LATINE CHRÉTIENNE
CnAPITRE I
Naissance de la littérature latine chrétienne. — Pourquoi on ne s’occupera que de la poésie. — Elle ne commence qu’au iii® siècle. — Ce qui l’a précédée et préparée. — Les Évangiles apocryphes. — Leur caractère populaire. — Ce qu’ils ont donné à la poésie chrétienne. — La Vierge. — Saint Joseph. — Légendes sur l’enfance du Christ. — Évangile de Nicodème.
On vient de voir comment il s’est fait que l’antiquité profane et le christianisme se sont mêlés ensemble : c’est de ce mélange qu’est née la littérature chrétienne. Elle peut sembler de qualité médiocre, surtout quand on la compare à celle des grands siècles de la Grèce ou de Rome, et il est sûr que, pour la pureté du goût et l’élégance de la forme, elle n’a rien produit qui puisse être mis à côté des chefs-d’œuvre classiques. Je crois pourtant qu’on la traite d’ordinaire avec trop de sévérité et que les dédains que les délicats lui prodiguent ne sont pas tout à fait justes. Dans tous les cas, quel qu’en soit le mérite littéraire, elle a une valeur historique incontestable. Nous verrons que les gens du iv® siècle l’ont très favorablement accueillie et qu’il est probable qu’elle a conquis
au christianisme des âmes qui lui avaient jusque-là résisté.
Quoique cette littérature se compose, comme les autres, de prose et de vers, je ne m’occuperai que de la poésie. Les écrivains en prose sont très dignes sans doute d’être étudiés, et peut-être plus que les poètes; mais ils ont tous ce caractère d’être des hommes d’action plutôt que des littérateurs proprement dits. Ils défendent le christianisme, ils commentent les livres saints, ils attaquent les hérétiques, ils instruisent, ils prêchent, ils ont une cause à soutenir, et ne sont guère occupés d’amuser le public. L’art est chez eux tout à fait secondaire : nous ne sommes pas tentés de nous en plaindre, mais les beaux esprits de ce temps ne pensaient pas comme nous. Pour les convaincre que le christianisme n’était pas une religion de barbares, tout à fait incompatible avec les lettres, il fallait leur montrer des œuvres où l’art fût plus accusé et ; qui fussent véritablement littéraires. C’est ce qui a donné à la poésie chrétienne une importance particulière : elle a plus servi que la prose à vaincre les dernières répugnances des lettrés, et voilà pourquoi elle mérite d’être spécialement étudiée.
Elle ne commence guère pour nous que vers la fin du III® siècle; et tout d’abord ce retard qu’elle a mis à naître j
nous cause quelque surprise. S’il est vrai, comme on le dit |
d’ordinaire, que tout ce qui ébranle les âmes et leur commu- ‘
nique des secousses violentes inspire et renouvelle la poésie, jamais époque ne lui fut plus favorable que les deux premiers siècles du christianisme. C’est à ce moment que s’est accompli l’un des plus grands événements de l’histoire et que le monde a été remué jusque dans ses couches les plus profondes. Qu’on \
se figure les drames intimes dont chaque maison devait être j
alors le théâtre. Que de troubles, que de sentiments confus I
chez ceux que saisissait la croyance nouvelle! Que d’anxiété, «
que de déchirements avant d’abandonner ses anciennes opi- j
nions, de rompre avec les souvenirs de sa jeunesse, de se i
séparer de ceux qu’on aimait ! Quelle plénitude de joie quand on s’était enfin décidé, et qu’on se sentait renouvelé et rajeuni! Quel charme dans cette première possession de la vérité, dans le mystère des réunions secrètes, dans ces ardeurs inconnues d’affection pour les frères et de charité pour tout le monde ! Que d’angoisses pendant les persécutions! Quels triomphes mêlés de tristesses et de regrets au récit des souffrances si courageusement supportées par les victimes ! Quelle passion de martyre, et, quand les temps redevenaient plus calmes, quel orgueil légitime de cette victoire remportée par la résignation et la foi sur la brutalité et la violence! Ces sentiments, qui devaient être alors si communs, sont les plus propres à exciter et à nourrir dans les cœurs l’inspiration poétique, et pourtant, dans cet âge héroïque du christianisme, oii la foi était si vive, où les âmes étaient si émues, il n’y a pas eu de poètes, ou du moins le souvenir n’en est pas venu jusqu’à nous^
Est-ce à dire que ces deux siècles aient été Stériles pour la poésie? Non, certainement. L’imagination chrétienne n’a jamais été plus active et plus féconde. Si elle n’a pas produit alors des œuvres complètes et achevées, elle a trouvé ce qui devait être la matière et la substance de ces œuvres : elle a créé en abondance des idées, des images, des types, des légendes, dont l’art chrétien a profité jusqu’à nos jours. On peut dire que, pendant ces deux siècles, se sont entassés, dans les souvenirs, les trésors où la poésie religieuse a puisé pendant tout le moyen âge et dont elle vit encore aujourd’hui.
C’est ce qu’il serait aisé d’établir en étudiant les rares ouvrages qui nous restent de cette jeunesse du christianisme. Comme ils sont d’une grande importance pour l’histoire des origines chrétiennes, on les a beaucoup étudiés®, et je n’aurais
4. Il faut excepter les chants sibyllins d’origine chrétienne. Mais ils sont si incertains et si peu nombreux qu’il est permis de n’en pas tenir compte. — 2. Voyez Renan, Origines du Christianisme, sur les Sibylles, V, 159
rien de nouveau à en dire. Je n’en veux parler rapidement que ])our indi(juer ce qu’ils ont fourni d’images et d’idées aux poètes du IV® siècle.
Parmi ces ouvrages, il n’en est pas qui aient joui de plus de célébrité que les évangiles apocryphes. Ces évangiles, dont le nombre fut alors très considérable, peuvent se diviser en deux classes. Les uns étaient l’œuvre d’hérésiarques qui, se couvrant du nom des apôtres ou des premiers saints, les avaient composés et répandus pour soutenir leurs opinions. Ceux-là sont aujourd’hui perdus; l’Église victorieuse les a proscrits pour détruire le souvenir des erreurs qu’ils contenaient, et il ne reste d’eux que de courtes citations conservées dans les ouvrages de controverse. Les autres ne renfermaient pas de discussions dogmatiques ; ils racontaient seulement des récits merveilleux sur le Christ et sa famille. Comme ils étaient conformes à la doctrine de l’Église et respectueux pour sa hiérarchie, elle ne leur a pas été sévère. Elle s’est contentée de ne pas les placer parmi ses livres sacrés, qui contiennent la règle de ses croyances, mais comme ouvrages d’imagination et d’édification, elle les a laissés vivre. Nous en possédons aujourd’hui onze ou douze, et ce nombre s’accroîtra sans doute quand nos savants auront visité avec plus de soin les bibliothèques de l’Orient chrétien L
On se rend compte aisément du besoin qui les a fait naître. Les évangiles canoniques, qui ne s’occupent guère que de l’apostolat du Christ, et sont si sobres de renseignements sur sa famille et son enfance, ne parvenaient pas à contenter l’ardente curiosité des nouveaux chrétiens. Ils souhaitaient en savoir bien plus qu’on ne leur en disait, et c’est pour les satisfaire que furent imaginées les légendes qui remplissent les
et sq. ; sur le Pasteur d’IIermas. YI. 401; sur les évangiles apocryphes, VI, 495; sur les Reconnaissances, YII, 74.