‹ La fin du paganismeChapitre 94 sur 112 · IV · texte numérisé non relu

IV

LE LENDEMAIN DE L’INVASION

crois donc qu’il faut beaucoup rabattre des violentes invectives de Salvien contre son temps. Ce qui en reste suffit à prouver que le christianisme n’avait pas autant changé le monde qu’il l’espérait; pour en être surpris, il faudrait avoir oublié ce mot de I historien : « Tant qu’il y aura des hommes, il y aur5 des vices, vitia erunt donec homines. »

Après avoir attaqué vigoureusement les mœurs des Romains, il reste à Salvien, pour achever sa démonstration, à célébrer les vertus des barbares. Il s’en est acquitté en conscience, comme de la première partie de sa tache. Les barbares, nous dit-il, sont ou païens ou hérétiques. Des païens, naturellement, il y a moins de bien à dire que des autres. En général, les Romains les accusent de toutes sortes de vices, mais ils ont grand tort de les leur reprocher, car ils ne valent pas mieux. « Les barbares sont injustes; mais nous le sommes aussi ^ Ils sont avides, trompeurs, impudiques; ne le sommes-nous pas comme eux? Ce sont des hommes à commettre toute sorte de vols ou de débauches; et nous, avons-nous l’habitude de nous en abstenir? Ce qui atténue leurs fautes, c’est qu’ils ne sont pas chrétiens. Nous qui connaissons la vérité, qui devrions pratiquer la loi divine, nous sommes inexcusables de nous mal conduire, et il n’est pas surprenant que nous en soyons plus sévèrement châtiés. »

Les autres barbares sont ariens; d’abord ce n’est pas leur faute : ils le sont devenus sans le savoir. Ignorants, illettrés, incapables de discerner la vérité de l’erreur, ils ont suivi les premiers qui leur ont parlé du Christ. Il est vraisemblable que Dieu leur pardonnera de se tromper, parce qu’ils se trompent de bonne foi. En attendant qu’ils reviennent à la vraie doctrine, ces hérétiques sincères se conduisent mieux que beaucoup de ceux qui se glorifient d’être catholiques. Les

1. Injusti sunt barbarie et nos hoc sumus. « Nous le sommes ». On voit que, dans ce latin, le français commence. (IV, 14, 65 )

barbares, quand ils sont du même pays et qu’ils obéissent au même chef, se soutiennent les uns les autres; les Romains, au contraire, ne peuvent se supporter mutuellement, et plus ils S3nt voisins, plus ils cherchent à se nuire. Les barbares ne sont pas atteints de la folie des jeux publics ; on ne les verrait pas, comme les habitants de Rome ou de Trêves, se consoler de la ruine de leur patrie en assistant à des courses de char. Surtout ils sont chastes; c’est une honte chez les Goths d’être un débauché; chez les Romains, c’est un honneur. Le premier soin de Genséric, quand il eut pris Carthage, fut de fermer les lieux infâmes, qui se trouvaient à tous les coins de rue, et d’éloigner ou de marier les courtisanes, et c’est à un barbare que la ville de saint Augustin doit d’avoir été purifiée L Aussi sont-ils victorieux; comme ils implorent Dieu à la veille de la bataille, ils ont le lendemain à le remercier de la victoire. (( Voilà pourquoi tous les jours ils grandissent, tandis que nous baissons; ils gagnent, et nous perdons; ils fleurissent, et nous desséchons^. » Du reste, ils n’ignorent pas d’oïl viennent leurs succès, ils sont les premiers à dire qu’il ne faut pas tout à fait leur attribuer leurs grandes actions, qu’ils sentent bien que c’est Dieu qui les pousse et qui les dirige, et au’ils ne sont que des instruments dans sa main^.

La conclusion de l’ouvrage me semble facile à tirer. Si ce portrait des barbares est ressemblant, il est clair qu’il vaut mieux les avoir pour maîtres que ces Romains dont on vient de dire tant de mal, et qu’il faut se féliciter de leur triomphe. L’auteur ne le dit nulle part en termes formels, mais il le laisse entendre, quand il nous raconte sans colère, sans surprise, et même avec une sorte de satisfaction, qu’on voit tous les jours des sujets de l’empereur qui vont se joindre à ses ennemis. Il a soin de faire remarquer que ces ennemis scoT

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