‹ La fin du paganismeChapitre 70 sur 112 · Tertullien, ApoL · texte numérisé non relu

Tertullien, ApoL

CAUSES DE LA RUINE DE L’EMPIRE

temps, les traites des apologistes, les lettres des évêques, lef.. actes des martyrs S confirment le témoignage de Tertullien; il ne s’y trouve rien qui puisse justifier cet odium generis humaniy qui fut pourtant le grief principal de la société romaine contre le christianisme.

11 faut cependant faire une exception. Une haine violente, féroce, éclate par moments dans les chants des poètes sibyllins. Ces chants ont un caractère fort original dans l’ancienne littérature chrétienne. Ils sont l’œuvre de lettrés qui connaissent et imitent les classiques, mais ces lettrés ont vécu avec le peuple et ils en ont pris toutes les rancunes. Ils sont amers contre les riches, qu’ils accusent de vouloir tout accaparer et de ne rien laisser aux autres. Surtout ils détestent Rome, a la méchante ville, qui a tant fait souffrir le monde®; » ils entrevoient, ils saluent d’avance sa ruine et souhaitent d’en être témoins. Certainement les Romains ont dû avoir connaissance de ces imprécations ; s’ils ne les lisaient pas d’eux-mêmes, les apologistes avaient l’imprudence de les leur signaler, parce qu’ils croyaient y voir des preuves certaines de la vérité de leur doctrine. Que de colères a dû soulever chez eux cette lecture ! et comment n’y auraient-ils pas vu la preuve manifeste qu’ils avaient bien raison de regarder les chrétiens comme de mauvais citoyens! Nous avons déjà dit^ que ces chants sont nés dans l’Orient grec, c’est-à-dire dans cette partie du monde que Rome ne s’est jamais complètement assimilée, qu’ils viennent presque tous d’Alexandrie, « la divine Alexandrie, mère de cités illustres », mais aussi ville de railleurs et de mécontents, où l’on se moquait de tout et de tous, qu’enfîn la plupart ont pour auteurs des juifs ou des judéo-chrétiens, qui ne pouvaient prendre leur parti de la ruine de Jérusalem et de 1 destruction du temple. C’étaient quelques sectaires qui

1. Ruinart n’a relevé, dans les interrogatoires des martyrs, qu’une seule réponse qui puisse paraître séditieuse. (Voyez les Actes de saint Tarachus.) — 2. Voyez plus haut p. 22. — 3. Page 23.

vivaient à l’écart, dans leurs colères et leurs rêves, et sur lesquels il ne faudrait pas juger tous les chrétiens. Ceux de l’Occident surtout, si l’on excepte Commodien, le poète des pauvres, avaient d’autres sentiments. Tant que le christianisme se tint caché dans les étages inférieurs des grandes villes, où vivaient confusément des gens de tous les pays, il se soucia peu de patriotisme et de politique. Mais lorsqu’il pénétra dans les classes bourgeoises ou aristocratiques, devenues si solidement romaines dans tout le monde occidental, il en prit les opinions et les idées et devint romain comme elles; à partir de ce moment, il n’y eut plus aucun moyen de prétendre qu’un chrétien ne pouvait être qu’un ennemi de Rome.

Tout ce qu’on pouvait dire, c’est que, quelque affection qu’il pût éprouver pour elle, il professait certaines doctrines qui, prises à la lettre, paraissaient contraires aux lois et aux usages de son pays. Réduites à ces termes, les assertions de Celse ne manquent pas de vraisemblance. Il est certain que, sur les questions les plus graves, la famille, la propriété, le service de l’État, le christianisme, au moins dans les premiers temps, s’était mis ouvertement en désaccord avec l’opinion. Il recommandait de fuir les fonctions publiques; il préférait la virginité au mariage; il honorait le célibat, que le législateur traitait comme un crime; il conseillait aux riches de renoncer à leur fortune pour être parfaits; il condamnait la guerre et détournait les siens de servir dans les armées. C’étaient des maximes qu’un conservateur, nourri dans les vieilles traditions, devait trouver subversives, et il n’est pas douteux qu’appliquées dans la rigueur elles pouvaient causer un grand dommage à l’empire. Mais tout change avec le temps, même les institutions qui se piquent le plus d’être immuables. Pendant cette lutte de trois siècles que soutint l’Église pour conquérir le droit d’exister, elle s’est plus d’une lois modifiée, elle a cédé à des résistances qu’elle désespérait de vaincre. Sans renoncer à ses principes, elle les a tempérés dans l’application de façon à les

CAUSES DE LA RUINE DE L’EMPIRE

rendre acceptables même à ceux auxquels ils répugnaient le plus. Pour le montrer, il faudrait refaire ici toute son histoire, ce qui n’est pas possible. J’aurai l’occasion d’indiquer, dans la suite de cette étude, quelques-unes des concessions qu’elle a faites pour s’accommoder au milieu dans lequel elle voulait vivre. Qu’il me suffise de dire, pour le moment, qu’au commencement du IV® siècle, quand parut Constantin, les plus grandes difficultés étaient aplanies, qu’il ne restait plus entre l’empire et elle de ces oppositions violentes qui auraient rendu la vie commune impossible, et qu’elle pouvait se substituer à l’ancienne religion sans produire un de ces déchirements qui compromettent la sécurité publique.

Est-il vrai que l’importance prise par les prêtres chrétiens ait nui à FÉlat? — Résultat des querelles religieuses. — Union des chrétiens et des païens dans les conseils de l’empire.

Ce qui prouve mieux que tous les raisonnements du monde que le christianisme et l’empire n’étaient pas incompatibles, c’est qu’ils ont vécu ensemble de bonne intelligence pendant un siècle. De Constantin à Théodose, tous les princes, a l’exception d’un seul, sont chrétiens, et pourtant on ne voit pas qu’il soit survenu des changements graves dans la conduite des affaires. La machine marche à peu près comme auparavant. Le mouvement donné par Dioclétien continue : Constantin achève d’organiser la monarchie administrative créée par son prédécesseur. Même les privilèges accordés à l’Église n’ont rien qui ait du beaucoup étonner les gens de cette époque, car ils sont ceux dont jouissait l’ancien culte. Elle les partage d’abord

avec lui, puis elle prend sa place, sans trop déranger le reste. C’est à peine si dans quelques-uns des actes de Constantin Finfluence de ces croyances nouvelles se fait sentir ; le plus souvent ses lois sont rédigées dans le même esprit que celles des princes païens; il y tient le même langage, celui d’un souverain qui se regarde comme un dieu ; il y parle de sa « divinité )), de (( son éternité » ; il appelle « des oracles immuables » les manifestations de sa volonté, même quand il annonce qu’il n’est plus du même avis. J’imagine qu’en les lisant, ceux qui ne jugent des affaires publiques que par les documents officiels pouvaient croire qu’il n’y avait rien de changé dans l’empire que l’empereur, ce qui arrivait trop souvent pour causer quelque surprise.

On peut répondre, je le sais bien, que ce n’est là qu’une apparence, que l’immobilité n’est qu’à la surface, et qu’audessous de ce lit égal et uni que les convenances officielles étendent sur les gouvernements réguliers, on s’aperçoit, en regardant de plus près, qu’il s’est fait alors plus de modifications qu’il ne le paraît, et que quelques-unes ont très mal tourné pour l’empire. Parmi les plus pernicieuses, on en signale deux : l’autorité que s’arrogèrent les évêques dans les affaires de l’État et l’ardeur des querelles religieuses, qui troubla l’union des citoyens et affaiblit la résistance à l’étranger.

Dans l’ancienne religion, les prêtres, en tant que prêtres, ne possédaient aucune influence politique; avec la nouvelle, ils se glissèrent dans le gouvernement et y prirent une place importante. Je ne veux pas seulement parler de ceux qui devinrent les conseillers et presque les ministres de l’empereur; dans les provinces mêmes, loin de l’autorité souveraine, il leur arrivait souvent de gêner par leur intervention le jeu régulier de l’administration impériale. Macédonius, un des gouverneurs de l’Afrique, qui était pourtant un homme pieux et doux, demandait un jour à saint Augustin, avec un ton de mauvaise humeur

CAUSES DE LA RUINE DE I/EMPIRE

visible, pourquoi les évêques se croyaient obligés de réclamer la grâce des criminels et se fâchaient quand on ne voulait pas l’accorder. « S’il est vrai, disait-il, qu’il soit aussi coupable d’approuver une faute que de la commettre, on s’associe à un crime toutes les fois qu’on souhaite que Fauteur demeure impuni. » Saint Augustin lui écrivit une longue lettre pour justifier la conduite des évêques. Il y laissait entendre que le juge n’est pas toujours irréprochable, qu’il cède quelquefois à des mouvements de colère, qu’il peut lui arriver d’oublier qu’il est le ministre de la loi, chargé de venger les injures d’autrui, non les siennes. C’est donc le servir lui-même et servir l’État que de le rappeler à la clémence. « Votre sévérité, lui disait-il en concluant, est utile : elle aide au repos de tous; mais notre intercession est utile aussi : elle tempère votre sévérité F » Saint Augustin avait raison. Je comprends sans doute que ces grands personnages n’aient pas été satisfaits de rencontrer des résistances auxquelles ils n’étaient pas accoutumés. Mais s’il est vrai, comme on l’a dit souvent, que le despotisme impérial n’ait eu des conséquences si funestes que parce que c’était un pouvoir sans limite et sans contrôle, n’était-il pas bon qu’il se dressât, en face de lui et de ses agents, une autorité morale qui leur imposât la modération et la justice?

Les querelles religieuses firent plus de mal. Le monde ancien ne les avait guère connues; elles prirent une grande intensité avec le triomphe du christianisme. Les écrivains païens ont toujours été fort surpris de la manière dont les sectes chrétiennes se malmenaient entre elles. Déjà Celse en fait la remarque : (( Ils se chargent à l’envi, dit-il, de toutes les injures qui leur passent par la tête, se refusant à la moindre concession pour le bien de la paix, et animés les uns contre les autres d’une haine mortelle. )) Ammien Marcellin est encore plus dur et déclare « qu’il n'y a pas de bêtes féroces qui le

. Saint Augustin, Epist., 152 et 153.

soient autant contre les hommes que les chrétiens le sont entre eux^ ». Assurément ces querelles étaient très fâcheuses dans un État qui avait besoin d’unir toutes ses forces pour résister à l’ennemi du dehors, mais il était bien difficile de les éviter. La lutte est la condition de la vie ; l’ardeur des croyances amène la vivacité des disputes; les discussions religieuses ne cessent entièrement que quand il n’y a plus de religion. Il reste à savoir si ces passions, qui sont la conséquence inévitable des fortes croyances, et qui peuvent troubler par moments la surface des États, n’entretiennent pas dans les esprits une animation, un mouvement, une énergie dont tout profite, et si un peuple inerte, qui s’est désintéressé de tout, et dont le calme n’est fait que d’indifférence, est un appui sur lequel on puisse compter au moment du péril! Il me semble que le mal n’était pas dans ces discussions elles-mêmes, mais dans le rôle que l’État crut devoir y prendre. Ces sortes de luttes s’enveniment dès qu’il s’en mêle. En poursuivant et en proscrivant les sectes, non seulement il les rend plus irréconciliables entre elles, mais il les tourne contre lui; il commet la plus grande des maladresses, qui est de se faire gratuitement des ennemis. On ne met pas hors la loi vingt- deux hérésies d’un seul coup, comme fit un jour Théodose II, sans exciter des haines qui se retrouvent au moment du danger. On raconte que Genséric, quand il envahit l’Afrique, trouva des alliés dans les restes des donatistes que les empereurs orthodoxes avaient cruellement persécutés, et qu’ils lui rendirent la victoire plus facile.

11 faut dire pourtant que l’autorité, qui, en se mêlant aux querelles religieuses, les envenimait, avait fait aussi quelques efforts pour les apaiser. On est surpris de voir qu’autour des princes chrétiens, au centre même du gouvernement, elles paraissent moins violentes qu’ailleurs. Les empereurs qui semblent le plus zélés pour leur foi n’hésitent pas à employer

Page 1