Perist.f AI
LE POETE PRUDENCE
romaine dont un fleuve lave les murs », a donné naissance à sainte Eulalie : c’est là qu’est morte la noble enfant en confessant sa foi ; aussi lui a-t-on élevé une belle église, qu’on montre avec orgueil aux voisins, et que Prudence est fort heureux de décrire : (( Le plafond brille de poutres dorées ; le pavé de marbre resplendit de couleurs variées, comme une prairie au printemps L » Tarragone est pour lui l’heureuse Tarragone, felix Tarraco ! Elle est encore tout illuminée des flammes du bûcher de son évêque Fructuosus^. Mais rien n’égale Cæsaraugusta (Saragosse); après Carthage et Rome, c’est elle qui compte le plus de martyrs. Elle en possède un si grand nombre que toute la ville en est sanctifiée, et que le Christ y règne en maître :
Christus in totis habitat plateis,
Christus ubique est ! ^
Quelque nombreux qu’ils soient, elle tient à tous et n’en veut perdre aucun. Les habitants de Sagonte prétendent s’emparer de saint Vincent, sous prétexte qu’il a souffert le martyre chez eux : (( Il est à nous, répondent ceux de Saragosse, quoiqu’il soit allé mourir dans une ville inconnue. Il est à nous; c’est chez nous qu’il a passé sa jeunesse et qu’il a fait l’apprentissage de ses vertus^, w Ces saints, qu’on se dispute et dont on se montre si fier, il est naturel qu’on veuille les combler d’hommages. Quand vient l’anniversaire de leur mort, qu'on appelle leur jour de naissance {natalis dies), parce que ce jour-là ils sont nés à la vie éternelle, toute la ville est en joie, et l’on se met en frais pour leur faire honneur. C’est pour des solennités de ce genre que plusieurs des hymnes de Prudence ont dû être composées. Comme les odes de Pindare, qui doivent le jour à des circonstances semblables, elles lui étaient sans doute demandées par les particuliers ou par les villes, et il est probable que de quelque manière elles figuraient dans la cérémonie^.
1. PerisL, III, 196. — 2. YI, 1. — 3. lY, 71. — 4. lY, 101. — 5 On
Elles ont donc cet intérêt pour nous de conserver quelque souvenir de ces fêtes et de nous faire deviner en quelle disposition d’esprit se trouvaient ceux qui les célébraient. On y voit, à ce qu’il me semble, comment à ce moment les saints prenaient la place de ces petites divinités domestiques et locale? qu’on aimait tant, qu’on priait de si bon cœur, dans les reli gions antiques. Elles étaient tout à fait voisines de l’homme, mêlées étroitement a sa vie intime, et lui semblaient plus prêtes que les autres à l’écouter et à l’exaucer. Cette familiarité les lui rendait plus chères que ces grands dieux de l’Olympe qu’on ne voyait que de loin, à travers la foudre et l’éclair. Je m’imagine que les pauvres gens, quoique devenus chrétiens sincères, devaient garder au fond de l’âme quelque souvenir et quelque regret de leurs petits dieux, protecteurs de la ville et du foyer, qui peuplaient si bien l’intervalle entre la terre et le ciel. Les saints se glissèrent dans la place vide, et ils recueillirent l’héritage de leur popularité. Ajoutons que les circonstances politiques leur furent très favorables. A mesure que le pouvoir central s’affaiblissait et que le lien qui avait si longtemps uni le monde devenait plus lâche, les diverses parties dont se composait l’empire commençaient à se séparer. Lentement, tristement, avec le regret de l’unité perdue et l’inquiétude d’un avenir obscur, la Gaule, l’Espagne, privées du secours des légions, forcées de se défendre et de se suffire, se remettaient en possession d’elles-mêmes. Le culte des saints locaux fut une des formes de ce réveil national; ils jouèrent, dans cette crise, le rôle des anciennes divinités topiques qui étaient l’âme de la cité. Leurs fêtes, qui réunissaient les habitants d’un même pays, donnaient â tous un sentiment plus vif de leur confraternité.
pourrait conclure de quelques passages de ces hymnes, surtout de la fin de la sixième, que quelques-unes ont été lues dans l’église, pendant la cérémonie. Nous savons en effet qu’on y lisait les actes des martyrs pour l’édification des fidèles. Les hymnes de Prudence pouvaient en tenir lieu : ce sont des actes véritables, un peu plus développés que les autres.
tE POÈTE PRUDENCE.
Dès qu’un danger les menace, nous voyons les villes se serrer autour de leur saint : on compte bien qu’ils préserveront leurs compatriotes des fléaux et de l’invasion ; surtout on ne doute pas qu’ils n’intercèdent pour eux au dernier jugement et ne leur obtiennent alors la bienveillance du Christ. Dans une de ses plus belles hymnes, Prudence représente ce jour terrible; il nous montre le juge suprême « porté sur une nuée en flamme, et qui se prépare à peser les nations dans sa juste balance », tandis que chaque cité se réveille de la mort et s’apprête à comparaître devant lui, apportant avec elle, pour le désarmer, les restes des martyrs auxquels elle a donné naissance. Je demande la permission de citer quelques vers de ce début magnifique, qui me semble avoir l’ampleur et ta pureté des chefs-d’œuvre classiques :
Quum Deus dextrain quatiens coruscam Nube subnixus veniet rubente Gentibus justam positurus æquo Pondéré libram ;
Orbe de magno caput excitata Obviam Cbristo properanter ibit Civitas quæque pretiosa portans Dona canistris.
Puis vient le tableau de toutes les grandes villes de l’Espagne et de la Gaule qui se présentent tour à tour devant le Christ avec les reliques des saints qui les protègent. Elles ont eu soin, autant qu’elles l’ont pu, d’honorer leur tombe; aussi, quand viendra le dernier jour, et que ces restes sacrés se ranimeront, il sera donné à leur patrie de les suivre et de s’envoler avec eux dans le ciel :
Sterne te totam generosa sanctis Civitas mecum tumulis; deinde Mox résurgentes animas et artus Tota sequeris*.