Cojifess.i IX
de tant de générations ne permet pas de les traiter comme de simples œuvres d’art. Une analyse minutieuse et froide ne pourrait pas rendre compte des effets qu’elles ont produits et qu’elles produisent encore sur ceux qui les regardent comme l’expression de leur foi.
Ce sont évidemment les hymnes de saint Ambroise qui ont donné à Prudence l’idée d’écrire les siennes ; mais le caractère en est tout différent. Nous sommes ici en présence de l’œuvre d’un littérateur véritable, qui écrit pour l’édification et le plaisir du public, et nous avons le droit de la juger d’après les règles de la critique ordinaire.
Prudence nous a laissé deux recueils de poésies lyriques, à chacun desquels il a donné un nom grec. Dans celui qu’il appelle Cathemerinon (chants pour toute la journée), l’imitation de saint Ambroise est visible. Nous avons de l’évêque de Milan une hymne pour le matin, une pour le soir, une autre pour la troisième heure du jour. Le cadre était trouvé; il ne restait qu’à l’élargir. Prudence s’est contenté de multiplier les hymnes de ce genre; il en a fait pour le chant du coq et le lever du jour, pour les repas et pour le jeûne, pour le moment où l’on allume les lampes et celui où l’on se met au lit ; il en a fait une enfin qui peut se répéter à toutes les heures de la journée {Hymnus omnis horæ^). Et non seulement il doit à son prédécesseur l’idée première de ses chants, mais, dans l’exécution et le détail, il lui a fait beaucoup d’emprunts, .l’ai cité tout à l’heure l’hymne du matin de saint Ambroise; voici le passage correspondant de celle de Prudence, d’après la traduction élégante qu’en a donnée Racine :
L’oiseau vigilant nous réveille,
Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit;
Jésus se fait entendre à l’âme qui sommeille Et l’appelle à la vie, où son jour nous conduit.
1. Il a, dans les dernières hymnes de son recueil, encore plus élargi son
LE POETE PRUDENCE
(( Quittez, dit-il, la couche oisive Où vous ensevelit une molle langueur.
Sobres, chastes et purs, l’œil et l’âme attentive,
Veillez : je suis tout proche et frappe à votre cœur. >)
On voit combien les deux morceaux se ressemblent. Dans i’hymne qui suit, les mêmes ide'es se retrouvent : ici encore, c’est l’inspiration directe de saint Ambroise que Prudence a reçue et qu’il a transmise à Racine, dont je demande la permission de citer encore une fois les beaux vers :
L’aurore brillante et vermeille Prépare le chemin au soleil qui la suit :
Tout rit aux premiers traits du jour qui se réveille ; Retirez-vous, démons, qui volez dans la nuit.
Fuyez, songes, troupe menteuse,
Dangereux ennemis par la nuit enfantés.
Et que fuie avec vous la mémoire honteuse Des objets qu’à nos sens vous avez présentés
Chantons l’auteur de la lumière Jusqu’au jour où son ordre a marqué notre fin,
Et qu’en le bénissant notre aurore dernière Se perde en un midi, sans soir et sans matin!
Il y a pourtant, chez les deux poètes, dans les hymnes mêmes qui se ressemblent le plus, quelque chose qui diffère toujours, c’est l’étendue; tandis que de petites pièces de trente-deux vers suffisent à l’inspiration de saint Ambroise, la plus courte, dans le recueil de Prudence, en a plus de cent. Tout prend chez lui plus de développement et d’ampleur : où l’un se contentait d’un trait, l’autre insiste et fait un tableau. C’est ce qui est visible surtout dans la façon dont ils rappellent l’un et l’autre les sou-
cadre. Après en avoir écrit pour les diverses heures du jour, il en compose pour quelques-unes des principales fêtes de l’année. C’est dans celle qui est consacrée à l’Epiphanie que se trouve la célèbre strophe : Salvete flores martyrum, etc., qui est peut-être ce qu’il y a de plus connu dans l’œuvre entière de Prudence.
venirs de l’Ecriture : ce qui n’est qu’une allusion chez saint Ambroise devient, chez Prudence, un long récit. Dans l’hymne pour l’heure où l’on allume les lampes {Hymnus ad incensum lucernæ), il commence par décrire en vers charmants « ces feux mobiles dont, le soir, brillent nos demeures, cette lumière rivale de celle du jour, devant laquelle la nuit s’enfuit avec son noir manteau déchiré^ ». A ce spectacle qui le charme, les souvenirs de l’Ancien Testament lui reviennent : il songe au buisson ardent dans lequel Dieu parlait à Moïse, à la colonne enflammée qui guidait la nuit le peuple d’Israël, quand il sortit de l’Égypte. Ce dernier événement est si grand, si mémorable, qu’une fois qu’il s’est présenté à l’esprit du poète, il n’en sort plus. Il faut qu’il nous raconte par le détail tout le passage de la mer Rouge et conduise les Israélites jusqu’au seuil de la terre sainte; et même, quand ils y sont parvenus, tout n’est pas encore fini : cette arrivée triomphante du peuple de Dieu dans la Palestine lui semble une allégorie de l’entrée des âmes pieuses au séjour céleste, ce qui naturellement nous amène une très poétique description du paradis. Tout cela est décrit en vers fort agréables, mais il faut avouer que nous voilà bien loin du point de départ et que nous avons tout à fait oublié « l’heure où l’on allume les lampes » .
Cette marche désordonnée, cette facilité à passer d’un sujet à l’autre sous le plus léger prétexte, cette invasion de récits étrangers qui arrêtent à chaque instant le cours régulier des idées, nous font songer presque malgré nous aux Odes de Pindare. Si le talent des deux poètes n’est pas égal, leurs procédés se ressemblent. Quelque différence que nous mettions entre eux dans notre admiration, nous ne pouvons nous empêcher de trouver, chez le plus grand, comme chez l’autre, des
Splendent ergo tuis muneribiis, patcr,
Flammis mobilibus scilicet atria,
Absentemque diem lux agit æmula,
Quaiïi nox cum lacero vicia fugit peplo. {CatJicm.^ V, 25.;
LE POÈTE PRUDENCE
longueurs qui nous impatientent. Mais il est probable que les contemporains ne pensaient pas comme nous. Ces souvenirs des légendes mythologiques et de l’histoire sacrée, qui nous paraissent quelquefois médiocrement amenés et développés avec trop de complaisance, étaient alors si vivants dans l’imagination de tout le monde qu’ils paraissaient toujours venir à propos et qu’on ne se lassait pas de les entendre. Comme le public faisait le rapprochement avant le poète, ce que nous trouvons un hors-d’œuvre lui semblait parfaitement à sa place. Par malheur, nous ne sommes plus dans les mêmes dispositions aujourd’hui. Ces récits nous étant devenus moins familiers, il nous faut un eflbrt d’esprit pour voir le rapport qu’ils ont avec le sujet traité par le poète. Aussi arrive-t-11, pour les hymnes de Prudence, comme pour les Odes de Pindare, que nous avons quelque peine à suivre le développement des idées, et que les détails nous paraissent supérieurs à l’ensemble. Chez tous les deux, ils gagnent à être isolés et étudiés à part. Dans les hymnes mêmes de Prudence qui nous plaisent le moins, il est rare qu’il ne se trouve pas de très beaux passages. Le style y est en général plus pur que celui des autres écrivains de ce temps*; et même quand il a des idées nouvelles à exprimer, il y arrive souvent en employant les tours et les mots de l’ancienne langue^.
1. Ne croirait-on pas, par exemple, que c'est un poète de la bonne époque qui a écrit cette strophe, où il nous décrit les ténèbres de la nuit qui se dissipent et la terre qui se revêt de couleurs brillantes, aux premiers rayons du soleil :
Caligo terræ scinditur Percussa solis spiculo,
Rebusque jam color redit
Vultu nitentis sideris. {Cathem., 11, 5.)
2. Tel est ce passage où il nous dépeint le Saint-Esprit entrant dans le cœur des fidèles et le consacrant comme un temple :
Intrat pectora candidus pudica
Quæ templi vice consecrata rident. {Cathem., lY, 16.)
IIG
Ce n’est pas que Prudence ne soit qu’un de ces faiseurs de centons qui se sont amusés à découper les vers de Virgile et à les appliquer k des idées pour lesquelles ils n’étaient pas faits. Quand les mots et les tours anciens lui paraissent insuffisants pour exprimer ses croyances, il n’hésite pas à en créer de nouveaux. D’autres aussi ont été forcés de le faire, car c’était la condition de cette poésie naissante; mais on voit bien que ce travail leur coûte beaucoup ; ils ont grand’peine à accommoder les figures violentes et rudes de la Bible avec la clarté sereine des images et des comparaisons d’Homère dont toute la poésie ancienne a vécu. Chez Prudence, l’accord se fait plus aisément, et les choses semblent marcher d’elles-mêmes. A ce point de vue, ses deux odes sur le jeûne sont fort intéressantes à étudier. L’ancienne poésie lyrique ne lui fournissait guère de modèles pour célébrer l’abstinence ; Horace et les autres ont chanté plus volontiers les agréments des bons repas. Il a donc tout tiré de son fonds, et l’a fait souvent avec un grand bonheur d’expression. Son idée, c’est que le jeûne assure la victoire de l’esprit sur la matière, et il la développe avec une abondance et une vigueur surprenantes. Il emploie les figures les plus hardies pour nous montrer le corps épaissi, l’âme étouffée, l’intelligence alourdie par l’excès de la nourriture; il dépeint au contraire, dans une belle strophe, « la folle moisson des vices broyée sous la meule du jeûne, aussi vite que l’eau éteint la flamme et que la neige fond au soleil )) ; il trouve enfin ces deux vers énergiques pour résumer le triomphe définitif de l’esprit :
Et cum vorandi vicerit libidinem
Lafe triumphet imperator spiritus*.
11 y a la, sans doute, des images dont aucun poète ne s'était encore servi, mais les termes qui les expriment sont restés latins. Les idées nouvelles se couvrent à demi sous les formes