. Pour répondre aux plaisanteries de son adversaire qui se moque de ces ignorants, de ces gens de rien, qui osent disputer sur Dieu et sur le monde, Octavius lui dit :

j. 9, 4. — 2. 59^ 2 : Longe de vicinia erratis. qui pulatis deiiin rredi oui vici'iiitsp uo.rlii»!. nut pnfîdxxe terrpmim.

ce Sachez que tous les hommes, sans distinelion d'âge, de sexe, de posilion, sont capables de raison et de bon sens, et qu'ils peuvent arriver d'eux-mêmes à la sagesse*. » Si la nature les y conduit toute seule, s'ils n'ont pas besoin de l'aide de Dieu pour l'obtenir, que devient la nécessité de la grâce? Il ajoute, un peu plus loin, que, pour connaître Dieu, au lieu d'écouter les erreurs de ceux qui nous entourent, il suffît de nous interroger nous-mêmes et de croire en nous, sibi credere'. C'est tout à fait ainsi que s'exprime Sénèque^; mais l'apologiste Athénagore, un contemporain de Minucius, parle bien autrement. 11 attaque ces sages du monde qui prétendent que la raison toute seule peut les conduire à la vérité, et se flattent de connaître Dieu par leurs propres lumières. « Nous autres, dit-il, quand nous cherchons ce qu'il nous faut croire, nous nous fions au témoignage des prophètes, lesquels, étant inspirés de Dieu, nous parlent de lui en son nom\ :■> Yoilà un langage vraiment chrétien et qui semble une réponse directe aux paroles de Minucius.

Si nous nous en tenons à ces déclarations de Minucius, sa religion ne paraît être qu'un monothéisme rigoureux, quelque chose comme l'islamisme ; et non seulement elle n'a pas de dogmes, mais il semble même qu'elle se passe de culte. On reproche aux chrétiens, comme une sorte de sacrilège, de ne posséder ni autels ni temples. Octavius ne s'émeut guère de cette accusa-

i. 16, 5. — 2. 24, 2. Voyez aussi le passage suivant, où la nécessité île la grâce poui- arriver à la Tcrilé ne semble pas admise : Cum sif verifas obvia, sed rcquirentibus. 25, 2. — 3. Séncque, Episl., ">!. 5: Unum bomim est, sib' ficleie. — 4. Kùlin, Der Octavius, etc., p. !îO.

lion : « Est-il besoin, dit-il, d'élever à Dieu des statues, si l'homme est son image? Pourquoi lui bàtirait-on des temples, puisque l'univers, qu'il a formé de ses mains, ne suffit pas pour le contenir? Comment enfermer cette immensité dans une petite chapelle? C'est notre âme qui doit lui servir de demeure, et il demande que nous lui consacrions notre cœur. A quoi sert de lui offrir des victimes, et ne serait-ce pas une ingratitude, après qu'il nous a donné tout ce qui naît sur la terre pour notre usage, de lui rendre les présents qu'il nous a faits? Sachons qu'il ne réclame de nous qu'un cœur pur et une conscience honnête. C'est prier Dieu que de conserver son innocence; c'est l'honorer que de respecter la justice. On se le rend favorable en s'abstenant de toute fraude, et quand on sauve un homme d'un danger, on lui fait le sacrifice qu'il préfère. Ce sont là les victimes, c'est le culte que nous lui offrons. Chez nous, celui-là est le plus religieux qui est le plus juste*. » Voilà sans doute une belle profession de foi, mais Sénèque l'aurait signée aussi bien que Minucius. Si c'est là toute la doctrine des chrétiens, ils ne sont qu'une secte philosophique comme les autres.

Comment donc se fait-il que Minucius, qui parle en leur nom, nous les ait si mal présentés? Quelques savants supposent, pour l'expliquer, que c'était un nouveau converti, qui, dans l'ardeur de sa foi, entreprit de défendre une religion qu'il n'avait pas eu le temps de bien connaître ^ C'est ce qui arriva, dit-on, pour Arnobe : saint Jérôme raconte que, lorsqu'il composa ses sept

1. 32, 3. — 2. Voyez notamment Kûhn, dans le mémoire que je viens de citer, p. 30 et sq.

livres contre les païens, il n'était pas encore admis parmi les catéchumènes, et qu'il fit une apologie du christianisme pour mériter l'honneur d'être reçu dans l'Eglise. On comprend qu'il ne fût pas très au courant d'une doctrine qu'il venait à peine d'embrasser. Mais Minucius ne se trouvait pas dans la même situation qu'Arnobe. Quand il écrivit son ouvrage, l'entretien qu'il rapporte était déjà vieux de quelques années, puisque Octavius était mort dans l'intervalle; or, à l'époque où l'entretien se passait, Minucius était déjà chrétien. On ne peut donc pas prétendre que ce soit un nouveau converti et que le temps lui ait manqué pour s'instruire. Du moment que ses erreurs ou ses omissions ne viennent pas d'une instruction incomplète, elles doivent être volontaires, et s'il n'est pas un ignorant, il faut qu'il soil un hérétique. On l'a quelquefois soutenu, mais, je crois, sans aucune vraisemblance. S'il l'avait été, Lactance et saint Jérôme l'auraient-ils mis, sans faire quelque réserve, au rang des défenseurs du christianisme? Lactance surtout lui est très favorable : il regrette qu'entraîné vers d'autres travaux, il n'ait pas donné tout son temps à l'apologétique, et déclare qu'il aurait pu rendre de grands services à l'Église s'il s'était uniquement occupé à la défendre \ Cette estime et ce regret montrent clairement qu'il ne le regardait pas comme un hérétique.

Quant à moi, comme il a surtout péché par omission'

1. Laclancc, Iiist. div., V, 1. — -. Quelques savants, notamment M. Kiihn, ont cru trouver clans Minucius des erreurs graves de doctrine. Mais, outre que les dogmes n'étaient pas alors aussi arrêtés, aussi précis qu'ils le devinient dans la suite, plusieurs de ces erreurs tiennent à l'effort que fait l'auteur pour n'employer que les termes de la langue ordinaire. En cela il forme un paifait contraste avec son compatriote Tertullien, qui parle hardiment le latin de l'Eglise et

et qu'en général ce qu'il dit du christianisme est vrai, mais qu'il n'a pas dit toute la vérité, il me semble plus simple de supposer qu'il avait ses raisons pour se taire et qu'il en sait plus long qu'il n'en a dit. C'est du reste ce qu'il laisse entendre lui-même à la fin de son ouvrage. Quand Octavius a fini de parler, Cœcilius se déclare convaincu par les paroles de son ami. Il ne doute plus de l'existence de Dieu ou de la Providence, il reconnaît l'injustice de ses préjugés contre les chrétiens. Cependant il a besoin, avant de se décider, de quelques éclaircissements encore. Ce ne sont plus des objections qu'il veut présenter, c'est un complément d'instruction qu'il réclame, et comme le soleil s'approche de son coucher, la conversation est remise au lendemain. On peut donc admettre que ce qui n'a pas été dit ce jour-là est réservé pour les jours suivants. Ainsi l'auteur reconnaît luimême qu'il n'a pas exposé toute la doctrine chrétienne dans son ouvrage, et il n'y a aucune conclusion grave à tirer des lacunes qui s'y trouvent, puisqu'il annonce qu'il ajoutera plus tard ce qui manque.

Je vais plus loin ; il me semble que, même s'il ne se donnait pas la peine de nous apprendre qu'il n'a pas voulu ou n'a pas pu tout dire, s'il ne nous laissait pas entrevoir qu'il compte ajouter certains compléments à l'exposition de sa doctrine, qui pourront bien la présenter sous un jour nouveau, il serait possible de le deviner à

n'iiéfite pas à créer des tours et des expressions qui rendent l'originalité de ses idées. Minucius tient à rester plus classique; il ressemble quelquefois à ces humanistes du xvi" siècle, employés par la chancellerie pontificale, qui écrivaient les brefs du pa])e avec des phrases de Cicéron (voyez, par exemple, 1, 4 et 10, i). Il est bien possible que plusieurs des erreurs qu'on lui reproche viennent de ce qu'il s'est servi d'expressions élégantes, qui ne rendent pas exactement sa pensée.

quelques contradictions qui lui échappent. Je remarque que sa manière de concevoir le Dieu unique et tout-puissant paraît au début beaucoup plus abstraite et philosophique qu'elle ne l'est à la lin. Il déclare d'abord qu'il ne veut pas l'appeler un père, de peur d'en faire un être charnel, ni un roi ou un maître, ce qui lui donnerait l'air d'un homme. Il l'appellera seulement Dieu, et cela suffit. « Loin d'ici, dit-il, tous ces abus de noms inutiles ' I » Ce qui n'empêche pas que ces noms qu'il blâme, il n'hésite pas, un peu plus loin, à les lui donner. Quand il se fâche contre ceux qui ne reconnaissent pas sa puissance, il l'appelle sans scrupule parentem omnium et omnium dominum-. Mais voici ce qui paraît plus grave. Pendant tout le cours de son ouvrage, il se montre plein de respect et d'admiration pour les philosophes ; il leur emprunte leurs raisonnements, il s'appuie de leur opinion, il va jusqu'à dire que la doctrine de Platon est divine'; puis tout d'un coup, dans un des derniers chapitres, il change de ton, sans qu'on sache pourquoi ; il appelle Socrate, le maître de tous ces sages, « le bouffon d'Athènes* «; il traite ses disciples de corrupteurs et de débauchés, « qui ne peuvent pas tonner contre les vices sans s'attaquer eux-mêmesS). N'est-ce pas l'indice qu'il a volontairement dissimulé quelques aspects du christianisme et qu'il n'a voulu le faire voir que d'une certaine façon, mais que par moments il oublie le rôle qu'il s'est donné et que la vérité lui échappe? Remarquons que c'est à la fin de son discours que ces contradictions se trouvent. On dirait qu'à mesure qu'il

\. 18, 10 : Aufcr additamenta nominum. — 2. 35, 4. — 5. 19, 14. — 4. 35, 5 : Scurra atticus. — 5. Semper adversus sua vitia facundos.

L' a OGTAVIUS .. DE MINUCIUS FELIX. 333

avance, il se sent plus maître de celui qui l'écoute et qu'il ne se croit plus tenu à prendre autant de précautions.

Pourquoi donc s'est-il cru obligé d'user de ces artifices? La réponse est aisée : c'est qu'il voulait amener au christianisme des gens qui lui étaient fort contraires, et dont l'esprit en avait été jusque-là très éloigné. Il a craint de les en détourner pour jamais, s'il le leur montrait d'abord dans toute sa rigueur, et il lui a semblé utile, pour désarmer leurs préjugés, de commencer par le leur présenter sous les couleurs qui pouvaient le plus leur plaire'.

Caecilius avait dit à plusieurs reprises que les chrétiens ne sont qu'un ramassis de pauvres et d'illettrés, de gens sans naissance et sans instruction'; Octavius relève très vivement ces insultes. Il proclame, nous l'avons vu, que tous les hommes sans distinction de rang et de fortune, peuvent avoir accès à la vérité, et que beaucoup de philosophes, avant de s'être fait un grand nom, ont été traités d'ignorants et de gens de rien. Il n'en est pas moins vrai que cette accusation le touche plus qu'il ne veut

1. Minucius félicile Oclavius d'avoir rendu la rérité si facile à accepter et r-i agréable à croire, tarn facilem et tam favorabilem (39). C'est ce que dit d'une autre façon M. Renan, quand il compare l'auteur du dialogue au prédicateur de Notre-Dame, se faisant tout à tous, étudiant les faiblesses, les manies des personnes qu'il veut convaincre, faussant son symbole pour le rendre acceptable. « Faites-vous chrétien sur la foi de ce pieux sophiste, rien de mieux ; mais sou- Tenez-vous que tout cela est un leurre. Le lendemain, ce qui était présenté comme accessoire dcviendr.i le principal. L'écorce amèrc qu'on a voulu vous faire avaler sous un petit volume et réduite à sa plus simple expression, retrouvera toute son amertume. » Marc-Aurèle, p. 405. — 2. 5, 4 : Sludiorum rudes, litteranim jirofaiws, expertes artium etiam soididarum : G, i : De itllima fxce rolleclis imperilioribus: 12, 7 : Indoctis, iinperilis, rudibus. agrestibus. Ce reproche se retrouve plusieurs fois aussi chez Celse.

bien le dire. Il laisse entendre que, même pour le présent, elle n'est pas entièrement juste et qu'il est faux « que les chrétiens ne se composent que de la lie du peuple* w. Dans tous les cas il désire qu'elle cesse tout à fait d'être méritée dans l'avenir. Il comprenait que la victoire du christianisme ne serait complète et siire que s'il parvenait à s'attacher les classes dirigeantes et lettrées, qui, à la longue, entraînent les autres. Mais on ne pouvait les gagner qu'en commençant par dissiper leurs préventions. Il fallait leur prouver d'abord qu'un chrétien n'est pas, comme on se le figurait ordinairement, une sorte de sauvage prêt à détruire cette civilisation qui craint de l'accueillir; qu'au contraire il est capable de la comprendre et de s'accommoder avec elle, si elle veut bien lui faire une place. La bonne société leur reprochait de ne pas partager ses goûts et de vivre autrement qu'elle : c'est un crime qu'elle ne pardonne guère. Quand on les voyait s'isoler du monde et ne pas prendre part aux plaisirs communs, comment ne pas les soupçonner d'être « des ennemis du genre humain »? Minucius est bien forcé de reconnaître qu'ils ne fréquentent pas les théâtres, (ju'iis s'éloignent des fêtes où la religion est mêlée. Il avoue aussi, ce qui est plus grave, qu'ils se refusent aux dignités publiques, qu'ils ne veulent être ni fonctionnaires de l'Etat, ni magistrats dans les municipes. Mais il veut prouver au moins (jue, pour ce qui est des devoirs ordinaires de la vie, les chrétiens ne les désertent pas, et il le démontre d'une façon fort ingénieuse, par des faits plus que par des raisonnements. M. Ebert fait remarquer

que lors(|u'il montre les trois amis attendant, pour quitter Rome, que les vacances d'automne aient commencé, il nous laisse entendre, sans en avoirl'air, que leur religion ne force pas les chrétiens à rompre avec les emplois qu'ils excercent, qu'ils ont leurs occupations aussi, qu'ils les prennent au sérieux, comme tout le monde, et (|ue lorsqu'ils sont causidici, comme était Minucius, ils ne s'éloignent du forum que quand les tribunaux ont congé. C'est justement le stratagème auquel Cicéron a recours, dans ses dialogues, ])our rassui'er les gens sévères à qui la science grecque est suspecte; il affecte de ne s'en occuper que pendant les jours de repos, pour leur faire voir qu'elle ne détourne pas des affaires sérieuses, qu'elle n'empiète pas sur le temps qui leur est réservé, et qu'elle est compatible avec elles. Minucius montre de la même manière, sans aucune apparence de démonstration, que les chrétiens ne sont pas étrangers aux affections humaines, et que par la manière dont ils les éprouvent, ils ressemblent à tout le monde. Octavius et lui sont tendrement liés ensemble, et, pour caractériser la iorce du sentiment qui les unit, il emploie les termes mêmes par lesquels Salluste définit la véritable amitié'. La phrase mignarde qui dépeint le plaisir que ressent un jjère à entendre ses enfants quand ils s'essaient à parler", n'est pas une vaine coquetterie de langage, comme on pourrait le croire; elle nous fait voir l'intensité de l'amour paternel d'Octavius, et que cet amour est chez lui ce qu'il est chez tout le monde. Par cette habile mise en scène Minucius veut montrer, sans

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