‹ La fin du paganismeChapitre 71 sur 112 · XXII · texte numérisé non relu

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CAUSES DE LA RUINE DE L’EMPIRE

des gens qui pratiquent des religions contraires, et même à les élever aux premières dignités de l’empire, quand ils sont contents de leurs services. Peut-être ne faut-il pas leur en savoir trop de gré. Il y a des nécessités qui s’imposent à tous ceux qui gouvernent, quelles que soient leurs dispositions et leurs préférences. Un bon général, un administrateur habile, sont toujours rares, et un prince qui est sage les prend où il les trouve. Mais il naissait de là des contrastes fort singuliers. L’empereur poursuit le paganisme avec acharnement, il veut à toute force le détruire, dans les édits qu’il publie contre lui il enlle la voix pour le menacer : Cesset superstitio, sacrificiorum aboleatur insania; et, en même temps, il s’entoure de païens que non seulement il nomme préteurs et consuls, préfets de la ville et du prétoire, mais auxquels il confie des charges de cour, de véritables ministères, comme nous les appellerions aujourd’hui.

Il en résulte que le conseil de Valentinien et de Théodose devait ressembler à celui de beaucoup de princes de nos jours. On y voyait siéger ensemble des personnes de religion différente, occupant des magistratures semblables, associées aux mêmes affaires. Nous regardons comme une grande victoire du bon sens, qui a coûté des siècles de combats, qu’on ait fini par ne plus demander compte à ceux qu’on admet aux emplois publics du culte qu’ils professent et par croire qu’ils peuvent être séparés sur tout le reste, pourvu qu’ils soient unis par le désir d’être utiles à leur pays. Les Romains du IV® siècle y étaient arrivés du premier coup. La nécessité leur avait fait trouver une sorte de terrain commun sur lequel les gens de tous les partis pouvaient se réunir : c’était le service de l’État, auquel les païens résolus, comme Symmaque ou Ricomer, et des chrétiens pieux, comme Probus ou Mallius Theodorus, consacraient leur vie avec un dévouement, une fidélité, qui ne se sont jamais démentis. Au fond, ces grands personnages ne s’aimaient guère; mais l’habitude de se fré-

quenter, d’être assis dans les mêmes conseils, de travailler à la même œuvre, avait amené entre eux une sorte d’accord et de tolérance réciproque dont l’empire aurait tiré un grand profit, s’il avait su s’en servir. On a cru longtemps qu’un pays ne peut subsister dans sa force et son unité que si tous les citoyens partagent les mêmes croyances. On pense aujourd'hui que, même divisés entre des religions différentes, ils peuvent s’entendre et s’unir, quand il s’agit du bien commun, et que la diversité des cultes n’est pas une cause nécessaire d’affaiblissement pour le sentiment national. C’est la condition de la plupart des Etats modernes, elle ne nuit pas à leur prospérité, et il n’y avait pas de raison pour que l’empire romain s’en trouvât plus mal qu’eux.

La fuite des fonctions publiques. — Le christianisme en est-il responsable? — Le mal est déjà signalé à l’époque de Cicéron. — Il augmente après Auguste. — En quel état le christianisme a trouvé l’empire.

11 semble donc que le christianisme et l’empire n’étaient pas, de leur nature, irréconciliables et incompatibles, puisqu’ils ont vécu ensemble pendant tout un siècle, sans se trop gêner l’un l’autre. Ce siècle nous paraît en général fort triste, et nous sommes tentés de le juger avec rigueur. Nous avons toujours devant les yeux la terrible catastrophe qui le termine ; elle projette son ombre sur les années qui précèdent et nous rend injustes pour des princes qui n’ont pas su l’éviter. Les contemporains étaient moins sévères que nous, et les lettres de Symmaque nous montrent que même les païens ne se regar-

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daient pas alors comme trop malheureux de vivre. Cependant on peut trouver que cette expérience, quelque longue qu’elle soit, n’est pas tout à fait décisive. 11 est possible que l’accord entre les deux éléments contraires n’ait été qu’apparent, que, pendant qu’ils semblaient s’accommoder ensemble à la surface, ils aient continué à lutter dans l’intérieur de la machine à des profondeurs où l’œil ne peut plus rien apercevoir, et que ce travail souterrain ne se soit trahi que par le désastre qui en a été la conséquence.

Pour décider si cette supposition est juste et si c’est bien le christianisme qui a entraîné le monde romain à sa perte, je ne vois qu’un moyen. Reprenons les principales causes que les historiens assignent à la ruine de l’empire ; demandons-nous pour chacunes d’elles, autant qu’on peut le savoir, à quelle époque le mal a commencé. Si cette époque est antérieure à l’établissement du christianisme, il faudra bien reconnaître qu’il n’en est pas responsable.

y^a plus grave peut-être des maladies dont l’empire est mort, c’est le mauvais état des finances publiques. Les guerres extérieures et intérieures qu’il fut forcé de soutenir pendant le iii^ siècle les avaient épuisées. La misère ayant augmenté et ia population se faisant plus rare, l’impôt devint trop lourd et fut recouvré difficilement. Comme les empereurs ne voulaient rien perdre et qu’ils obligeaient les villes à payer la somme à laquelle on les avait taxées, les curiales ou décurions, c’està-dire les membres du conseil de la cité, étaient forcés de fournir de leur fortune ce qui manquait. Le résultat de ces mesures fut qu’on ne trouva plus de curiales. On se cachait, on fuyait pour éviter de l’être; mais la loi implacable poursuivait les récalcitrants jusque dans les déserts et chez les barbares, et, quand elle avait pu mettre la main sur eux, les ramenait sans miséricorde à ces dignités dont elle avait fait un supplice.

On a prétendu que cette fuite des magistratures municipales,

que la politique fiscale des empereurs explique suffisamment, était en partie imputable au christianisme. Le Christ avait dit que son royaume n’est pas de ce monde; naturellement ses disciples témoignaient peu de goût pour la politique, et les honneurs ne les tentaient pas. Comment des hommes sans cesse occupés des choses du ciel auraient-ils pu prendre sur eux de descendre aux intérêts de la terre? « Nous vous laissons, disait Minucius Félix, vos robes aux bandes de pourpre L )) Tertullien fortifiait cette répugnance en montrant qu’un magistrat est sans cesse obligé d’aller dans les temples, d’assisler à des sacrifices, de donner des jeux, c’est-à-dire de faire tous les jours une profession manifeste de la religion officielle. Aussi affirmait-il hardiment qu’un chrétien ne peut en aucune façon accepter des fonctions publiques et a qu’il n’y a rien à quoi il soit plus étranger qu’aux affaires de son pays^ )).

Tout le monde pourtant ne pensait pas comme lui. Au moment même où il s’exprimait avec cette violence, il y avait dans son entourage des chrétiens qui se croyaient obligés par leur situation sociale ou les traditions de leur famille d’occuper les magistratures qu’on leur offrait. Lui-même l’avoue dans cette fameuse phrase où il veut montrer aux païens que le christianisme, en quelques années, a tout envahi : « Nous remplissons, dit-il, le sénat et le forum,^. » Il veut faire entendre, sans doute, qu’il y a beaucoup de chrétiens décurions ou duumvirs dans les municipes de l’Italie ou des provinces, et que quelques-uns même se sont glissés jusque dans le sénat de Rome. L’Église ne paraît pas s’y être formellement opposée. Elle comprenait bien qu’il lui fallait renoncer à faire des conquêtes dans les rangs élevés de la société, si elle interdisait à ceux qui étaient tentés de venir à elle d’accomplir les devoirs

1. Octavius, 51. — 2. Apol.^ 58 : nec ulla magis res aliéna quam publica. — 5. Apol., 57.

CAUSES DE LA RUINE DE L’EMPIRE, que leur imposait leur naissance. Elle pensait d’ailleurs qu’en remplissant ces hautes fonctions un chrétien pouvait être utile à ses frères. Aussi la voyons-nous de bonne heure occupée à lui fournir quelque moyen de concilier ce qu'il devait à sa foi et ce que réclamaient les dignités publiques. Vers le commencement du règne de Dioclétien, le concile d’Elvire s’occupa de traiter cette question délicate. En maintenant l’excommunication contre les flamines qui donnaient des jeux ou faisaient des sacrifices, les évêques permirent aux chrétiens d’être duumvirs, c’est-à-dire premiers magistrats de leur municipe, ce qui les obligeait d’assister souvent aux cérémonies païennes ; ils leur demandaient seulement de ne pas paraître dans l’assemblée des fidèles pendant l’année où ils remplissaient leurs fonctions ; c’était une sorte de souillure temporaire dont il ne restait pas de trace l’année suivante ^ L’Eglise semblait deviner que son triomphe était proche ; elle voulait montrer d’avance qu’elle comprenait les nécessités de la vie publique, qu’elle était prête à s’y soumettre, et que sa victoire ne nuirait pas à l’administration des affaires.

1^11 peut se faire sans doute qu’avant cette époque des scrupules religieux aient empêché quelques chrétiens d’être décurions ou duumvirs, et leur aient fait un devoir de s’enfermer dans la vie privée^ Il y a des familles romaines, au ii® siècle, qui, après avoir jeté quelque éclat, disparaissent tout d’un coup des fastes. On les croirait éteintes, si Içur nom ne se retrouvait un peu plus tard aux catacombes. Elles sont devenues chrétiennes, et il est probable qu’elles n’ont renoncé aux magistratures que pour se consacrer à leur foi nouvelle. Le christianisme a donc sa part, une petite part, dans cette désertion de la vie politique, qui fut une calamité pour l’empire; mais elle avait commencé bien avant lui et l’exemple

4. M. r&bbé Duchesne a éclairci cette question dans son mémoire sur le Concile eCClvire et les flamines chrétiens, inséré dans les Mélanges 'publics par l École des hautes études en V honneur de M. Léon Renier.

venait de plus loin. Vers l’époque de César, une secte philosophique très puissante, qui l’emportait alors sur toutes les autres, avait prêché la même conduite pour des motifs bien différents. L’école d’Épicure professait qu’il est insensé de compromettre son repos dans les agitations des affaires et les embarras des honneurs. Elle ne trouvait pas de plaisir plus sensible pour le sage que de contempler du haut d’une retraite calme et sûre les tempêtes de la politique, et de voir les sots s’exposer à des naufrages dont il s’est mis à l’abri :

Suave mari magno, turbantibus æquora ventis,

E terra magnum alterius spectare laborem.

Cette sagesse égoïste indigne Cicéron, qui a consacré plusieurs endroits de ses livres, notamment le début éloquent de la République, à la combattre. Les gens qui se conduisent ainsi lui semblent des ingrats, qui ne donnent pas à la patrie ce qu’elle est en droit d’exiger de ses enfants, des lâches et des traîtres qui désertent en face de l’ennemi, et il défend « qu’on écoute ce signal qui sonne la retraite au moment où la lutte est engagée ».

Voilà le péril nettement indiqué; jusqu’au iv® siècle, il n’a fait que s’accroître. Sénèque parle d’un sénateur, Servilius Vatia, qui avait cessé de venir à Rome et s’était enfermé dans une belle maison de campagne, près de Baies, où il vivait dans le repos et le plaisir. Il s’en montre fort scandalisé, et raconte qu’il ne passait jamais le long de cette charmante villa sans dire : Ci-gît Vatia, Vatia hic situs est^. Vatia pouvait répondre que, pour un grand personnage comme lui, cacher sa vie, renoncer au consulat et à la préture, était, sous Néron, le seul moyen d’éviter la mort. Cela est si vrai que Sénèque finit pat regretter amèrement d’avoir été trop ambitieux et par conseiller la retraite à ses disciples. En province le danger était autre; on

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