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LE LENDEMAIN DE L’INVASION
dérable où tout le moyen âge a puisé la connaissance du passé. Sa réputation a même survécu à la Renaissance, puisqu’il a eu vingt-six éditions au xvi® siècle. Pour se rendre compte de ce succès, il faut songer que c’est la première histoire un peu complète et développée qui soit faite au point de vue chrétien. D’abord, Orose y donne une place importante aux Juifs, en leur qualité d’ancêtres du christianisme. Cette place, ils n’avaient aucun droit à l’occuper. Entre les grands empires, comme ceux d’Assyrie, d’Égypte ou de Perse, qui occupent l’attention du monde, leur petit royaume disparaît; ils suivent docilement le sort des batailles, qui les fait à chaque fois la proie du vainqueur. Aussi n’est-il presque jamais question d’eux chez les historiens antiques. Au contraire, les écrivains chrétiens font de leur histoire le centre de tous les autres ; on dirait vraiment que le monde tourne autour d’eux ; les plus grands rois et les plus puissantes nations semblent ne travailler que dans leur intérêt : (( Dieu, dit Bossuet, s’est servi des Assyriens et des Babyloniens pour châtier son peuple; des Perses, pour le rétablir; d’Alexandre et de ses premiers successeurs, pour le protéger; d’Antiochus l’illustre, pour l’exercer; des Romains, pour soutenir sa liberté contre les rois de Syrie, qui ne cherchaient qu’à le détruire. )) Voilà une manière nouvelle de présenter l’histoire ancienne ; Orose est l’un des premiers qui l’ait mise à la mode. Une autre innovation qui convient tout à fait à une histoire chrétienne, c’est le rôle qui est assigné à la Providence dans les affaires de l’humanité. La nouveauté ne consiste pas à dire d’une manière générale que Dieu mène le monde — les stoïciens l’avaient soutenu bien avant le christianisme, — mais à vouloir montrer sa main dans chaque événement et à rendre compte des moindres détails par son intervention. Orose n’ignore rien; pour faire éclater le bon ordre que Dieu a mis en ce monde et la justice rigoureuse qu’il exerce, il faut que chaque action bonne ou mauvaise y soit aussitôt récompensée ou punie. C’est, par malheur, ce qui n’arrive pas toujours.
Les faits contrarient plus d’une fois le système pieux d’Orose; mais il a des explications à tout, et grâce à ses arguments subtils, quelque tournure que prennent les éve'nements, la Providence paraît toujours s’en tirer à son honneur ^
Mais Orose ne se proposait pas seulement, quand il a composé son livre, d’apprendre l’histoire aux chrétiens. Nous avons vu qu’il avait un dessein particulier : il veut convaincre ses contemporains que les maux dont ils souffrent ne sont pas nouveaux et que, depuis la victoire du christianisme, le monde n’est pas plus mallieureux qu’avant. C’est une tâche qu’il a reçue et dont il veut s’acquitter en conscience : « Vous m’aviez ordonné de le faire, præceperas )', dit-il à saint Augustin, et ce mot nous indique dans quelles conditions il a entrepris son ouvrage. Ne nous attendons pas à y trouver cet esprit de recherche impartiale et indépendante qui fait découvrir la vérité. Avant de se mettre à l’œuvre, son opinion était faite : il était décidé à ne voir dans l’histoire du passé que des calamités et des misères. Pour en trouver, et en grand nombre, il n’avait pas besoin de remonter, comme il l’a fait, jusqu’à la guerre de Troie ou aux Amazones; les temps historiques lui offraient assez de dévastations et de massacres pour prouver
I. Il faut voir par quels tours de force il a essayé de prouver que les princes qui ont persécuté le christianisme ont toujours mal fini. Il triomphe avec Néron et Yalérien; mais Trajan le gêne un peu : comment expliquer qu’il ait remporté tant de victoires, après avoir fait mourir saint Ignace? Il s’en tire en disant que sa punition a été de n’avoir pas d’enfants, tandis que Théodose, qui a protégé les chrétiens, en a laissé deux, qui lui ont succédé- — Hélas! ces enfants étaient Arcadius et Honorius! — Orose éprouve aussi quelque embarras de la mort misérable de Gratien, le disciple et l’ami de saint Ambroise, qui ne faisait rien que par ses conseils. Il ne trouve d’autre raison pour justifier la Providence, qui l’a laissé assassiner, que de rappeler qu’il a été bien vengé par Thcodose, ce que Gratien aurait trouvé sans doute une compensation fort insuffisante. Bossuet, qui s’inspire souvent d’Orose, est beaucoup plus sage que lui, quand il dit : « A la réserve de certains coups extraordinaires où Dieu voulait que sa main parût toute seule, il n’est point arrivé de grand changement qui n’ait eu sa cause dans les siècles précédents ».
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aux moins pessimistes que cette terre n’a jamais été un lieu de délices; c’est un point qu’on ne sera guère tenté de lui contester. On peut lui accorder aussi que nous supportons plus facilement les maux de nos devanciers que les nôtres, et aue les malheurs présents nous semblent toujours plus graves que ceux dont nous n’avons plus k souffrir. Cette observation, qui paraît d’abord assez banale et dont il serait difficile de nier l’exactitude, Orose la relève par une comparaison spirituelle qui prouve qu’il avait beaucoup couru le monde et fréquenté les méchantes auberges du temps : « Supposons, dit-il, que quelqu’un soit piqué, la nuit, par des insectes qui l’empêchent de dormir et qu a ce propos il se rappelle les insomnies que lui a causées jadis une fièvre ardente. Sans aucun doute, le souvenir de la fièvre dont il a souffert autrefois lui fera moins de mal que la privation de sommeil qu’il endure en ce moment. Est-ce une raison de prétendre que les insectes sont plus à craindre que la fièvre?^ »
Mais il ne suffit pas à Orose d’établir que chaque époque a eu ses misères et qu’elles lui ont paru plus intolérables que celles des siècles précédents ; il va plus loin et veut nous faire croire que ses contemporains ont tout à fait tort de se plaindre et qu’k tout prendre on ne vit jamais de siècle plus fortuné; mais les preuves qu’il en donne sont fort contestables. C’est ainsi que, pour attester la prospérité générale, il affirme (( que les villes sont pleines de jeunes gens et de vieillards^ », se mettant en contradiction directe avec les autres historiens qui se plaignent tous de la dépopulation de l’empire. Il fait aussi remarquer avec complaisance que, dans les dernières années, les dissensions intestines ont été vite comprimées et que les victoires remportées par les empereurs contre leurs sujets rebelles ont coûté peu de sang; mais il oublie de nous dire que, s’ils ont eu assez facilement raison des révoltes inté-