CHAPITRE III
LE POÈTE PRUDENCE
Vie de Prudence. — Son œuvre lyrique. — Naissance de la poésie lyrique chrétienne. — Saint Ambroise. — Le Calhemerinon de Prudence. — Caractère de ses hymnes.
Nous ne savons de la vie de Prudence que ce qu’il a bien voulu nous en dire^ En tête de ses poésies il a placé un prologue mélancolique, oîi il se représente vieux et triste, songeant à la fin qui s’approche, et se demandant ce qu’il a fait d’utile dans les cinquante-sept années que Dieu lui a donné de vivre. De ce rapide examen de conscience et de quelques renseignements épars dans ses ouvrages voici ce que nous apprenons.
11 était né en 348, pendant le règne de Constance, le fils et l’héritier de Constantin, dans une ville du nord de l’Espagne, à Saragosse, à Calahorra, ou à Tarragone. Comme il ne parle
1. Plusieurs ouvrages ont été publiés, dans ces dernières années, sur le poète Prudence. Je renvoie surtout à celui de M. Albert Puech, maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris, qui est intitulé : Prudence^ Étude sur la poésie latine chrétienne au siècle. Les livres de MM. Brockhaus [Aur. Prud. Clemens in seinen Bedeutung fur die Kirche seiner Zèit) et Roeler [Der katholische Dicter Prudentius) s’occupent surtout de la théologie de Prudence, dont il n’est pas question ici.
Lk FIN DU PAGANISME.
nulle part de sa conversion, on pense qu’il appartenait à une famille chrétienne. Ses parents devaient être riches, puisqu’il reçut l’éducation qu’on donnait aux fils de bonne maison. « Mon enfance, dit-il, a pleuré sous la férule de mes maîtres )), ce qui n’est pas une métaphore, car on sait que les grammairiens de cette époque avaient coutume de frapper vigoureusement leurs élèves, et Ausone nous dépeint l’école retentissant des coups de fouet. Prudence nous raconte ensuite que, quand son éducation fut achevée, il revêtit la toge et prit l’habitude « de débiter beaucoup de mensonges » . Il veut dire qu’il devint avocat ; ce fut l’époque de sa plus grande dissipation. Il entra plus tard dans les fonctions publiques, et les parcourut avec succès. Les termes dont il se sert pour désigner les dignités dont il fut honoré sont un peu vagues ; ils laissent pourtant entendre qu’il gouverna quelque province, probablement en Espagne, et qu’il remplit ensuite une charge de cour. C’était pour ce provincial une assez brillante carrière. On comprend que, dans cette haute situation, les plaisirs et les affaires ne lui aient guère laissé le temps de songer à ses devoirs de chrétien. Faut -il croire, comme il s’en accuse humblement, « qu’il se soit vautré dans les ordures et la boue du péché? » La métaphore est un peu violente ; mais nous savons qu’il est de règle que, dans ces sortes de confessions publiques, les pénitents exagèrent leurs fautes, et qu’il ne faut pas prendre leurs invectives à la lettre. Peut-être veut-il dire simplement qu’il a trop cédé aux charmes de la vie mondaine. Quoi qu’il en soit, l’âge ranima chez lui la dévotion qui n’était qu’assoupie. Il est probable aussi qu’une disgrâce qu’il n’avait pas méritée, et qui le mit en péril, acheva de le dégoûter du monde. Il en sentait déjà le néant; il en vit les dangers et prit la résolution de le fuir. De tout ce qu’il avait aime, il ne garda que son goût pour la poésie; il crut pouvoir l’emporter avec lui dans sa retraite et le consacrer au Seigneur. « Si je ne puis honorer Dieu par mes actions, disait-il, je veux au moins le célébrer dans mes chants, a
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Voilà quelle est l’origine du volume qu’il offre au public.
Ces vers n’étaient pas sans doute les premiers que Prudence eût écrits : rien n’y trahit un débutant. On y trouve, au contraire, une abondance et une facilité qui supposent un long exercice. Il est probable qu’au sortir de l’école il s’était amusé, comme Draconlius et tant d’autres, à ces matières mythologiques qui étaient alors à la mode, et peut-être est-ce ià une de ces fautes dont il s’accuse avec tant d’amertume. Dans tous les cas, les vers profanes n’ont pas été conservés; nous n’avons plus que les vers dévots.
L’œuvre de Prudence, à la prendre dans son ensemble, se divise en deux parties fort distinctes, qui diffèrent à la fois par les sujets qu’il traite et les mètres dont il s’est servi : l’une contient ses poésies lyriques, l’autre ses poèmes didactiques, qui sont tous écrits en vers hexamètres. De ces deux catégories d’ouvrages, en général on semble préférer la seconde. Il est sûr qu’elle est plus conforme aux traditions laissées par les grands classiques; elles les suit de plus près, elle rappelle davantage Lucrèce et Virgile, elle dépayse moins l’esprit accoutumé à l’étude de l’art ancien. J’avoue que c’est précisément la raison qui me fait mieux aimer l’autre : Prudence y est original par nécessité; comme il avait moins de modèles à suivre, il a plus tiré de lui-même.
La poésie lyrique, on le sait, avait médiocrement réussi à Rome. Horace y excelle sans doute, mais il n’a pas eu de successeurs : les autres, nous dit Quintilien, ne méritent pas d’être lus*. Les raisons, comme on pense, n’ont pas manqué aux critiques pour rendre compte de cette stérilité. Le plus souvent on en accuse le caractère même du peuple romain : ces gens graves, cérémonieux, compassés, si plein de respect pour le décorum (le mot et la chose leur appartiennent) , devaient médiocrement goûter une poésie violente, capricieuse, et dont
1, Quintilien, X, I : Lyricorum Iloratius fere solus legi dignus.
le désordre est la loi. On ajoute que la langue dont ils se servent, étant de sa nature ample et majestueuse, s’accommodait mieux à la dignité de l’éloquence qu’aux mouvements déréglés de l’ode. Ces explications sont ingénieuses et paraissent fort vraisemblables, ce qui ne m’empêche pas de croire que, malgré ces conditions défavorables, il pouvait très bien se produire un grand poète, qui, sur ce terrain ingrat, aurait renouvelé les merveilles de Pindare et d’AIcée. Le génie se plaît souvent à déconcerter les théories savantes de la critique. Que de fois n’avait-on pas proclamé que la France aussi, avec la légèreté d on humeur, son bon sens caustique, l’haleine un peu courte de ses poètes, les scrupules étroits de ses grammairiens, n’était pas faite pour les grandes inspirations de la poésie lyrique ! C’est pourtant cette poésie qui fait la gloire de notre littérature contemporaine, et je ne crois pas que, depuis les beaux temps de la Grèce, elle ait produit nulle part et en si peu d’années autant de chefs-d’œuvre. A Rome, elle n’a pas fait une aussi brillante fortune ; cependant, après une éclipse de trois siècles, elle parut se ranimer vers l’époque chrétienne. A ce moment, les circonstances semblaient meilleures pour elle. Une religion nouvelle enflammait les âmes et lui fournissait, au lieu de ces auditeurs sceptiques que les grands éclats de passion risquaient d’effaroucher, un public croyant et enthousiaste. Les altérations mêmes que subissait alors le langage pouvaient la servir. Il était en train de rompre ses cadres anciens. La pureté et la régularité se perdant tous les jours, les auteurs devenaient plus libres de créer les tours et les expressions dont ils avaient besoin. Chacun pouvait se faire sa langue et la plier à rendre ses sentiments et ses émotions les plus intimes, ce qui est une condition du succès dans un genre oîi la personnalité domine L La poésie lyrique chrétienne commence pour nous, en Occi-
1. Horace félicite Pindare de pouvoir créer des mots nouveaux [Odes^ IV, 2, 10). On voit bien qu’il regrette de n’avoir pas la même permission.
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(lent, avec saint Ambroise, et c’est un hasard qui lui a donné naissance. L’évêque de Milan était un homme d’action : il n’avait ni le loisir ni le goût de composer de belles odes dans son cabinet pour le plaisir des délicats ; mais les circonstances le firent poète. L’impératrice Justine, qui favorisait les ariens, leur avait attribué une église possédée jusque-là par les catholiques. Saint Ambroise s’y opposait avec énergie. Le jour où les soldats devaient venir s’en emparer, les fidèles remplirent l’église, décidés à l’occuper le jour et la nuit, et à n’en sortir que quand elle ne serait plus menacée. Pour les empêcher de perdre patience pendant ces longues heures d’attente et d’anxiélé, l’évêque eut l’idée de composer des hymnes et de les leur faire chanter. C’était un usage déjà ancien dans les églises d’Orient, que saint Hilaire de Poitiers avait essayé, sans beaucoup de succès, à ce qu’il semble, d’introduire en Gaule. Cette fois l’innovation réussit pleinement et se répandit dans le monde romain tout entier.
Nous possédons quelques hymnes authentiques de saint Ambroise*; elles sont très curieuses à étudier de près. Toutes se composent du même nombre de vers, écrits dans le même rythme et disposés de la même façon. L’auteur s’est condamné sans doute à cette simplicité et à cette monotonie pour qu’il fût plus facile de les comprendre et de les retenir. Mais cette concession est la seule qu’il ait faite au peuple pour lequel il travaillait. Il est remarquable que, dans des hymnes destinées à la multitude ignorante, ce lettré, ce grand seigneur, n’ait admis aucune incorrection de langue ou de mètre. La quantité, qu’on ne se faisait alors aucun scrupule de violer, y est respectée. Ces petits vers de quatre pieds sont construits d’après les règles du genre : la césure s’y trouve à sa place; l’ïambe revient régulièrement aux pieds pairs, comme le veut Horace
1. Le nombre des hymnes attribuées à saint Ambroise est assez considérable, mais il n’y en a guère que quelques-unes dont l’authenticité soit certaine : ce sont surtout celles dont saint Augustin a fait mention. (Voyez Ebert, Ilist. de la littéral, latine chrétienne, p. 395.)
dans son Art poétique \ l’œuvre, par sa forme au moins, est classique. Naturellement le fond ne peut pas avoir le même caractère; il se compose uniformément de pensées morales, de souvenirs des livres saints, interprétés à la manière du temps, et d’affirmations dogmatiques. Voici quelques passages de l’hymne du matin, qui donnera une idée du reste :
(( L’oiseau vigilant annonce le jour; c’est lui qui veille dans la nuit profonde. Il est la lumière du voyageur au milieu des ténèbres et sépare la nuit d’avec la nuit. Il réveille l’étoile du matin, qui chasse l’obscurité du ciel. A sa voix, les troupes errantes abandonnent les chemins où elles tendent leurs pièges; le matelot rassemble ses forces, les flots de la mer se calment. En l’entendant chanter, Pierre reconnaît sa faute. Levons-nous donc avec courage : le ichant du coq ranime nos sens assoupis, il excite notre paresse, il reproche aux coupables leur infidélité. Au chant du coq, l’espoir renaît; les malades se remettent à croire à leur guérison, le glaive tombe des mains des brigands, la foi revient à ceux qui l’ont perdue. Jésus, jette les yeux sur nous ; nous sommes près de périr, mais un regard de toi nous rendra l’innocence, et nos fautes seront lavées dans nos larmes. »
Ce qui me frappe surtout dans cette hymne de saint Ambroise, comme dans les autres, c’est de voir a quel point l’inspiration y est sobre et courte. Que nous sommes loin de l’ode grecque, avec sa fougue, ses violences, ses amoncellements d’images, sa marche capricieuse et l’ampleur de ses développements! Ces qualités, qui sont si frappantes chez Pindare et les tragiques grecs, l’hymne chrétienne, celle au moins qui a fleuri en Orient dans les premiers siècles, ne les avait pas tout à fait répudiées. La plus ancienne de toutes, qui se trouve à la fin du Pédadogue de Clément d’Alexandrie, débute comme une ode antique. Le poète, s’adressant au Christ, protecteur de la jeunesse et de l’innocence, l’appelle coup sur coup « le frein des poulains indociles, l’aile des oiseaux qui ne savent pas leur route, le pilote des jeunes enfants, le pasteur des troupeaux royaux » ;
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et les figures les plus différentes continuent ainsi à s’entasser l’une après l’autre, avec une verve, une abondance, un mouvement, auxquels il est difficile de résister. C’est le débordement d’une âme trop pleine, qui ne peut pas contenir ses émotions et les laisse échapper à l’aventure. Si l’on veut avoir un contraste parfait avec cette richesse un peu désordonnée, il suffit d’opposer à l’œuvre de Clément d’Alexandrie ce début de l’hymne du soir de saint Ambroise, plein d’une grâce simple et discrète, et où les contours sont si finement arrêtés :
Deus, creator omnium,
Polique rector, vestiens Diem decoro lumine,
Noctem soporis gratia.
Il me semble que la diversité du génie poétique des deux peuples se montre dans ce simple rapprochement.
Les hymnes de saint Ambroise obtinrent, dès le premier jour, un très grand succès. Saint Augustin, dans le récit qu’il nous fait de son baptême, nous dit la profonde impression qu’il ressentit en les entendant : « Que de larmes je versai, Seigneur, au son de tes hymnes et de tes cantiques, et que je fus pénétré jusqu’au fond du cœur par les chants harmonieux dont retentissait ton église ! M) Il y prit même tant de plaisir qu’il finit par en éprouver quelques scrupules et s’accusa plus tard, comme d’une faute, d’y être trop sensible. Dans la suite, cette admiration s’est maintenue; et ce n’est pas, comme on pense bien, le mérite seul de ces hymnes qui peut en expliquer le succès : aujourd’hui nous sommes tentés de les trouver un peu sèches et maigres. Mais il ne convient pas de leur appliquer les règles habituelles de la critique. Elles sont entrées dans la liturgie et font partie des cérémonies de l’Église depuis quinze siècles. L’importance quelles ont prise dans la vie religieuse