CHAPITRE IV
LE LENDEMAIN DE L'INVASION
Comment et par quels degrés le christianisme s’est fait à la domination des barbares. — Les dernières années de saint Augustin. — Son patriotisme persistant. — La lettre à Hésycbius sur la fin du monde. — Élection de son successeur sur le siège d’Hippone. — Comment les clercs doivent se conduire pendant l’invasion. — Mort de saint Augustin.
Parmi les raisons qu’on donne ordinairement pour prouver que l’Église était médiocrement attachée a la domination romaine et qu’elle n’a pas dû faire beaucoup d’efforts pour la défendre, il y en a une dont nous n avons encore rien dit et qui mérite pourtant d’être discutée. On fait remarquer avec quelle facilité elle a pris son parti des événements et comme elle s’est vite accommodée des régimes qui ont succédé à l’empire, quoiqu’ils n’eussent rien de fort agréable, et l’on en tire la conséquence qu’elle l’a très peu regretté. Quelquefois même on va plus loin, et, comme on croit pouvoir juger de ses dispositions de la veille par sa conduite du lendemain, on conclut du bon accueil qu’elle a fait aux barbares, qu’elle désirait les voir venir et qu’elle les a peut-être appelés.
Pour traiter à fond cette question et connaître exactement
la part que l’Église a dû prendre à leur établissement dans l’empire, il faudrait étudier en détail toute l’histoire du V® siècle. Cette étude, qui ne serait pas aisée, nous entraînerait beaucoup trop loin. Heureusement nous pouvons nous borner. Il nous suffira, pour nous former une opinion, de comparer entre eux trois écrivains importants de cette époque, qui se sont succédé dans l’intervalle d’un demi-siècle, saint Augustin, dans ses derniers écrits, Paul Orose et Salvien. Ils ont assisté aux progrès de l’invasion et nous les font suivre pas à pas. Ils nous montrent les dispositions de l’Église à cba([ue phase de la lutte et par quels sentiments elle a passé à mesure que s’affermissait le succès des barbares. Il me semble que nous verrons, en les lisant, qu’elle leur était d’abord contraire, et les motifs qu’elle a dû avoir pour leur devenir plus tard favorable.
Pendant que saint Augustin continuait d’écrire la Cité de Dieu et de répondre aux reproches des païens, les événements suivaient leur cours. La prise de Rome, qui avait semblé le couronnement de tous les désastres passés, n’était, en réalité, que le prélude de plus grands malheurs. L’empire étant ouvert aux frontières, tous les barbares avaient passé. Us retrouvaient, sur leur route, ceux de leurs frères qu’on avait eu l’imprudence d’établir dans les pays déserts pour les repeupler; ils se recrutaient, à l’occasion, des mécontents qui ne voulaient pas ou ne pouvaient plus payer l’impôt, et tous ensemble couraient les provinces. Saint Jérôme, qui suivait de loin, avec une anxiété de Romain et de lettré, ces victoires de la barbarie, en a tracé d’effrayants tableaux. Il dépeint les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, les Allemands ravageant la Gaule et l’Espagne, qu’on n’essaye plus de défendre, les fidèles massacrés dans les églises, (( les saintes veuves et les vierges consacrées au Seigneur devenues la proie de ces bêtes furieuses, les évêques emmenés captifs, les prêtres tués, les autels détruits, les reliques des martyrs jetées au vent, la misère régnant partout où passent
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les barbares, et ceux que le glaive épargne moissonnés par la faini^ ))
Il n’est pas douteux que la nouvelle de ces désastres n’ait déchiré l’âme de saint Augustin. Dans sa correspondance, toute consacrée aux grandes questions religieuses, il en parle le moins qu’il peut. On dirait qu’il lui répugne d’y toucher. Un fidèle lui ayant demandé d’écrire un livre de consolation à propos des malheurs publics, il se contente de répondre : « A de tels maux il faut de longs gémissements, plus que de longs ouvrages. )) Il craint sans doute qu’à les trop déplorer on ne réveille la fureur des païens, qui sont toujours prêts à s’en faire une arme contre le christianisme. Mais, sous la froideur apparente des paroles, on sent l’émotion du cœur. Sa conduite, dans ces années difficiles, a toujours été celle d’un ardent patriote, et sa fidélité pour le prince, qu’il ne sépare pas de la patrie, ne s’est pas démentie un instant. Il ne se donne jamais le plaisir facile et dangereux de blâmer des mesures fâcheuses quand elles ont mal tourné et qu’il n’est plus temps de les prévenir. Il se garde bien d’affaiblir l’autorité publique, déjà très ébranlée, par des reproches inutiles^. Il veut garder toutes les forces intactes pour le danger qui menace. Quand il est venu, il rappelle à tous leur devoir, il conseille et anime la résistance, il essaye par tous les moyens de rendre courage aux désespérés.
Il est vrai que ce défenseur de l’empire a quelquefois une manière de parler du passé de Rome qui pourrait faire croire qu’il en était plutôt un ennemi. Pour un Rutilius, pour un Symmaque, tout en est sacré, et ils ne souffrent pas qu’on en plaisante. Saint Augustin ne se croit pas tenu à tant de réserve.
1. Saint Jérôme, Epist.^ 60, 133. — 2. Une seule fois saint Augustin a parlé sévèrement d’un acte de l’autorité impériale. Un de ses amis, le comte Marcellinus, qui l’avait aidé dans l’affaire des donatistes, venait d’être jugé et exécuté à la suite d’intrigues de cour, pour des crimes imaginaires. Saint Augustin en fut très affligé : mais, même en cette occasion, son blâme n’est pas remonté jusqu’à l’empereur. [Epist.^ 151.)
Il admire beaucoup les vieux Romains, mais il les juge. Nous avons vu qu’il blâme leur ambition, qu’il les accuse d’avoir fait la guerre sans motifs raisonnables, et que cette fameuse conquête du monde ne lui paraît, en somme, qu’un brigandage en grand, grande latrQcinium^ . Il trouve aussi, dans cette vieille histoire, beaucoup de fables qui blessent sa foi. Après tout, il ne faisait, en s’en moquant, que dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. On ne se gênait guère, dans ce monde sceptique et le'ger, pour sourire des rendez-vous que la nymphe Égérie donnait à son bon ami Numa, près de la porte Capène^. Seulement, un magistrat, tant qu’il était revêtu de la robe prétexte, croyait de sa dignité d’avoir l’air d’y ajouter foi. Le christianisme se moqua de ces apparences de respect et mit le mensonge officiel à jour, voilà tout. On avait alors tant de raisons sérieuses d’être attaché à la domination romaine, qui maintenait la paix du monde et sauvait la civilisation, qu’on pouvait bien se permettre de plaisanter en passant de ces vieilles histoires sans être accusé de la compromettre.
Mais voici un reproche plus grave. Un Romain était persuadé que Rome ne périrait pas; c’était comme un dogme de son patriotisme. Au contraire, pour un chrétien, il ne peut pas y avoir de ville éternelle. Le poète Juvencus exprime les principes de sa religion lorsqu’au début de son Histoire évangélique il affirme que tout ce qui est sous le ciel doit finir et qu’il n’en excepte pas Rome :
Immortale nihil mundi compage tenetur.
Non orbis, non régna hominum, non aurea Roma.
On sait que les premiers chrétiens, pendant plusieurs générations, ont vécu dans l’attente et dans l’espoir du jour terrible qui, en détruisant tous les empires, devait leur ouvrir les portes
1. C’est du reste à peu près ce que Tacite fait dire à Galgacus. Le chef breton n’hésite pas à traiter les Romains de ravageurs de l'univers. — 2. Juvénal, III, 12.
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de l’immortelle Jérusalem. Il est aisé de se figurer quelle colère un Romain devait éprouver quand il entendait exprimer ce qui lui semblait un vœu impie. C’est pour le coup qu’il se croyait en droit de dire que des gens qui annonçaient d’avance et souhaitaient la ruine de leur pays ne pouvaient être que des ennemis publics. Nous' allons voir comment saint Augustin échappe tout à fait à ce reproche.
Au II® siècle, les chrétiens, dont l’attente avait été souvent trompée, qui commençaient à s’habituer à vivre et y prenaient goût, ne songèrent plus autant au dernier jour. D’ailleurs, l’empire semblait alors florissant, et il n’y avait pas lieu de craindre ou d’espérer une catastrophe soudaine. Mais lorsque les temps devinrent plus sombres, la vieille croyance reparut. A chaque défaite qu’ils apprenaient, les chrétiens pieux, nourris des traditions du passé, se demandaient, comme leurs prédécesseurs, si la fin n’était pas venue. Huit ans après la prise de Rome, au milieu des ravages des barbares, les populations furent épouvantées par une éclipse de soleil suivie d’une sécheresse qui fit mourir de faim beaucoup d’hommes et d’animaux. Un fidèle nommé Hésychius crut voir dans ces calamités l’accomplissement de ces paroles de saint Luc : « Il y aura des signes sur le soleil, la lune, les étoiles, et les hommes, sur la terre, seront dans les tribulations. » Il en conclut que la fin du monde était prochaine, et il écrivit à saint Augustin pour lui demander ce qu’il en pensait. Saint Augustin pensait que l’opinion d’Hésychius, si on la laissait se répandre, pouvait paralyser le courage de ceux qui combattaient encore pour l’empire. A quoi bon, se diraient-ils, tenter des efforts qui ne devaient servir de rien? Pourquoi prendre la peine de résister aux ennemis, de défendre sa vie ou sa fortune, puisque tout allait finir? Il n’y avait plus, dans cette extrémité, qu’à se résigner, attendre et laisser tranquillement les barbares s’établir où il voudraient. C’est ce qu’un patriote comme Augustin ne pouvait supporter. Il répondit donc à Hésychius par une lettre qui, comme les
autres, a dù courir le monde et raflermir quelques courages ébranles. 11 y montre, par une discussion serrée, qu’il n’y a pas lieu de croire que les derniers jours soient arrivés; quoi que prétende Hésychius, les conditions exigées par les livres saints ne sont pas toutes remplies, et il manque quelques-uns des signes auxquels on doit en reconnaître l’approche. Est-il vrai, par exemple, que l’empire soit perdu sans remède, comme on le suppose? 11 est fort maltraité, sans doute; mais la situation était au moins aussi mauvaise sous l’empereur Gallien, quand il ne restait plus une province fidèle et que l’ennemi était au cœur de l’Italie. Et pourtant les barbares ont été vaincus, les provinces ramenées et les frontières reconquisés. L’empire s’est relevé de sa ruine; et après un siècle et demi, qui n’a pas été sans gloire, il existe encore. Pourquoi veut-on que ce qui s’est fait une fois ne puisse pas recommencer?'
Ainsi saint Augustin garde l’espérance, et surtout il ne veut pas qu’on se décourage autour de lui. Si la catastrophe est inévitable, ce qu’il ne croit pas, il faut virilement s’y préparer par la prière et les bonnes œuvres; mais, en attendant, on doit faire comme si elle ne devait pas venir, et ne négliger aucun des devoirs de la vie. Pendant une absence qu’il avait faite, ses clercs, paralysés par ce qu’ils entendaient dire de l’ennemi qui menaçait, s’étaient relâchés de leurs fonctions ordinaires; ils avaient oublié de vêtir les pauvres, a Gardezvous, leur écrivit-il, de vous laisser abattre et épouvanter par l’ébranlement de ce monde. Non seulement vous ne devez pas diminuer vos œuvres de miséricorde, mais il faut en faire plus que de coutume. De même qu’en voyant chanceler les murs de sa maison, on se retire en toute hâte vers les lieux qui offrent un solide appui, ainsi les cœurs chrétiens, s’ils sentent venir la ruine de ce monde, doivent s’empresser de transporter tous leurs biens dans le trésor des cieux^ »