Saint Augustin, Enarrat in psalm., XXXIX, H
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riiistoire de la littérature latine pendant l’empire. On peut la résumer en quelques mots. Après un moment d’éclat incomparable sous Auguste, elle avait promptement déchu. Pendant les deux premiers siècles, cette décadence est glorieuse encore. Quelques-uns des écrivains de ce temps, Sénèque, Tacite, Ju vénal, sont parmi les plus grands que Rome ait produits. Par la force de la pensée, ils dépassent même quelquefois ceux de la république ; c’est seulement par la façon d’écrire qu’ils leur sont inférieurs. Cependant, vers les dernières années, la faiblesse se trahit, la fin s’annonce. Elle vint avec une brusquerie étrange. L’époque d’Antonin et de Marc-Aurèle compte encore des gens de talent : Suétone, Fronton, Apulée; mais, dans celle qui suit, il n’y a plus rien; c’est pour nous un siècle entier de profonde obscurité. Assurément, il n’est pas possible de croire que les lettres aient été tout d’un coup abandonnées : la société les aimait avec passion; elle était élégante, polie, raffinée; les écoles florissaient, on comblait les professeurs de distinctions flatteuses. Il n’y a donc pas de doute qu’ après les Antonins on ait continué à parler, 5 écrire; on devait faire de petits vers galants, comme ceux du Per^vigilium Veneris, on déclamait des panégyriques, mais tout ou presque tout est perdu. Est-ce un hasard? J’ai peine à le croire, et je soupçonne plutôt que rien n’a survécu, parce que rien ne méritait de vivre. En supposant qu’une mauvaise chance nous eût privés de tous les ouvrages qui furent composés alors, les noms des auteurs au moins se seraient conservés. Or, à l’exception de quelques grammairiens et de quelques jurisconsultes, aucun nom illustre n’est arrivé jusqu’à nous. Quelles que soient les causes de cette éclipse subite, en pleine civilisation, dont il n’y a peut-être pas d’autre exemple dans l’histoire littéraire, il est difficile d’en accuser le christianisme, qui n’avait encore qu’une assez médiocre importance. Au contraire, c'est le christianisme qui fait seul quelque figure au milieu de cette décadence. Les meilleurs écrivains du temps, les seuls dont
le souvenir n’ait pas péri, sont ses apologistes, Tertiülien, Minucius Félix, et les autres, qui étaient des lettrés fort habiles, en même temps que des penseurs subtils et vigoureux. C’est grâce à eux que cette chaîne de grands esprits, qui va depuis les guerres puniques jusqu’à la fin de l’empire, ne se trouve pas subitement rompue, et qu’il reste encore quelques écrivains distingués dans ce désert qu’on traverse de Marc-Aurèle à Dioclétien.
Mais voici un phénomène plus singulier. Tout d’un coup, ce désert commence à se repeupler. Avec la sécurité qui revient, les lettres se raniment. Dès le règne de Constantin, les écrivains en prose et en vers deviennent plus nombreux, et bientôt un grand siècle littéraire commence. On a le droit de l’appeler ainsi, non seulement quand on l’oppose à la stérilité de l’époque d’où il sort, mais lorsqu’on songe qu’il a produit des poètes comme Ausone et Paulin de Noie, comme Prudence et Claudien, des polygraphes comme Symmaqueet saint Jérôme, des orateurs comme saint Ambroise et saint Augustin. Je ne crois pas possible de nier que cette renaissance (c’est le nom que lui donne justement Niebuhr) ne soit due en partie au christianisme et à l’élan qu’il a communiqué aux esprits et aux âmes. Ce qui est remarquable, c’est que tout le monde en a profité : les lettres profanes sont en progrès comme les lettres sacrées ; e’est un réveil de la littérature entière.
Dans cet éclat, il reste toujours un point obscur. La langue que parle cette littérature renouvelée n’est plus tout à lait la même qu’autrefois : elle se sert d’un latin fort altéré, par moments barbare. Ici la responsabilité du christianisme paraît moins douteuse, il faut bien le reconnaître, mais il n’est pas le seul coupable. Le latin s’est décomposé peu à peu, et par degrés. Lorsqu’on rétablit les intermédiaires, au lieu de passer sans transition d’une extrémité à l’autre, on devient plus juste pour les écrivains ecclésiastiques, et l’on est moins tenté de faire tout retomber sur eux. Ils ne sont en réalité que le
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dernier terme d’une décadence qui pendant trois siècles ne s’est pas arrêtée. J’ai besoin, pour le Taire voir, d’entrer dans quelques détails techniques, et je prie le lecteur de me les pardonner; ils ne sont pas sans intérêt pour nous, puisque c’est de la décomposition du latin que notre langue est sortie.
Un siècle sépare à peine Tacite de Tite-Live ; et cependant les deux historiens ne parlent pas tout à fait la même langue. Celle de Tacite est toute pleine de termes et de tournures empruntés à la poésie: la syntaxe y est profondément modifiée; il emploie l’infinitif, les participes, le génitif et l’ablatif absolu d’une manière nouvelle. Entre Tacite et saint Augustin, il s’écoule près de deux cent cinquante ans. La route ayant été beaucoup plus longue qu’entre Tite-Live et Tacite, on comprend que les altérations de langage soient aussi bien plus considérables; et, même, quand on trouverait que le changement dépasse ce qu’il était naturel d’attendre en raison du temps écoulé, il ne faudrait pas être trop étonné : on sait que les décadences se précipitent par leur durée même, comme, dans la chute des corps, la vitesse augmente par la distance. Il était donc dans la nature des choses qu’en deux cent cinquante ans le latin cljangeàt trois fois plus qu’il ne l’avait fait en un siècle, et ceux qui en témoignent quelque colère, ou même quelque surprise, qui en accusent uniquement certains écrivains ou certaines doctrines, au lieu de reconnaître que c’est le temps qui est le plus grand coupable, montrent bien qu’ils ignorent les lois qui président aux évolutions du langage.
On peut faire pourtant aux auteurs chrétiens deux reproches mérités. D’abord ils ont introduit un grand nombre de mots nouveaux, tirés du grec ou de l’hébreu, qui altèrent singulièrement la physionomie du vieux latin et lui donnent un air fort étrange. Il faut avouer qu’il leur était bien difficile de ne pas le faire. Une première fois le latin avait subi un assaut, quand il s’était agi d’introduire à Rome la philosophie grecque. Ce n’étaient pas seulement les préjugés nationaux, le respect
des anciens usages, qui s’opposaient à la propagation des doctrines philosophiques, on peut dire que la langue elle-même y répugnait : on a remarqué combien elle est pauvre en termes abstraits; les substantifs y sont rares, et les bons écrivains les remplacent le plus qu’ils peuvent par des formes verbales. C’est la langue d’un peuple jeune, actif, pratique, peu porté vers les spéculations de l’esprit, et chez qui la pensée cherclie à se rendre visible et palpable. Aussi Lucrèce, lorsqu’il voulut exposer en vers le système d’Epicure, se plaignit-il amèrement des difficultés qu’il éprouvait.
Propter egestatem linguæ et rerum novitatem.
Il fallut donc, pour remédier à cette disette, inventer des mots et des tours nouveaux. Mais on était alors à une époque pleine de goût, de mesure, de délicatesse, et les innovations se firent d’une manière habile et discrète. Il n’en fut pas tout à fait de même plus tard, quand une nouvelle religion, étrangère par ses origines au monde gréco-romain, se répandit dans l’empire. Cette fois les changements furent très considérables. On fut bien forcé de créer une foule de termes pour exprimer des idées, des croyances, des rites, que Rome ne connaissait pas; et, quoique au dire de M. Gœlzer^ cette invasion de mots nouveaux se soit faite d’une façon moins irrégulière qu’on ne croit et plus conforme au génie du latin, il n’en reçut pas moins une atteinte très profonde.
Mais les innovations de mots ne sont pas ce qui altère le plus une langue. Tant que la syntaxe résiste, rien n’est perdu. Par malheur, la syntaxe aussi fut entamée ; elle eut beaucoup à souffrir de la grande place que les auteurs chrétiens laissèrent prendre, dans les ouvrages écrits, à la langue populaire et parlée : c’est le second reproche, et le plus grave, qu’on eur adresse.
i. Dans son excellent ouvrage sur la Laünüé de saint Jérôme,
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Dans aucun pays du monde le peuple ne s’exprime tout à fait comme les gens bien élevés; mais à Rome la différence semble avoir été plus tranchée qu’ailleurs. On y trouve toujours, au-dessous du langage des personnes du monde (sermo urbanus), une façon de parler plus commune, à l’usage de la populace [sermo plebeius). Partout, de sa nature, le sermo plebeius est envahissant, dominateur, et cherche à se glisser jusque dans la bonne compagnie. A Rome, il fut contenu, pendant quatre siècles, par la langue littéraire, et forcé de rester dans ses limites. Mais, dès que la littérature s’affaiblit, il en sort, et, ne se sentant plus maîtrisé, il s’impose à tout le monde. Ce ne sont pas seulement les auteurs chrétiens qui le subissent, comme on le croit d’ordinaire : il s’introduit aussi chez ceux qui n’ont jamais professé le christianisme, comme Ammien Marcellin, ou qui même lui étaient hostiles, comme Macrobe. Si chez les chrétiens il a fait plus de ravages, c’est que le peuple a pris plus d’importance dans la nouvelle religion. L’auditoire, dans les églises, se compose surtout d’ignorants et d’illettrés; il faut un peu parler comme eux pour s’en faire entendre. Saint Ambroise ne paraît pas s’en être beaucoup préoccupé, et ses sermons ne diffèrent pas de ses autres écrits; mais il s’adressait à des Italiens, dont le latin était la langue nationale, et qui étaient capables de suivre sans effort même des gens qui parlaient mieux qu’eux. 11 n’en était pas ainsi aux extrémités du monde romain, à llippone, par exemple, dans une ville dont les voisins parlaient berbère ou punique; là il fallait bien faire plus de sacrifices au mauvais langage, si l’on voulait être compris. Saint Augustin s’y est résigné dans ses sermons. Ce fin lettré, qui admirait tant Cicéron et Virgile, ne s’est pas fait barbare de gaieté de cœur, comme Commodien, mais il n’a jamais reculé devant un terme ou un tour populaires, quand il s’agissait de rendre sa pensée plus claire à ses auditeurs. « J’aime mieux, disait-il, que les grammairiens se plaignent que si le peuple ne saisissait
pas*. )) C’est ce qui fait que, dans ses sermons, la lan^rue a pris un caractère nouveau. On remarque que la syntaxe se rapproche de celle des langues modernes. Les prépositions sont en train d’y remj)Iacer les cas : on y dit, comme en français, credere ad justitiam (croire à la justice), gaudere de pnce (se réjouir de ta paix); les verbes auxiliaires avoir, faire, venir, s’y multiplient sans mesure. Mais ce qui a changé surtout, c’est l’arrangement des mots, le tour et l’accent de la phrase. L’ancienne période, avec sa marche toujours semblable, son harmonie savante, ses proportions régulières, est brisée. Les mots ne viennent plus se ranger d’eux-mêmes dans l’ordre accoutumé; ils ne reconnaissent d’autre loi que de se régler au mouvement de la pensée. Le verbe n’est plus rejeté d’ordinaire à la lin, comme chez (ucéron et ses imitateurs, et commence à prendre, dans la phrase, la [)lace qu’il occupe chez nous entre le sujet et le régime. C’étaient là des altérations graves. Je comprends qu’elles blessent les adniirateurs du vieux langage classicpie, si élégant, si harmonieux, si savamment construit. Mais était-il possible alors de le ressusciter? Ceux qui le tentèrent, comme les rhéteurs d’Autun dans leurs panégyriques, quelque talent qu’ils aient dépensé à cette œuvre ingrate, n’ont abouti qu’à de froides imitations, qui pouvaient charmer quelques gens de lettres, réunis dans une école, mais laissaient le grand public indifférent. Au contraire, la langue des sermons de saint Augustin e^t ce qu’il faut pour enlever une grande assemblée. Elle est ample et franche, nette et colorée; elle possède les qualités qu’une langue gagne toujours au contact du parler populaire, la vérité et la vie.
il n’est donc pas juste d’accuser le christianisme de ta décadence des lettres romaines, puisqu’elles semblaient prescjue mortes avant lui, et qu’elles ont paru se ranimer dès qu’il est
1. On peut voir, pour plus de développement, le livre de M. Adolphe Regnier sur la Lalinilé des semions de saint Augustin,
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devenu le maître. Quant à la corruption de la langue, il y a travaillé sans doute, mais elle ne date pas de lui; ce n’est pas lui <|ui a mis le latin sur la route où il devait arriver à la barbarie.
Il est temps de tirer une conclusion de cette longue étude. Il y en a une qui se dégage d’abord des faits qui viennent d’être exposés, c’est que la décadence de Home, comme sa grandeur, a suivi une marche très régulière, et qu’il ne s’y produit rien de brusque et de heurté. L’histoire romaine est peut-être la plus logique de toutes, celle où les faits s’enchaînent le mieux et sortent le plus clairement les uns des autres. Comme il y a plus d’imprévu dans l’histoire des Grecs, l’imagination peut y trouver plus d’agrément; mais la raison et le bon sens se satisfont mieux et se sentent plus à l’aise dans celle des Romains. Il n’y a pas de meilleur exercice pour l’esprit que de la suivre dans ses phases diverses; nulle part on n’aperçoit mieux le passage de la cause à l’effet et des principes aux conséquences : aussi sera-t-elle toujours un des fondements de l’éducation de la jeunesse.
Les contemporains d’Auguste, malgré l’éclat d’un grand règne qui pouvait les abuser, s’aperçurent confusément que la décadence commençait; ils sentaient que, selon le mot du poète, Rome ne pouvait plus soutenir sa grandeur. Ils ne se trompaient pas : on était sur le sommet, et l’on s’apprêtait à descendre. Depuis ce jour, pendant quatre siècles, on a toujours descendu. La chute a été un peu plus rapide ou un peu plus lente, elle ne s’est jamais arrêtée.
Ce qui pouvait dissimuler par moments cette décadence, c’est qu'elle ne ressemblait pas tout à fait aux autres. La plus grande misère des États qui périssent, c’est de n’avoir plus d’hommes. Rome, jusqu’à ses derniers moments, n’en a jamais manqué. Quand l’Italie fut épuisée d’en produire, les provinces lui en ont fourni, et, à la fin, elle a pris à son service des
barbares qui méritaient d’être Romains. « Il vint im temps, dit Ozanam, où Rome ne se souvint plus de l’art de vaincre, mais elle n’oublia jamais l’art de gouverner. » La phrase n’est vraie qu’à moitié. Non seulement elle a toujours su trouver des fonctionnaires habiles pour administrer le monde, mais jusqu’à la fin elle a remporté des victoires. A la veille de la prise de Rome, Stilicon avait battu Alaric; plus tard, quand l’empire semblait tout à fait perdu, Aétius, avec une armée de Goths et de Francs qui servaient sous les aigles, a écrasé les hordes d’Attila. Ce qu’il y a de plus surprenant encore, c’est qu’à la même époque elle a eu la chance d’être gouvernée par des princes intelligents et énergiques, qui ont contenu les rivalités intérieures et vaincu les ennemis du dehors. Citons, pour ne parler que du iv® siècle, Constantin, Julien, Valentinien et Théodose. Tant qu’ils ont régné, on a cru le mauvais sort de l’empire conjuré, et il a semblé que la décadence s’était arrêtée. On se trompait; la prospérité n’était qu’à la surface, le mal poursuivait son œuvre en dessous ; à leur mort, l’empire, qui s’était cru sauvé, se retrouvait plus malade qu’auparavant, si bien qu’après le plus glorieux de tous ces règnes, celui de Théodose, il était tout à fait perdu. Quelle pouvait être cette cause intérieure de ruine à laquelle rien n’a résisté, qui paralysait l’effet de grandes victoires, qui rendait inutiles les efforts des princes, l’habileté des administrateurs, le talent des généraux? Je ne me charge pas de la découvrir. Les païens l’appelaient le Destin, et les chrétiens la Providence; mais comme le Destin n’a dit son secret à personne, et que nous ignorons les desseins de Dieu sur le monde, parler du Destin et de la Providence, c’est, en termes plus convenables, avouer qu’on ne sait rien.
Si cette cause première nous échappe, elle agit par des causes secondes, ou, si l’on aime mieux, elle se révèle par des symptômes qu’on peut saisir. Nous venons de les indiquer rapidement; on a vu qu’ils sont tous fort anciens et qu’il n’y en a
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aucun qui apparaisse pour la première fois au moment de la victoire du christianisme. La conséquence qu’on en peut tirer, c’est qu’elle n’a pas causé à l’empire une secousse assez forte pour qu'il en ait sérieusement souffert. 11 est probable que le changement a été moins complet qu’on ne l’imagine; comme l’Église avait fait depuis longtemps des concessions importantes aux lois et aux usages de la société dont elle allait prendre la direction, la transition d’un régime à l’autre s’est accomplie sans trop de violence.
Ainsi l’empire a péri de maladies qui remontaient plus haut que le christianisme : on peut donc affirmer qu’il n’est pas la cause directe de sa ruine. Mais ce qui n’est pas moins sûr, c'est qu’il a été impuissant à l’arrêter. L’a-t-il retardée ou rendue plus rapide, c’est une question qu’on peut débattre. Dans tous les cas, l’empire était si profondément atteint que, sous quelque régime religieux ou politique qu’on l’eût fait vivre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, sa fin était inévitable.