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II me semble que dans ces vers enflammés jn ne sens pas seulement l’inspiration d’un homme, mais celle d’un peuple. C’est là le principal mérite de la poésie lyrique : jamais elle n’est plus grande que quand elle traduit ainsi les sentiments populaires. Par malheur, ce mérite n’est pas de ceux qu’on aperçoive aisément à distance. Pour rétablir, par la pensée, cette communication entre le poète et son public, il faut un effort qui n’est pas toujours facile, et voilà comment il arrive que, chez ceux qui se sont faits les interprètes et la voix de leur temps, il y a tant de choses qui nous échappent. Qui peut se flatter aujourd’hui de comprendre entièrement Pindare et de lui rendre une pleine justice? Dans Horace même, qui est plus près de nous et tout à fait à notre portée, nous aimons mieux les odes légères, qui ne demandent aucun travail pour être saisies, et où l’on entre, pour ainsi dire, de plain-pied, que celles qui chantent les triomphes de Rome et la gloire d’Auguste. Ce sont pourtant ces dernières que les Romains trouvaient les plus belles et qui, de leur temps, ont excité le plus d’enthousiasme ; mais il faut, pour qu’elles reprennent toute leur grandeur, qn’on se remette en présence des événements qu’elles célèbrent, et qu’on revoie par la pensée les ennemis du dehors vaincus, les hontes de la défaite effacées, la paix du monde rétablie. C'est ce qu’on ne fait pas sans quelque peine, et il faut bien avouer qu’après tant de siècles, quand les passions patriotiques dont elles étaient l’expression se sont éteintes, elles n’ont plus pour nous le même intérêt. Au contraire, cette aimable morale que suggèrent tour à tour au poète les belles journées d’été, lorsqu’il prend le frais à l’ombre du pin et du peuplier, ou les orages de l’automne qui secouent les flots de l’Adriatique, ou les neiges de l’hiver qui couvrent les cimes du Soracte, tout le monde la retrouve dans son cœur; c’est l’homme même, et les révolutions n’y changent rien. Il est donc naturel qu’on y prenne beaucoup plus de plaisir qu’au reste. Je crois bien que c’est un sentiment de cette nature qui pousse M. Puech à mettre bien au-dessus des
LE POÈTE PRUDENCE
hymnes de Prudence les élégies dans lesquelles saint Grégoire a pleuré ses malheurs ^ Je comprends que, lorsqu’on lit les auteurs d’un autre âge, on les juge par rapport à soi, et qu’on goûte surtout chez eux ce qu’on sent au fond de soi-même ; or il est bien sûr que la mélancolie de saint Grégoire a quelquefois des airs assez modernes, et l’on a pu comparer certaines de ses élégies à des Méditations de Lamartine; mais, quelque charme qu’on trouve dans la plainte un peu monotone de cette âme douce et mal équilibrée, que le hasard de la vie jeta dans des luttes qu’elle n’était pas de force à soutenir, je crois que, si l’on replace les chants de Prudence au milieu des fêtes pour lesquelles ils furent écrits, si on les entoure des émotions qu’ils ont excitées à leur apparition et dont l’écho s’est prolongé pendant tant de siècles, ils paraîtront plus grands et qu’on les admirera davantage.
Poésies dogmatiques de Prudence. — Comment il est poète. — Prudence et saint Prosper. — Prudence et Lucrèce.
Les poésies dogmatiques de Prudence sont toutes écrites en hexamètres, et elles nous montrent d’abord que l’auteur manie le vieux vers de Lucrèce et de Virgile avec autant d’aisance au moins que les mètres d’Horace. Ce recueil se compose de quatre poèmes d’une assez grande étendue. L’un d’eux, qui s’appelle le combat de l’âme {Psychomachia), représente les vices et les vertus se livrant bataille : la Foi lutte contre l’Idolâtrie, la Pudeur contrôla Luxure, la Patience
1, Prudence, p. 152.
contre la Colère, l’Orgueil contre l’Humilité; et, après que les vices sont défaits, l’armée des vertus, pour consacrer sa victoire, élève à Dieu un temple mystique. La Psychomachia, qui dut être très goûtée des contemporains du poète, l’a été encore plus des générations qui ont suivi, et, au moyen âge, elle a donné naissance à toute une littérature. Aujourd’hui ces personnifications nous paraissent froides, nous ne trouvons plus le même plaisir à ces allégories, et l’on nous permettra de laisser de côté cet ouvrage, malgré la fortune qu’il a faite.
Des trois poèmes qui restent, deux sont remplis par des discussions théologiques. Dans l’un, l’auteur étudie la nature de Dieu (Apotheosis) ; dans l’autre, il s’occupe de l’importante question de l’origine du mal [Hamartigenia) . Il combat successivement les patropassiens et les sabelliens, qui confondent le Fils avec le Père, les juifs et les ébionites, qui nient la divinité du Christ, les marcionites et les manichéens, qui reconnaissent deux dieux, un bon et un mauvais. Ce sont là, il faut l’avouer, des sujets austères, et qui ne paraissent pas de nature à fournir beaucoup à la poésie, d’autant plus que Prudence ne fait pas comme tant d’autres poètes didactiques, pour qui la matière qu’ils traitent n’est qu’un prétexte à des digressions sant fin, et qui peuvent impunément la choisir ennuyeuse, puisqu’ils sont décidés à en sortir dès qu’elle les gêne; lui, s’y enferme résolument. Jamais il ne se jette dans les alentours de son sujet pour y trouver quelque divertissement agréable ; et comme il est convaincu que ses lecteurs y prendront autant d’intérêt que lui, il ne songe pas à l’égayer. Il le traite en conscience et à fond, sans rien omettre de ce qu’il lui paraît utile de dire. Ses poèmes sont donc de véritatables œuvres didactiques, en ce sens que l’auteur a le dessein d’y enseigner réellement quelque chose, et qu’il ne veut pas amuser le public, mais l’instruire. C’est aussi ce que fait Lucrèce, qui est pleinement convaincu de l’importance de son œuvre, qui ne travaille pas pour l’agrément de ses lecteurs.
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mais pour leur instruction, ou plutôt qui ne cherche à leur plaire que pour les gagner à sa doctrine.
Quand on vient de lire Lucrèce, on se dit qu’il est tout à fait oiseux de se demander si un sujet en soi est poétique, qu’il importe seulement de savoir si celui qui a entrepris de le traiter est poète, et qu’il faut placer la poésie oîi elle est véritablement, dans l’homme, non dans les choses : or Prudence est poète, moins sans doute que Lucrèce, mais bien plus que les autres auteurs chrétiens qui essayèrent alors de mettre leur doctrine en vers. Par exemple, il l’emporte de beaucoup sur ce Prosper d’Aquitaine, qui, vers la même époque, écrivait son poème Contre tes ingrats, où il attaque les semi-pélagiens. Si l’on veut mettre dans tout son jour le mérite propre de Prudence et faire comprendre d’où vient véritablement sa supériorité, il est bon de le comparer avec saint Prosper. Pour la sincérité et l’ardeur de la conviction, on peut les placer sur la même ligne. Prosper est un de ces croyants intrépides qui n’ont jamais douté de posséder la vérité tout entière, d’être les favorisés, les élus, le peuple du Christ, la semence de Dieu :
Sed nos qui Domini semen sumus*....
îl regarde ceux qui essaient de le troubler dans sa croyance comme des malfaiteurs qui veulent lui prendre les biens auxquels il tient le plus, « le dépouiller de la justice et de la vertu, enfin lui voler son Dieu » . Contre de tels attentats, on ne saurait avoir trop de colère. Aussi ne se fait-il aucun scrupule d’appeler ses ennemis des serpents, des vipères, dont les paroles sont empestées et sèment la mort, et il ne trouve pas de mots assez durs, assez grossiers, contre leurs disciples, qui répètent et propagent leurs erreurs : ''
Vestri illi, quorum ructatis verba, magistri^.