Orose, Hist., IV, præf. — 2. Hist., III
rieures, ils ont été honteusement vaincus par les ennemis du dehors. Ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il voudrait nous faire croire que la nature elle-même semble avoir adouci ses rigueurs en faveur des gens de cette époque : il y a toujours, nous dit-il, des invasions de sauterelles en Afrique, mais elles sont devenues moins voraces et ne font plus que des ravages modérés, lolerabiliter lædunt^. En Sicile, l’Etna ne lance plus des flammes comme autrefois; s’il continue à fumer, c’est afin qu’on ne perde pas le souvenir de ses anciennes éruptions et qu’on jouisse mieux du plaisir d’en être délivré. Quant aux Goths, aux Alains, aux Vandales, qui depuis dix ans ravagent tout le pays entre le Rhin et la mer, il faut bien qu’il se résigne à en dire un mot. Il lui est d’autant plus impossible de les passer sous silence qu’il sait par son expérience personnelle comment ils traitent leurs ennemis. Il nous apprend qu’il s’est fait avec eux des affaires désagréables, qu’ils lui ont tendu des pièges, qu’ils l’ont poursuivi pour le tuer et qu’il ne leur a pas échappé sans peine. Et pourtant ces dangers qu’il a courus, et dont il paraît encore tout effrayé, ne parviennent pas à ébranler son optimisme systématique : « Après tout, nous dit-il, ce sont là de légères épreuves, des avertissements que Dieu envoie dans sa bienvaillance, clementissimæ admonitiones^. On y est sensible parce qu’on a pris le goût du bien-être, qu’on est amolli par l’habitude des plaisirs et qu’à force de vivre sous un ciel serein, on ne peut plus supporter l’ennui d’un nuage qui passe^. »
Il y a là certainement de grandes exagérations. Le bon Orose a mis trop de passion à soutenir la thèse dont il s’était chargé,
' et je doute que saint Augustin ait entièrement approuvé ce zèle excessif de son disciple. En réalité, cetfe époque est une des plus tristes de l’histoire. Sans doute l’invasion n’atteignit pas tous les pays à la fois; les barbares n’étaient pas assez
1. Hist., V, II, 6. — 2. Hist., I, G, 1 — 5. Hist., I, 21, 17.
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nombreux pour occuper d'un coup tout l’empire ; Orose a donc raison de dire qu’il y avait des villes et même des provinces qui échappaient à leurs atteintes et où l’on vivait comme h l’ordinaire. Mais on jouit mal de la sécurité présente quand le lendemain n’est pas sûr. Les barbares étaient proches, et l’on pouvait recevoir leur visite tous les jours. Personne ne garantissant plus la paix publique, tout le monde se sentait menacé dans sa fortune ou dans sa vie, et partout le temps se passait dans de continuelles alarmes. Le souvenir de ces années sombres est resté vivant pour nous dans quelques poésies du temps que le hasard nous a conservées : « Tout est ruiné, dit un de ces poètes, dont le nom est inconnu : celui qui possédait cent bœufs n’en a plus que deux, celui qui allait à cheval va à pied. Les champs, les villes ont changé d’aspect. Par le fer, le feu, la faim, par tous les fléaux à la fois, le genre humain périt. La guerre frémit de tous les côtés. La paix a fui de la terre : c’est la fin de toutes les choses. )) Les mêmes plaintes se retrouvent, presque avec les mêmes termes, dans un poème sur la Providence, dont nous ignorons aussi l’auteur. « Hélas ! voilà dix ans que nous sommes moissonnés par Pépée des Vandales et des Goths. Nous avons supporté tout ce qu’on peut souffrir L )) ültima quæque vides! — Ultima pertulimus! c’était bien là le cri qui devait s’échapper de toutes les poitrines après tant de misères.
Nous possédons un témoignage plus précis encore et plus irrécusable des périls auxquels tout le monde alors était exposé dans le petit et curieux poème que nous a laissé Paulin de Pella^. C’est un tableau fidèle de l’époque où Orose écrivait; on y voit au naturel la vie que pouvait mener un homme
1. Ces deux poèmes, dont l’un est intitulé : Ad uxorem, l’autre De Providenlia, se trouvent dans Migne, t. XCI, parmi les œuvres de saint Prosper; mais ils ne sont pas de lui. Voyez les mêmes idées dans Orienlius, II, 1D5 et sq. — 2. Voyez V Eucharisiieos de Paulin de Pella dans la Corpus script, eccles.^ XVI.
riche pendant l’invasion. Paulin appartenait à Tune des premières familles de l’empire; il était, à ce qu’on croit, le petitfils du poète Ausone, qui avait profité de la confiance de Gratien pour faire une grande situation à ses enfants. 11 mena longtemps l’existence opulente des grands seigneurs gaulois et se représente habitant une de ces demeures somptueuses, comme celles que Pline nous décrit, qui ont des appartements particuliers pour toutes les circonstances de la vie, pour toutes les saisons de l’année, « avec une armée de serviteurs propres à tous les usages, une table toujours bien garnie, un riche mobilier, une argenterie plus précieuse par le travail que par le poids, des écuries pleines de chevaux de prix et des voitures pour la promenade, sûres et élégantes » . Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Il avait trente ans « quand l’ennemi pénétra dans les entrailles de l’empire )) . Dès lors commence pour lui une série de malheurs auxquels il ne peut plus échapper. Son frère, à ce moment, lui disputait sa part de l’héritage paternel ; les barbares les mirent d’accord en prenant tout pour eux. A Bordeaux, sa maison est brûlée dans une émeute populaire; à Bazas, oh il se retire, il est assiégé par les Goths. On lui enlève tous ses biens; il perd sa femme et ses deux fils, dont l’un est tué par un roi barbare au service duquel il avait eu l’imprudence de se mettre. A Marseille, il est réduit à vivre le charité, et l’ancien maître de tant de belles villas se trouve heureux de posséder à la fin un tout petit champ, où il cultive quelques vignes. Au moment où il écrit son petit poème, il a quatre-vingt-trois ans, et nous dit que, pauvre et seul, il s’est réfugié dans le service du Seigneur. C’était la fin ordinaire de ces existences tourmentées, et tous les malheurs des temps tournaient au profit de la religion.
Voilà les misères auxquelles un homme du monde était exposé dans la première moitié du v® siècle. Ce n’était donc pas tout à fait un âge d’or, quoi que prétende Orose; mais pour qu’il ait osé le soutenir avec tant d’assurance et appuyer
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tout son raisonnement sur cette opinion, il faut bien supposer qu’il pensait n’être pas contredit. Ainsi il est vraisemblable que, dix ans à peine après le début de l’invasion, il y avait des gens qui s’accoutumaient à vivre au milieu de ces alarmes. La longue suite de calamités qu’ils avaient traversées' leur avait appris à se contenter de peu. Ceux qui n’avaient perdu que leur fortune se félicitaient de n’être pas morts. Ils oubliaient les malheurs de la veille et les dangers du lendemain pour s’attacher à l’heure présente et jouissaient d’une éclaircie entre deux orages comme d’une éternité de bonheur. A la longue, on se fait à tout. L’instinct de la vie est si puissant qu’il n’y a pas de situation si triste dont on ne finisse par s’accommoder. Nous touchons au moment où les anciens sujets de l’empire vont prendre leur parti de cette catastrophe de la civilisation romaine, à laquelle il semblait d’abord que le monde ne dût pas survivre.
Il entrait dans le système optimiste d’Orose d’encourager ce sentiment. Décidé, comme il l’était, à trouver qu’on exagère toujours les maux dont on souffre, il fallait qu’il cherchât des raisons pour consoler les gens des biens qu’ils étaient en train de perdre et leur prouver qu’ils ne méritaient pas d’être regrettés. Voici comment il raisonne : on s’afflige de voir l’empire menacé de périr, et, à cette occasion on rappelle les bienfaits dont il a comblé l’univers; mais doit- on oublier de quel prix l’univers les avait payés? On a toujours à la bouche le nom des grands généraux de Rome, on parle avec orgueil des victoires par lesquelles elle a fondé sa puissance; songe-t-on que ces victoires qu’on admire ont été pour les autres peuples des défaites dont on devrait gémir, et que le bonheur d’une seule ville se compose de l’infortune du reste du monde? On n’y songeait plus guère ; on était si heureux d’être Romain qu’on ne voulait plus savoir ce qu’il en avait coûté pour ie devenir. C’est l’originalité d’Orose de s’en être souvenu. Il rappelle avec plaisir que les Espagnols ont lutté deux siècles pour
conserver leur indépendance; il est fier de celte résistance héroïque et ne se montre pas éloigné de mettre Numance, toute vaincue qu’elle est, au-dessus de sa rivale victorieuse ^ Ce sont l'a des sentiments nouveaux : dans ce grand ébranlement du monde, les vieilles nationalités se réveillent; le patriotisme commence à se déplacer, et l’on se souvient de la petite, de l’ancienne patrie oubliée, au moment où la grande i va disparaître. En ranimant ces souvenirs d’un passé lointain, dont on ne parlait plus guère, Orose ne veut pas seulement apprendre à ses compatriotes à se résigner aux événements, il compte bien qu’ils y trouveront quelques motifs d’espérer en l’avenir, a Vos pères, leur dit-il, ont maudit le jour sanglant où ils sont devenus Romains, et vous le bénissez aujourd’hui. Qui sait si ces grands désastres, dont vous gémissez maintenant, ne seront pas pour vos fils l’aurore d’un temps plus heureux? » Beaucoup pensent qu’Orose ne s’est pas trompé, et il y a toute une école qui fait dater de l’invasion le rajeunissement de l’ancien monde et la naissance d’une civilisation nouvelle.
C’est le même sentiment qui dicte à Orose le jugement qu’il porte sur les barbares. Il semble qu’il aurait dû leur être sévère : nous venons de voir qu’il avait des raisons de leur en vouloir. Mais il oublie les mauvais traitements qu’il a reçus d’eux. A l’entendre, ils travaillent tous les jours a se civiliser; une fois les premières violences passées, ils se sont adoucis. 11 voudrait même nous faire croire qu’ils rougissaient des excès qu’ils ont commis^, ce qui leur attribue une délicatesse de sentiments bien surprenante. Leur fiiçon de vivre, nous dit-il, est changée; de pillards qu’ils étaient, ils sont devenus laboureurs; ces champs, qu’ils ont d’abord dévastés, ils commencent à les mettre en culture. Ils se rapprochent des anciens maîtres du pays ; ils consentent à supporter dans leur voisinage les gens auxquels ils ont pris leur fortune : c’est une
1. Voyez loLit le début du V® livre. — 2. Ilist., VII, 40, 10.
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vertu rare, car il est naturel que l’on déteste ceux à qui l’on a fait du tort. Ils vont même plus loin, et essayent de leur faire oublier le mal qu’ils leur ont causé. « Les Burgondes, dit'-il, ne traitent pas les Gaulois comme des ennemis qu’ils ont vaincus; ils vivent avec eux comme des chrétiens, qui sont leurs frères. )) Si les malheureux, qu’ils ont dépouillés, veulent bien se contenter du peu qu’on leur laisse, ils en sont aises et leur témoignent des égards, ut amicos et socios fovent^. Quant à ceux qui ne veulent pas rester, ils ne les empêchent pas de partir et les aident même à s’en aller. Orose, qui les a connus plus méchants, est confondu de cette bonté d’âme. Ce n’est pas ainsi que, quelques années auparavant, on parlait des barbares. Les gens du monde les regardaient comme de véritables sauvages, qui ne savaient que détruire, et avec lesquels il était impossible d’entretenir aucune relation. Le poète Prudence, qui, en sa qualité de chrétien, aurait dû être étranger aux préjugés de la société ancienne, déclare en propres termes qu’entre un barbare et un Romain il y a la même différence qu’entre un homme et une brute^, et je me figure qu’au fond du cœur saint Augustin partageait les sentiments de Prudence. Mais Orose, quoique à peu près leur contemporain, était un peu plus jeune qu’eux. 11 appartient à une génération nouvelle qui a moins d’attaches au passé, qui n’a pas encore assez vécu pour croire qu’il soit impossible de vivre autrement qu’on ne l’a fait. Il est à l’âge où l’on peut renoncer à ses opinions et à ses habitudes pour en prendre d’autres. Après une première révolte de son esprit contre cette barbarie qui submerge le monde et un timide essai de résistance qui n’a produit aucun résultat, décidé à s’y soumettre, puisqu’il ne peut l’éviter, il s’aperçoit, non sans quelque surprise, qu’elle offre encore quelques ressources et qu’après tout il ne sera peut-être pas impossible de s’accommoder à elle.
1. Ilist., VII, 41, 7 et 8. — 2. Prudence, Contra Symm., li, 815.
Ce n’est pas qu’il soit injuste pour la domination romaine. Il en connaît les bienfaits, il lui est reconnaissant de la paix qu’elle adonnée au monde. Un des plus beaux passages de son livre est celui où il célèbre cette heureuse union que Rome a formée entre les nations, et qui fait qu’on peut voyager partout sans crainte. « En quelque lieu que j’aborde, dit-il, quoique je n’y connaisse personne, je suis tranquille, je n’ai pas de , violence à redouter; je suis un Romain parmi des Romains, un chrétien parmi des chrétiens, un homme parmi des hommes. La communauté de lois, de croyances, de nature, me protège; je retrouve partout une patrie. » Cette union des peuples parlant la même langue, vivant sous les mêmes lois, pratiquant les mêmes usages, il l’appelle d’un nom nouveau, Romania, C’est pour lui le plus grand bienfait de la domination de Rome, et l’on voit bien qu’il n’y veut pas renoncer L
Quelle est donc sa pensée véritable? que souhaite-t-il? qu’espère- t-il? A-t-il quelque idée de la forme que prendra le monde, une fois la crise passée? Il n’est pas aisé de le savoir. Le bien qu’il dit des barbares nous fait d’abord penser qu’il s’attend à la ruine délinitive de l’empire et qu’il s’y résigne ; nous voyons pourtant que lorsque cette hypotlièse se présente à son esprit, il s’empresse de l’éloigner : « Puisse Dieu, dit-il aussitôt, ne jamais le permettre ! » Il semble même se faire parfois des illusions singulières sur la situation de Rome ; il voudrait nous persuader qu’après l’invasion des Goths et le sac d’Alaric, sa domination reste intacte, régnât incolumis, incolumi imperio secura est^. C’est se payer d’apparences; en réalité, Rome ne règne plus, ou presque plus, sur ces pays d’Occident qu’occupent les barbares. Mais comme, tout victorieux qu’ils sont, ils conservent quelques égards, quelques respects pour elle, qu’ils lui proposent même de se mettre à sa solde et de combattre sous ses drapeaux, il en conclut qu’elle n’a pas tout à fait perdu sa