‹ La fin du paganismeChapitre 95 sur 112 · Yil, 20, 84 — 2. YII, 11, 49. — 5. YII · texte numérisé non relu

Yil, 20, 84 — 2. YII, 11, 49. — 5. YII

LE LENDEMAIN DE L’INVASION

d’une autre race qu’eux, qu’ils parlent une langue qu’on ne comprend pas, qu’ils ont d’autres mœurs et d’autres habitudes, que leur aspect est sinistre, leur approche répugnante, et cependant on quitte son pays, on fuit ses compatriotes pour les aller trouver. « Ainsi, ajoute-t-il, ce nom romain qu’on a payé si cher, on y renonce volontiers, on ne veut plus le porter; non seulement on le méprise, mais on le déteste. Peut-on voir une preuve plus manifeste des iniquités de Rome?^ ))

Ce passage est célèbre ; on s’en est servi pour montrer que l’invasion n’a pas été aussi mal accueillie qu’on le pense, que les barbares étaient attendus et souhaités, qu’en général on les a vus venir avec plaisir, qu’une partie de la population au moins les a aidés à renverser ce qui restait de l’empire, que leur domination s’est établie sur une sorte de consentement des peuples et à la joie des vaincus. C’est aller trop vite et trop loin. Il y eut sans doute alors des gens qui quittaient leurs maisons ou leurs terres, ne pouvant plus payer l’impôt ou suffire aux charges qu’imposaient les fonctions publiques. Salvien n’est pas le seul qui le dise : nous avons les lois des empereurs qui ordonnent de les ramener de force chez eux nous savons par Sulpice Sévère qu’il y en avait beaucoup dans le désert de Cyrène, aux abords de l Egypte, et que, pour échapper au percepteur et à ses agents, ils consentaient à vivre de lait et de pain d’orge, au milieu des sables de l’Afrique^. Quelques-uns ne trouvaient pas le désert assez éloigné et assez sûr : ils passaient la frontière, ou se réfugiaient dans quelque campement de Goths ou de Bagaudes. Il y en avait jusque dans les hordes d’Attila. Priscus nous apprend qu’il en rencontra un, dans un village scythe, qui s’y était marié et s’y trouvait plus heureux que chez les Romains^. C’est assurément l’indice d’un profond malaise, et l’on peut croire que la société où ces

. V, 5, 21. — 2. Cod. Theod., XV, 14, 14. — 3. Sulpice Sévère Dial., I, 3, 6. — 4. C. Müller, Fragîn. Uistoi'. græc., IV, 87.

faits se produisent touche à sa ruine. Mais il ne faut rien exagérer non plus; ces fugitifs, ces déserteurs, ces traîtres, quelque nombreux qu’on les suppose, qu’étaient-ils en comparaison de ces multitudes d’habitants paisibles, qui ne quittèrent pas leur champ ou leur demeure menacée, qui, loin d’appeler les barbares, les virent arriver avec terreur, ou même essayèrent de les arrêter. On connaît la résistance intrépide que les Arvernes, quoique abandonnés de Rome, opposèrent aux Visigotbs; et si le nombre de ceux qui se sont défendus n’a pas été plus grand, les historiens nous disent qu’il faut en accuser la longue paix que Rome avait donnée au monde et qui avait fait perdre l’habitude des armes. Mais ceux mêmes qui n’ont pas eu le cœur de combattre ne se sont soumis qu’avec désespoir. On peut au moins l’affirmer de presque tous les gens qui avaient passé par les écoles, qui aimaient les lettres, qui goûtaient les arts, qui connaissaient de quelque façon les élégances et les délicatesses de la vie, qui avaient quelque part, si petite qu’elle fût, à la civilisation romaine^. C’était la classe moyenne, celle qui fait la force véritable des Etats, et dont la littérature de l’époque reflète les sentiments. Elle avait horreur des barbares, etSalvien ne l’ignorait pas, puisque, après avoir fait leur éloge, il ajoute qu’il s’attend qu’on sera révolté du bien qu’il en dit^. Un siècle après, cette haine, chez les esprits cultivés, durait encore. Sidoine Apollinaire, qui était forcé de flatter en public les Visigoths et les Rurgondes, les accable d’insultes, dès qu’il est sûr qu’on ne l’entendra pas, et félicite ceux (( dont l’œil ne voit pas ces géants gauches, dont l’oreille, n’entend pas leurs langues sauvages, dont le nez évite l’odeur j

1. Il est difficile de savoir ce que pensaient, ce que souhaitaient la populace des villes et les serfs des campagnes. Chez eux, la civilisation romaine n’était qu’à la surface, et il leur devait être assez indifférent d’en ) perdre les bienfaits. Il est fort possible qu’ils aient peu regretté un pouvoir qui les tenait dans l’ordre, et qu’ils aient vu quelquefois avec plaisir des bouleversements qui leur donnaient l’occasion de quelques coups de main avantageux. — 2. lY, 15, 60 et sq., et Yll, 9, 54.

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nauséabonde qu’exhale leur personne^ ». Les gens même qui, comme Fortunat, vivent de leur libéralité, ou qui, comme saint Avit, ont accepté sans arrière-pensée leur domination, ne peuvent s’empêcher de témoigner leur affection filiale pour la vieille Rome, a la seule ville de l’univers où il n’y ait que les esclaves et les barbares qui soient des étrangers^ », et de lui envoyer de loin, quand ils le peuvent, un souvenir respectueux.

Ne croyons donc pas qu’au v® siècle le monde fût aussi las qu’on le dit de vivre sous l’autorité de Rome. Quelques mécontents qui ne pouvaient plus supporter les rigueurs de l’administration impériale se sont jetés dans les bras des barbares; mais le plus grand nombre leur était contraire. La Rretagne, la Gaule, l’Espagne, l’Afrique, toutes les provinces de l’Occident, loin de hâter la ruine de l’empire et d’y applaudir, n’ont accepté cette grande épreuve qu’avec tristesse; seulement, quand elles ont vu que le malheur était inévitable, elles s’y sont résignées. Le livre de Salvien, par le mal qu’il disait des anciens maîtres et les éloges qu’il donnait aux nouveaux venus, a eu au moins l’avantage de leur rendre la résignation plus facile

Attachement de l’Église pour l’empire. — Elle ne se sépare de lui que lorsqu’il est tout à fait vaincu. — Résultats de la conduite qu’elle a tenue alors pour la civilisation du monde.

L’étude que nous venons de faire des derniers écrits de saint Augustin, de l’histoire d’Orose et du traité de Salvien nous permet de juger quelle fut 1 attitude de l’Église pendant les

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