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riicolas, Études sur les évangiles apocryjyhes

évangiles apocryphes. On n’y surprend donc aucune intention de contredire le re'cit des évangélistes, ou même de le refaire; ils ne veulent que le compléter. Il n’y est jamais question de la prédication du Christ, depuis son baptême jusqu’à sa mort, mais en revanche on y raconte avec des détails infinis la vie de ses parents, les épisodes merveilleux de sa naissance, ses premières années et la fuite en Egypte. Un seul de ces ouvrages, le plus beau peut-être, a osé reprendre l’admirable récit de la passion, mais c’est pour insister sur un incident dont les évangélistes n’avaient rien dit, et nous raconter longuement la descente du Christ aux enfers.

Il n’est pas difficile non plus de deviner d’où viennent les légendes qui remplissent les évangiles apocryphes. Elles ont pris naissance dans les classes populaires; ce sont des ignorants qui les ont imaginées : aussi sont-elles pleines des plus grossières erreurs. L’histoire y est tout à fait ignorée : on y suppose qu’il y avait encore des rois en Égypte sous Tibère. La géographie n’y est pas mieux connue que l’histoire : il y est question d’un jeune homme guéri par la sainte Vierge, et qui se hâte d’aller à cheval de Jérusalem à Rome, pour raconter aux chrétiens ce miracle. Non seulement ces légendes viennent du peuple, mais il est aisé de voir que c’est toujours de quelque peuple de l’Orient qu’elles tirent leur origine. L’Orient était si bien leur patrie naturelle, elles y étaient si goûtées et si répandues, que Mahomet a cru devoir en introduire quelquesunes dans le Coran. D’ordinaire elles portent la marque du pays où elles sont nées. On reconnaît facilement celles qui viennent de la Judée ou de l’Égypte. M. Nicolas fait remarquer que dans l’évangile de VEnfance, qui ne nous est conservé qu’en arabe, les récits ont un caractère merveilleux qui rappelle les Mille et une Nuits. On y parle sans cesse de magiciens et d’enchantements; le Christ y change des enfants en chevreaux, et il rend la forme humaine à un jeune homme que des sort ciers avaient métamorphosé en mulet. Ce sont là, il fau-

l’avouer, de bien pauvres inventions, et la plupart de celles qui se trouvent dans les évangiles apocryphes ne valent pas mieux ^ Voltaire n’a pas eu de peine à en tirer des tableaux fort plaisants qui égaient ses lecteurs aux dépens de ces grands souvenirs^.

Au lieu d’en rire, ce qui ne mène à rien, il vaut mieux essayer de comprendre d’où ces défauts peuvent venir. Souvenons-nous que le christianisme est une des rares religions qui ne se sont pas développées à une époque reculée et naïve. 11 est né en pleine civilisation, au milieu d’une société polie et lettrée, amollie par le bien-être, usée et fatiguée par l’excès des jouissances de la vie. Il est naturel qu’il n’ait pas produit d’abord les mêmes effets que s’il eût rencontré des âmes entièrement fraîches et jeunes. Les œuvres qu’il inspire, même dans les classes populaires, semblent avoir deux âges. Elles sont un mélange surprenant de neuf et de vieux, de grossièreté et de grâce, de rhétorique et de vérité, de poésie charmante ét de banalités misérables. Dans les évangiles apocryphes, les miracles attribués à l’Enfant-Dieu sont quelquefois d’une puérilité ridicule. Il fabrique des oiseaux avec de la boue, et, comme on lui reproche d’y avoir travaillé le jour du sabbat, « il frappe des mains, et les oiseaux s’envolent en gazouillant » . A son ordre, des poissons qui cuisaient déjà dans la poêle redeviennent vivants et sautent dans l’eau. On y fait du Christ tantôt un écolier pédant qui embarrasse son maître, tantôt un enfant acariâtre et cruel qui tourmente ses camarades. L’un d’eux l’ayant heurté par mégarde en passant, il lui dit : « Tu n’achèveras pas ton chemin », et aussitôt l’enfant tombe et

1. (K C’est le verbiage fatigant d’une vieille commère, dit M. Renan, le ton bassement familier d’une littérature de nourrices et de bonnes d’enfant. » — 2. Quand Guillaume Postel rapporta d’Orient le ProtevanqUe de saint Jacques, le savant et pieux Henri Esticnne crut à une mystification et se fâcha. Il accusa Postel d’avoir fabriqué l’ouvrage « en haine de la religion chrétienne d.

meurt. Un autre s’étant permis de détruire avec une branche de saule les petites rigoles par lesquelles il s’amusait à faire couler de l’eau, il frappe son corps de sécheresse. Tout le monde le redoute et le déteste. Les parents des malheureuses victimes viennent trouver Joseph et lui disent : (( Tu as un fils qui ne peut habiter le meme pays que nous. Apprends-lui à bénir et non à maudire, car il fait périr nos enfants. )) Est-ce là le Jésus des évangiles canoniques? Ceux qui ont imaginé ces récits étranges, esprits grossiers et cœurs étroits, croyaient qu’un Dieu ne se manifeste que par des miracles ; ils étaient si préoccupés de le montrer puissant, qu’ils oubliaient de le faire bon.

A côté de ces passages vulgaires ou choquants, on trouve des légendes gracieuses qui suffisent à expliquer la popularité des évangiles apocryphes. Je n’insisterai que sur celles dont a profité plus tard la poésie chrétienne. C’est de là, par exemple, que viennent la plupart des récits que le moyen âge a répétés sur la sainte Vierge. Les évangiles canoniques parlent très peu d’elle; ils ne nous apprennent rien de sa famille et de ses premières années. Les apocryphes se sont chargés de combler cette lacune. C’est par eux seuls que nous savons le nom de ses parents et les merveilles qui ont précédé sa naissance. Ils nous la montrent dès l’âge de trois ans, amenée dans le temple pour y être élevée, et qui grandit dans la pratique des exercices pieux, a Elle s’était imposé pour règle de s’appliquer à la prière depuis le matin jusqu’à la troisième heure, et de se livrer au travail manuel depuis la troisième heure jusqu’à la neuvième, et depuis la neuvième heure elle ne cessait pas de prier jusqu’à ce que l’ange du Seigneur lui eût apparu pour lui porter sa nourriture. Le toutes les autres vierges plus âgées qu’elle et avec qui elle était instruite dans le service de Dieu, il ne s’en trouvait point qui fût plus exacte aux veilles, plus savante dans la loi, plus remplie d’humilité, plus habile à chanter les cantiques de David, plus charitable, plus pure de chasteté, plus parfaite en toute vertu. Tous ses discours étaient pleins de grâce, et la vérité

se manifestait par sa bouche. Elle prenait chaque jour sa nourriture de la main des anges et distribuait aux pauvres les aliments qu’elle recevait de la main des prêtres. On voyait très souvent les anges s’entretenir avec elle, et ils lui obéissaient avec la plus grande déférence. Et si une personne atteinte de quelque infirmité la toucliait, elle s’en retournait aussitôt guérie. » Voilà déjà les traits principaux de cette figure idéale que la dévotion passionnée du moyen âge n’a pas cessé d’embellir. Le tableau de cette enfance pieuse ne s’est jamais effacé de la mémoire des fidèles. Le mariage de Marie et les merveilles qui l’accompagnent ou le suivent ont été aussi très vite populaires dans la chrétienté; les évangiles apocryphes, qui seuls nous les ont transmises, ont donc beaucoup servi à fonder et à répandre ce culte de la Vierge qui a pris un si grand développement dans l’Église, et qui a tant fourni à l’art et à la poésie chrétienne.

Saint Joseph aussi leur doit beaucoup. Un évangile entier est consacré à raconter sa vie et surtout à décrire ses derniers moments : il n’est plus conservé aujourd’hui que dans une version arabe ; mais on reconnaît à certains indices qu’il était traduit du copte. 11 a donc été composé dans cette vieille Égypte, si inquiète de l’autre vie, où les prêtres énuméraient aux fidèles effrayés la série des combats que l’âme aurait à livrer dans les régions sombres de l’Amentès, avant d’obtenir de vivre avec Osiris. Ces impressions de terreur se retrouvent dans V Histoire de Joseph le charpentier. Quand il se sent mourir, à cent onze ans, il est saisi d’épouvante; il éprouve le besoin de confesser les fautes de sa vie et s’accuse avec une rigueur impitoyable. A ce moment, la Mort s’avance avec son cortège de démons « dont les vêtements, les bouches, les visages jettent du feu )), ils s’apprêtent à saisir l’âme du mourant et à l’emporter; mais Jésus veille, il appelle à son aide les puissances du ciel. (( Le prince des anges », Michel, et Gabriel, « le héraut de lumière », écartant la Mort et ses satellites, enveloppent l’âme dans un linceul éclatant; ils la défendent sur la roule

contre l’attaque des démons, et après une lutte violente l’apportent au lieu qu’habitent les justes. Voilà le premier modèle de ces combats entre les esprits de ténèbres et les anges du ciel pour s’emparer de l’âme d’un mourant qu’ont si souvent reproduits l’art et la poésie du moyen âge.

C’est aussi dans les évangiles apocryphes qubl faut chercher l’origine de toutes ces légendes sur la naissance du Christ, qui ont fini par se mêler au récit authentique et n’en peuvent plus être séparées. Le voyage de Marie à Bethléem, la façon dont elle y est reçue, l’arrivée des sages-femmes qui la délivrent, la clarté subite qui remplit la caverne où naît l’Enfant-Dieu , le séjour dans l’étable à côté du bœuf et de l’âne, la visite des pasteurs, l’adoration des trois mages, dont les évangiles canoniques parlent si peu ou ne disent rien, sont racontés dans les apocryphes avec les plus grands détails. La fuite en Égypte, qui n’est mentionnée qu’incidemment dans saint Matthieu, remplit tout un évangile. Ces récits merveilleux se sont imposés à toutes les mémoires, aucun d’eux dans la suite ne s’oubliera. Ils reparaîtront, d’abord naïvement reproduits dans les drames liturgiques du moyen âge, et l’on y verra par exemple, le jour de Noël, des enfants de chœur, en costume d’anges, placés sous les voûtes de l’église, chanter le Gloria in excelsis, trois chanoines vêtus de soie, avec les couronnes d’or sur la tête, représentant les rois mages, et même deux prêtres en dalmatique qui tigurent les sages-femmes {duo presbyteri dabnaticati, quasi ohstetricesY . De là ces légendes, passant dans les mystères, aideront à la renaissance de l’art dramatique en Occident. Elles se feront une place dans les épopées, elles inspireront pendant j)lusieurs siècles les sculpteurs et les peintres aussi bien que les poètes. Encore aujourd’hui l’on peut dire qu’elles n’ont pas perdu tout crédit. Dans ces pays du nord, où les fêtes de Noël

1. On peut voir, à propos de ces drames liturgiques, les Origines latines du Théâtre moderne d’Édclestand Duméril.

donnent lieu à des explosions de joie religieuse, ce sont les légendes des apocryphes qui se racontent à la veillée et se jouent dans les spectacles populaires; elles font battre le cœur des enfants qui les écoutent, elles attendrissent les vieillards qui les redisent par le souvenir des émotions de leur jeunesse. 11 faut convenir que peu de fables poétiques ont eu plus de prise et une action aussi longue sur l’humanité.

Parmi ces ouvrages, il n’en est peut-être pas de plus beau que l’évangile de Nicodème; c’est au moins celui qui s’est le plus répandu dans l’Occident. La seconde partie surtout, qui décrit la descente de Jésus aux enfers, a joui })endant tout le moyen âge d’une grande popularité. Le récit est fait par les deux fils du vieillard Siméon, que le Christ a rappelés du tombeau pour lui rendre témoignage. Ils racontent qu’ils étaient enfermés dans le séjour des ténèbres avec tous les personnages célèbres de l’Ancien Testament, quand ils se virent tout à coup inondés d’une lumière plus éclatante que celle du soleil. C’était pour ces morts illustres l’annonce d’une délivrance prochaine. Bientôt après arrive Jean-Baptiste, le précurseur, qui rapporte qu’il a vu le Christ, qu’il l’a baptisé et qu’il ne tardera pas â venir. A ces nouvelles, Adam, les patriarches, les prophètes, tressaillent de joie: ils s’entretiennent ensemble des grandes promesses qui ont été faites à l’humanité et de la venue prochaine du Sauveur, qui doit les tirer des sombres demeures. De son côté, Satan, qui redoute celui qui doit le vaincre, va trouver Hadès, le prince des enfers. Il veut le persuader de se saisir de Jésus, quand il se présentera, et de le garder; mais Hadès hésite, l’entreprise lui paraît trop hasardeuse; il a vu Lazare, appelé par la voix du Sauveur, s’échapper avec la vitesse de l’aigle et sortir vivant du tombeau. S’il n’a pu retenir Lazare, comment gardera-t-il celui qui l’a ressuscité? Pendant qu’ils parlent entre eux, une voix retentit, plus forte que le tonnerre et l’ouragan :

(( Princes, dit-elle, ouvrez vos portes, élevez-vous, portes éternelles, et le roi de gloire entrera ! » Hadès, efl’rayé, renonce à

toute résistance. Il chasse Satan en l’accablant d’outrages, pendant que le Christ, qui a pénétré dans la demeure des morts, appelle tous ceux qu’elle renferme, a Venez à moi, mes saints, leur dit-il, qui êtes mon image et ma ressemblance », et, prenant Adam par la main, il s’envole avec lui vers le paradis, suivi des patriarches et des prophètes, qui récitent des passages de leurs anciens chants consacrés à la louange du Seigneur. Ces admirables tableaux, esquissés ici à grands traits, seront dans la suite souvent reproduits et développés. L’épopée chrétienne en a vécu. Le triomphe du Christ sur la mort, l’union de l’ancienne et de la nouvelle loi figurée par l’introduction des vieux prophètes dans le paradis, les résistances vaines de Satan, ses emportements, ses discussions avec les autres mauvais anges, ses combats et sa défaite sont restés l’inspiration ordinaire des poètes épiques clirétiens depuis saint Avit et Dracontius jusqu’à Dante et à Milton.

Le roman des Reconnaissances, — Le Pasteur d’Hermas. — Caractère de cet ouvrage. — Les chants sibyllins. — Leur origine. — Leur caractère démocratique. — Attaques contre Rome. — Comment peut-on les expliquer. — Annonce du dernier jour.

Le roman chrétien des Reconnaissances, qui a été vraisemblablement composé au second siècle, a beaucoup moins fourni à la poésie des âges suivants, et cependant il n’a pas été sans influence sur elle. L’intérêt de l’ouvrage est surtout dans les discussions de saint Pierre avec son terrible rival, Simon le magicien. Ce sont de véritables batailles théologiques; elles animent l’opinion et attirent la foule. Quand le peuple sait que

le combat va se livrer, il se précipite a comme les flots d’un grand fleuve )), il remplit les places, il envahit les jardins, il franchit les murs, il se presse pour mieux entendre. Les deux adversaires arrivent, entourés de leurs amis; ils se mettent sur quelque endroit élevé d’où l’on peut les voir, sur les degrés d’un édifice ou la base d’une colonne ; ils saluent d’abord l’assistance, puis ils se font des défis l’un à l’autre, comme les héros des poèmes homériques, et la discussion commence. Voilà donc comment on se figurait au ii® siècle la preidication des apôtres. En réalité les choses ne s’étaient pas passées ainsi, et la doctrine nouvelle avait eu des commencements plus modestes. On l’avait prêchée d’abord dans les synagogues, en présence de quelques juifs pieux qui attendaient le libérateur. De là elle s’était insinuée dans quelques familles païennes, apportée sans bruit par quelque esclave de l’Orient, accueillie avec avidité par les âmes inquiètes, ébranlées, hésitant entre les opinions diverses, et qui cherchaient une doctrine solide. Mais, à l’époque où se produisirent les Reconnaismnces, le christianisme était déjà plus répandu; quoique persécuté, il parlait plus haut, il comptait sur l’avenir et voulait que son début répondit à la fortune qu’il se promettait. Il s’imaginait volontiers que, dès le premier jour, il avait attiré sur lui les yeux du monde et qu’il s’était propagé par des prédications triomphantes. Comme la théologie passionnait alors tous les esprits, qu’on ne connaissait pas de plaisir plus vif que de discuter les questions de dogme et de doctrine, on supposa que le premier enseignement chrétien avait été donné sous la forme de tournois théologiques. Du reste, le goût pour les discussions dogmatiques, qu’attestent les Reconnaissances, survécut à la victoire du christianisme, et il n’est pas étonnant quelles se soient introduites dans la poésie comme tout ce qui passionne les âmes. Voilà comment la théologie, qui ne nous paraît convenir qu’à des traités de scolastique, a souvent inspiré les poètes au iv® et au v® siècle; elle a produit alors des ouvrages remarquables, comme ï Hamartigenia et

Y Apotheosü de Prudence, où l’ardeur des sentiments s’unit à la vigueur de la pense'e, et la place qu’elle a prise alors dans les œuvres poétiques, elle ne l’a pas tout à fait perdue plus tard, car on la retrouve encore, et non sans éclat, chez Dante et chez Milton.

Le Pasteur d’Hermas forme un contraste complet avec les Reconnaissances, et il a du être pour la poésie chrétienne une source d’inspirations différentes. Le christianisme a toujours eu de ces courants distincts qui se perdent dans sa large unité ; ses doctrines peuvent s’approprier à des natures très diverses ; il est l’aliment des doux comme des forts, deMinucius Félix et de Tertullien, de Saint-Cyran et de François de Sales, de Bossuet et de Fénelon. Les Reconnaissances s’adressaient aux discuteurs et aux violents, le Pasteur d’Hermas fut composé par quelque ame tendre, pour les mystiques et les rêveurs. D’abord il y est peu question de dogmes, l’enseignement y est tout moral. Il s’agit moins d’éclairer un homme sur ses croyances que de lui apprendre ses devoirs. Hermas, le héros de l’ouvrage, n’est pas tout à fait un saint. Il est représenté honnête et bon, mais faible. On lui reproche de mal gouverner sa famille, de laisser chez lui trop de licence à sa femme et à ses fds, qui se conduisent mal. Lui-même n’a pas entièrement arraché de son cœur les anciennes affections. 11 s’est un jour trop laissé toucher à la vue d’une jeune fille qu’il a connue esclave et que le hasard lui fait retrouver pendant qu’elle se baigne dans le Tibre. « En la voyant, dit-il, je me pris à songer dans mon cœur, et je me disais : « Que je serais heureux si je (( pouvais avoir une épouse si belle et si sage! )) Ce fut tout, et ma pensée n’alla pas plus avant. )) C’était trop : Hermas est coupable (( d’avoir rendu hommage à cette créature de Dieu, voyant combien elle était belle » . Il a péché, il faut qu’il soit puni; mais à quelle peine doit-il s’attendre? quelle expiation Dieu lui demandera-t-il de sa faute? Cette pensée l’attriste et l’épouvante. Que d’autres en devaient être émus alors et trou-

blés comme lui! Le temps était passé des complaisances pour soi-même, des accommodements avec la vie, de cette morale indulgente qui se pardonne si aisément et garde ses rigueurs pour les autres. Depuis qu’on était si assuré de revivre, qu'on s’attendait à trouver après la mort des punitions ou des récompenses, on avait toujours les yeux sur cet avenir terrible. Après une faute commise, on n’éprouvait plus qu’un désir, on voulait trouver quelque moyen de rentrer en grâce avec ce Dieu qu’on avait offensé; mais ce moyen existait-il? Une école qui a porté différents noms, sans jamais cesser d’exister dans la société chrétienne, proclamait qu’il n’était pas possible de reconquérir l’innocence perdue, et qu’après le baptême il n’y avait plus de pardon pour le pécheur. La morale d’Hermas est moins rigoureuse. Il nous raconte que, pendant qu’il se désespérait, un ange lui est apparu pour le rassurer et lui a dit : « Dieu, qui connaît l’infirmité humaine et la méchanceté du diable, m’a donné le droit d’accueillir la pénitence, mais une seule pénitence. Celui qui après avoir été pardonné retombera dans sa faute, n’a plus rien à espérer de son repentir, et il ne peut plus désormais s’attendre à se réconcilier avec Dieu. » Un seul pardon, ce n’est guère; je crois qu’il nous serait difficile aujourd'hui de nous en contenter; mais alors les âmes étaient si pleines d’effroi, si inquiètes de l’avenir, qu’on regardait comme un grand bonheur la certitude que les fautes seraient une fois remises, et que tout le monde était tenté de dire avec Hermas : « Seigneur, je revis en entendant ces choses ».

Ce caractère de douceur et de modération se retrouve dans tout l’ouvrage. Les questions qui préoccupaient alors TÉglise y sont toujours résolues dans le sens le moins rigoureux. — Que doit faire le mari, se demandait-on, quand il a surpris sa femme en adultère? La renvoyer, disaient quelques-uns, et considérer le mariage comme rompu. Hermas veut qu’il la garde lorsqu’elle manifeste quelque repentir. S’il la renvoie, il lui défend d’en épouser une autre, pour se laisser toujours, le droit de par

donner. — Les secondes noces sont-elles permises? Non, répondaient les montanistes et beaucoup d’orthodoxes pieux : celui qui se remarie après avoir perdu sa femme commet un adultère. Ce n’est pas l’avis d’ilermas , il pense qu’il vaut mieux rester seul, mais qu’on peut se remarier sans crime. Cette indulgence indigne Tertullien, qui ne tarit pas d’outrages contre ce a pasteur des débauchés » ; mais l’Église a jugé comme Hermas. Tous les conseils que donne le Pasteur sur la conduite de la vie sont inspirés par le même esprit de sagesse et d’humanité. Il est bon de jeûner, nous dit-il, mais le jeûne seul ne suffit pas. (( Le Seigneur ne désire pas ces abstinences inutiles qui ne sanctifient pas ceux qui se les imposent. Vis dans l’innocence, conserve un cœur pur, suis les préceptes de Dieu, crois fermement que, si tu te préserves de toute mauvaise pensée, de toute mauvaise action, tu as vécu selon sa loi : voilà le jeûne véritable, le jeûne agréable au Seigneur. )) La vertu qu’ Hermas met au-dessus de toutes les autres, c’est la charité; il l’enseigne, il en donne le goût par de petites paraboles, courtes et naïves, faites pour les pauvres et les ignorants, qui ne quittent pas l’esprit quand une fois elles y sont entrées. Un jour qu’Hermas admire une vigne et un ormeau entrelacés l’un à l’autre, l’ange lui apprend qu’on peut tirer une leçon de ce gracieux spectacle. Cet ormeau stérile, qui aide la vigne à produire de beaux fruits en lui prêtant l’appui de ses branches, c’est l’image du riche et du pauvre. « Le riche a des biens terrestres, mais il est pauvre du côté de Dieu, car il est distrait par le soin de ses richesses, et sa prière a peu d’autorité auprès du Seigneur. Lorsqu’il aura prêté au pauvre l’appui de sa fortune, celui-ci priera pour lui et lui obtiendra les biens spirituels, car le pauvre est riche en prières, et Dieu l’exauce facilement. De cette manière l’un et l’autre s’enrichissent en se faisant du bien. » C’est donc le caractère de cette sagesse d’être pratique et raisonnable ; elle a partout un air souriant, elle fuit les exagérations et les folles terreurs, a Ne craignez point le diable,

dit-elle, il ne triomphe pas de ceux qui croient de tout leur cœur. )) Elle défend qu’on soit triste : (( la tristesse est sœur du doute et de la colère ». L’idéal du chrétien pour elle, c’est l’homme gai, (( se réjouissant en paix et honorant doucement le Seigneur en toute occasion » .

Il faut remarquer aussi que les femmes semblent bien inspirer l’auteur du Pasteur d’Hermas. Toutes les fois qu’il parle d’elles, son ton devient encore plus tendre et plus poétique. Que nous sommes loin avec lui des rudesses de saint Paul ! Il est peut-être le premier chez les chrétiens qui ait présenté le tableau de ces rapports fraternels, de cette sorte de galanterie mystique qui s’établit quelquefois entre personnes d’un sexe différent. Hermas nous raconte que l’ange qui s’est chargé de le conduire l’abandonne un soir auprès de douze jeunes filles en lui commandant de l’attendre. Comme il se sait faible, il hésite à obéir et veut s’éloigner, mais elles le retiennent. « Tu (( nous appartiens, disent-elles, tu ne peux nous quitter. — « Où resterai-je donc? — Tu reposeras avec nous comme un (( frère, non comme un époux, car tu es notre frère, et nous « voulons bien habiter avec toi : nous t’aimons. » Et moi, ajoute Hermas, je rougissais à la pensée de rester avec elles. Et voilà que celle qui paraissait la première m’entoure de ses bras et me donne un baiser. Puis les autres m’embrassent après elle, comme on embrasse un frère, et m’associent à leurs jeux. Les unes chantaient des cantiques, les autres menaient un chœur de danse. Je me promenais avec elles en silence, et je me sentais rajeuni. La nuit vint, je voulus partir, mais elles me retinrent. Je demeurai au milieu d’elles. Elles étendirent leurs tuniques à terre, me placèrent au milieu, et se mirent à prier. Je priai comme elles, avec autant de constance et de ferveur, et, me voyant en oraison, elles éprouvaient une grande joie. Je restai ainsi jusqu’au lendemain. » Dans ce charmant tableau, d’une finesse tout antique, où semble par moments revivre le génie riant de la Grèce, l’auteur a dépeint des sentiments que

l’antiquité n’a guère connus. C’était une veine nouvelle de poésie délicate et gracieuse, et je n’ai pas besoin de rappeler tout ce que l’art moderne en a tiré^

Les chants sibyllins, dont il me reste à parler, n’ont pas seulement servi de préparation et de matière à la poésie des époques suivantes, comme les évangiles apocryphes ou le Pasteur d’Hermas, ce sont déjà des poèmes véritables, où la langue et le vers d’Homère sont mis au service des ennemis du vieux polythéisme grec. « Le sibyllisme, dit M. Renan, lut la forme de l’apocalypse alexandrine. )) Depuis la captivité de Babylone, les Israélites s’étaient répandus dans toute l’Asie, se mêlant aux autres peuples sans se laisser tout à fait absorber par eux. Ils étaient nombreux surtout dans la grande ville commerçante d’Alexandrie, et parmi cette population cosmopolite, tout occupée d’affaires et d’études, ils se faisaient remarquer par leur industrie et leurs richesses. Là ils avaient rencontré une séduction puissante à laquelle on ne résistait guère, et, comme tout le monde, ils s’y étaient laissé vaincre. Malgré leur défiance des mœurs étrangères, la civilisation grecque les avait charmés ; ils quittèrent peu à peu leur vieille langue pour celle qu’on parlait à la cour des Ptolémées; ils lurent Homère et Platon, et même ils s’exercèrent à les imiter. Au fond pourtant ils étaient restés Juifs. Invinciblement attachés au culte de leurs pères, ils avaient horreur des idoles et n’entraient pas dans les temples. Les railleries cruelles des Grecs et cette sorte

1. Il y a pourtant, dans le Pasteur d’Hermas, à côté de ces passages si gracieux et si tendres, quelques accents plus énergiques. L’ouvrage esl écrit à l’approche d’une persécution. L’auteur l’annonce, et il veut y prépa rer les fidèles. Pour les raffermir, il leur montre par un symbole que l’Église ne périra pas. Il la compare à une tour élevée par des anges, dont il nous raconte la construction avec les plus grands détails. Cette tour symbolique est aussi entrée dans les souvenirs de la poésie et de l’art chrétiens. On la trouve figurée dans une peinture des catacombes de Naples, et Prudence s’en est souvenu lorsque à la fin de sa Psijchomachia il nous dépeint le temple mystique que les Vertus triomphantes bâtissent au Seigneur.

d’abaissement oii on les tenait ne les empêchaient pas de se regarder comme la nation choisie, de conserver dans leur âme l’orgueil d’être les seuls à connaître et à prier le vrai Dieu et l’assurance qu’un jour tous les peuples de la terre partageraient leur croyance. Quand la pauvre Judée, attaquée dans sa foi par le roi de Syrie, osa lui résister, quand les xMacchabées parvinrent, à force d’héroïsme, à chasser l’étranger et à restaurer dans Jérusalem le culte national, les Juifs d’Egypte applaudirent de tout leur cœur à la victoire de leurs frères. Quelquesuns, émus par ce grand succès qui confirmait leurs anciennes espérances, s’étaient demandé si les temps prédits tant de fois par les prophètes n’étaient pas venus, si Dieu n’allait pas enfin se manifester, détruire ses ennemis et établir sur le monde la domination de son peuple. Il y en eut qui, dans la plénitude de leur espoir, chantèrent d’avance l’événement qu’ils croyaient prochain. Pour en hâter la venue, ils eurent l’idée de s’adresser aux Grecs qui les entouraient, de les exhorter à renoncer à leurs idoles et à se convertir au vrai Dieu. Comme ils pensaient bien que, présentées en leur nom, ces exhortations ne produiraient pas un grand effet, ils n’hésitèrent pas à inventer d’anciennes prophéties qui annonçaient les temps nouveaux S'ils avaient eu des Juifs à convaincre, ils auraient fait parler Isaïe ou Daniel ; pour se faire écouter des Grecs, ils choisirent naturellement des prophétesses qui jouissaient auprès d’eux de beaucoup de crédit. De tout temps, les vieilles sibylles avaient été fort populaires dans la Grèce et en Italie ; on pensa que les vérités qu’on voulait apprendre aux païens seraient mieux accueillies dans leur bouche, et l’on fabriqua sans scrupule de faux oracles sibyllins.

Ces oracles ont servi fidèlement pendant cinq siècles, de Ptolémée Philométor jusqu’à Constantin, aux impatients, aux opiniâtres, aux exaltés, pour exprimer leurs colères, leurs désirs, leurs espérances. Tous ceux qu’anime l’ardeur du prosélytisme en usent comme d’un moyen commode de répandre

leurs croyances. Ils chargent la sibylle de prêcher Tunité de Dieu, la chasteté, la charité, la venue du Messie, et la gloire qui attend Israël dans le monde renouvelé, toutes vérités dont la sibylle devait être la première assez surprise. Ils lui font railler en termes amers le culte des faux dieux et annoncer avec des accents de triomphe la chute prochaine de l’idolâtrie. « Isis, dira-t-elle, déesse infortunée, tu resteras seule sur les bords du Nil, comme une ménade furieuse sur les rivages desséchés de l’Achéron, et sur la terre il n’y aura plus aucun souvenir de toi. Et toi, Sérapis, tu gémiras assis sur les ruines de ton temple, et l’un de tes pontifes, encore couvert de sa robe de lin, dira : « Venez ici, élevons un autel au vrai Dieu; venez, « et quittons toutes les croyances de nos pères, qui faisaient « des sacrifices à des divinités de pierre et d’argile h »

On trouve chez les poètes sibyllins, comme chez tous les auteurs d’apocalypses et de prophéties, une âpreté singulière de revendications démocratiques. Dans leurs rêves d’avenir, ils imaginent d’abord un pays et un temps où tous les biens seront mis en commun. « La terre alors sera partagée entre tout le monde. On ne la divisera pas par des limites, on ne l’enfermera pas dans des murailles. Il n’y aura plus de mendiant ni de riche, de maître ni d’esclave, de petits ni de grands, plus de rois, plus de chefs; tout appartiendra à tous^ » Ils ne se font pas faute de mots amers ou d’invectives violentes contre les riches. (( Pour agrandir leurs domaines, disent-ils, et se faire des serviteurs, ils pillent les misérables. Ah! si la terre n’était pas assise et fixée si loin du ciel, ils se seraient arrangés pour que la lumière ne fût pas également répartie entre tous. Le soleil, acheté à prix d’or, ne lui-rait plus que pour les riches, et Dieu aurait été contraint de faire un autre monde pour les pauvres^. »

Ces ennemis des riches le sont aussi des puissants, et ils

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