‹ La fin du paganismeChapitre 97 sur 112 · Saint Ambroise, Epist · texte numérisé non relu

Saint Ambroise, Epist

LE LENDEMAIN DE L’INVASION

pas elle qui a donné l’impulsion; elle l’a suivie. L’exemple lui est venu des divers peuples dont l’empire se composait. Ils n’aimaient pas les barbares, je crois l’avoir montré, et les ont vus venir avec, effroi. Mais, après tout, aucun d’eux n’était Romain d’origine ; ils l’étaient devenus parce que Rome leur donnait la prospérité et la paix. Le jour où elle cessa de les protéger, son pouvoir n’eut plus de raison d’être. L’unité, que les légions ne pouvaient plus défendre, fut rompue, et chacun alla de son côté. L’Église a fait comme eux, et dans ce grand désastre, qu’elle sentait sans remède, quand elle a vu qu’il n’était plus possible de résister, elle n’a pris conseil que de son intérêt.

Mais cet intérêt s’est trouvé d’accord avec celui de l’humanité; en songeant à elle, elle a servi tout le monde. Si le clergé, fidèle à ses premières préférences, enfermé dans ses souvenirs, avait gardé en face des nouveaux maîtres une attitude de mécontent, ils auraient échappé à son influence. C’est en se mêlant à eux qu’elle a fini par les dominer. Dans le mélange qui s’est fait, ce sont, comme toujours, les plus éclairés, les plus habiles, qui l’ont emporté sur les autres, et l’élément latin a gardé la meilleure part, ce qui fut une grande victoire L Je doute beaucoup qu’Orose et Salvien aient clairement aperçu toutes ces conséquences ^ Cependant un instinct, qui ne les trompait pas, les avertissait que l’Église, dans ce désastre, devait séparer sa cause de celle de l’empire. Le premier, en faisant remarquer que les barbares étaient sus-

1. Diez estime que le français ne contient pas plus de sept cent cinquante mots d’origine germanique, et, ce qui est plus important, que la grammaire des races victorieuses n’a exercé aucune influence sur la grammaire française. Ce résultat est dû en grande partie à l’Église, qui continua à parler latin. En général, les vaincus apprenaient peu la langue du vainqueur. Fortunat fait de grands compliments à ceux qui la savent, ce qui prouve qu’ils devaient être très rares. Au contraire, tous ceux qui, parmi les Francs, voulaient obtenir des dignités ecclésiastiques, se faire prêtres ou moines, étaient forcés d’apprendre ie latin.

ceptibles de se civiliser et que déjà, en quelques années, ils semblaient prendre des mœurs et des habitudes nouvelles, l’autre, en exagérant leurs vertus, en les relevant par le tableau des vices de l’ancienne société, encourageaient tous deux l’Eglise à leur tendre la main. Elle l’a fait, mais seulement après que toute résistance fut devenue inutile. Elle n’a donc pas trahi l’empire, comme on l’a dit, puisqu’il avait retiré ses légions et livré les malheureuses provinces à l’ennemi. En abandonnant Rome, lorsqu’elle vit qu’elle était perdue et désertait la lutte, elle sauva au moins de la civilisation romaine ce ijui pouvait en survivre,.

CONCLUSION

Avec la fin de T empire notre tâche est achevée, puisque à ce moment le paganisme est mort ou va mourir. Je n’ajouterai que quelques mots pour conclure.

Le grand événement du iv® siècle est la victoire définitive du christianisme. Elle posait un problème redoutable : qu’allait-il arriver de cette vieille civilisation sur laquelle l’ancien culte avait mis son empreinte? Le christianisme essaierait-il de s’accorder de quelque manière avec elle? ou devait-il faire comme plus tard l’Islam, qui n’a pas voulu ou n’a pas pu s’assimiler des éléments étrangers et a tout détruit autour de lui? Ce problème, on le voit, intéressait l’avenir du monde; heureusement il fut résolu dans le sens le plus libéral. La culture gréco-romaine avait trop profondément pénétré les nations occidentales pour être déracinée sans peine même par une religion triomphante. 11 y avait d’ailleurs une raison qui devait l’empêclier de périr : la façon dont on élevait la jeunesse était restée la même dans tout l’empire; au iv® siècle, comme au II® et au iii®, l’aristocratie et la bourgeoisie romaines passaient par les écoles des grammairiens et des rhéteurs et y prenaient, pour toute la vie, le goût des lettres anciennes On a vu que l’Église, même toute-puissante, n’a fait aucune tentative pour créer une éducation nouvelle qui fût entière-

ment conforme à ses doctrines ^ Elle eut sans doute le sentiment qu’elle n’y réussirait pas ; mais, en se résignant à conserver l’ancienne éducation, elle consentait à partager avec l’esprit ancien l’empire des âmes. Ceux qui s’étaient une fois nourris des grands écrivains de l’antiquité ne les oubliaient plus ; ils apportaient au christianisme un esprit et un cœur pleins d’idées et d’impressions étrangères; ne pouvant renoncer ni aux admirations de leur jeunesse ni aux croyances de leur âge mûr, ils devaient essayer de les accommoder ensemble et de mêler, comme ils pouvaient, la Bible et Virgile, Platon et saint Paul. Ce mélange était inévitable^; chacun l’a fait à sa manière et dans les proportions qui lui convenaient, mais personne ne s’en est tout à fait abstenu. S’il est plus visible dans certains ouvrages de cette époque, par exemple dans les Institutions divines de Lactance, dans les Dialogues philosophiques de saint Augustin, dans le Traité des devoirs des clercs de saint Ambroise, entièrement calqué sur le De Officiis de Cicéron; si dans la Consolation de Boëce, la philosophie antique tient tant de place qu’on a pu douter que l’auteur de ce livre fût chrétien, ceux même qui faisaient le plus d’effort pour s’éloigner d’elle ont été forcés de la subir : on l’a bien vu par l’exemple de Tertullien^.

C’est d’un mélange de ce genre qu’est sortie la littérature chrétienne : par le fond, elle appartient à la doctrine nouvelle, mais elle est toute jetée dans le moule antique. Les poètes surtout semblent tenir à ne pas s’éloigner de leurs prédécesseurs; ils composent, comme eux, des élégies, des odes, des poèmes didactiques, des épopées, et les font aussi sem-

1. Voyez t. I, p. 199 et sq. — 2. Celse, cet ennemi si intelligent du christianisme, semble avoir deviné, dès le second siècle, que ce mélange se ferait, et il l’explique à sa façon, quand il dit : « Les barbares sont capables d’inventer des dogmes, mais la sagesse barbare vaut peu par ellemême; il faut que la raison grecque s’y ajoute pour la perfectionner, | l’épurer, l’étendre. » — 3. Voyez t. I, p. 221 et sq., le chapitre sur le Manteau de Tertullien.

CONCLUSION

blables qu’ils peuvent aux chefs-d’œuvre de leurs maîtres. Nous ne voyons pas qu’on le leur ait reproché ; au contraire, cette fidélité d’imitation était une des principales raisons de leur succès. Les chrétiens leur savaient gré de leur rappeler les souvenirs de leur éducation et de leur donner le plaisir d’admirer sans scrupule l’art qui les avait charmés pendant leur jeunesse; ceux qui ne l’étaient pas encore sentaient tomber en les lisant une des principales objections qu’ils faisaient au christianisme : quand on le voyait produire de belles œuvres, faites d’après les modèles antiques, il n’était plus possible de soutenir que c’était une religion incompatible avec l’intelligence des lettres, ennemie des jouissances de l’art. En ce sens on peut dire que les poètes chrétiens ont continué l’œuvre des apologistes, qu’ils ont travaillé, comme eux, à détruire des préjugés contraires à leur foi, qu’en contribuant à lui gagner le cœur des lettrés ils ont attiré vers elle les classes élevées, qui gouvernaient l’empire, et qu’ainsi ils ont achevé la victoire du christianisme L

Comment auraient-ils pu éprouver quelque scrupule à revêtir les idées chrétiennes d’une forme antique? Ils faisaient ce qui s’était toujours fait et suivaient un exemple presque aussi ancien que le christianisme lui-même. De littérature entièrement originale, et qu’il ait toute tirée de lui-même, le christianisme n’en a jamais eu. Il n’y a que les Évangiles et les Épîtres qui ne doivent rien à l’art grec; après, la source cesse d’être pure et se mêle d’affluents étrangers. Dans l’épître de saint Clément, le plus ancien des écrits chrétiens que nous ayons conservé après ceux des apôtres, l’influence de la rhétorique se fait déjà sentir ; la façon dont il expose ses idées n’est plus celle de saint Paul, et l’on trouve chez lui de ces développements larges et réguliers comme en contiennent les discours des rhéteurs^.

i. Voyez plus haut, page 151. — 2. Voyez, surtout aux chapitres XX et XXXin, le tableau des bienfaits de Dieu envers les hommes.

Ainsi les écmains du r® siècle, quand ils se servaient des procèdes de l’art antique, ne mettaient pas le christianisme dans une route nouvelle; ils étaient fidèles à d’anciennes traditions. Auraient-ils beaucoup gagné à faire autrement? Peut-on supposer que par eux-mêmes, sans secours étranger, ils seraient parvenus à créer une forme littéraire originale et qui méritai de vivre? J’ai grand’peine à le croire, car les bonnes fortunes de ce genre sont rares. Jusqu’ici le monde n’a connu qu’une littérature qui donne à l’esprit une satisfaction complète, c’est la littérature de la Grèce; et au-dessous, celle des })euples qui ont marché dans sa voie et se sont inspirés de son génie.

Nous avons vu de nos jours des exagérés condamner l’œuvre entière de la Pœnaissance, et même se montrer sévères pour nos écrivains du xvii® siècle, parce qu’ils se permettaient de mêler aux idées chrétiennes les souvenirs de l’art païen. Le crime, si c’en est un, remonte plus haut, et, pour être conséquents, ils auraient du proscrire aussi les orateurs et les poètes de l’époque de Théodose. Nous avons vu qu’ils ont commis la même faute, et il m’est impossible de mettre une grande différence entre eux et les autres. En réalité le xiv® siècle a repris le travail brusquement interrompu par les barbares au v^. Sans doute, il l’a repris dans un esprit différent. A la fin de l’empire, le mélange se faisait au profit du christianisme; c’est l’élément ancien qui l’emporte mille ans plus tard ; mais au fond la méthode et les procédés sont les mêmes, et l’on peut dire sans exagération que, du temps de Théodose, la Renaissance commençait*.

1. Le IV® siècle et la Renaissance se ressemblent non seulement par leurs grands côtés, surtout par ce mélange de l’art profane et des idées chrétiennes, qui est le principe même de la littérature des deux époques, mais aussi par les petits. L’évêque de Pavie, Ennodius, n’a-t-il pas introduit, dans un épithalame, Cupidon qui fait l’éloge des moines et des religieuses {Carm.y IV)? Je ne crois pas que les poètes de la Renaissance aient rien imaginé de plus singulier.

CONCLUSIO?^.

L’invasion a surpris la littérature du iv® siècle quand elle était dans tout son éclat. Au moment où les barbares se sont jetés sur l’empire, saint Jérôme et saint Augustin, Claudien et Symmaque, Prudence et Paulin de Noie vivaient encore. Je ne puis croire qu’une société qui venait de produire à la fois tant d’hommes distingués fût aussi affaiblie, aussi décrépite qu’on le prétend, et condamnée inévitablement à périr. Il semble, à voir l’élan que les lettres venaient de prendre, qu’elle aurait pu vivre encore, et que c’est un accident qui l’a perdue. Dans tous les cas, elle n’est pas morte entièrement; la réputation des grands écrivains de cette époque leur a survécu ; on les a beaucoup lus, beaucoup admirés au moyen âge; c’est grâce à eux et aux procédés dont ils se servaient pour composer leurs ouvrages que, pendant cette sombre époque, l’antiquité n’a pas péri. Comme ils l’avaient souvent imitée et qu’ils ont beaucoup vécu d’elle, on a commué à l’apercevoir d’une manière un peu confuse à travers leurs ouvrages. Ils ont conservé dans la mémoire des hommes les noms de Cicéron, de Sénèque, de Virgile, et donné à quelques curieux, par ce qu’ils disaient d’eux et les citations qu’ils en faisaient, la pensée de les lire. C’est ainsi qu’une religion qui devait, à ce qu’il semble, détruire les lettres anciennes, en réalité les a sauvées.

C’est un grand service qu’elle nous a rendu. Quand nous cherchons à savoir de quels éléments essentiels notre civilisation se compose, nous trouvons, comme base et fondement du reste, deux legs du passé, sans lesquels le présent serait pour nous inexplicable, les lettres anciennes et le christianisme. Quoique ces deux éléments soient de nature souvent contraire, nous les sentons en nous qui vivent ensemble, et quel que soit celui qui domine, aucun des deux ne parvient à supprimer l’autre. On peut donc dire que, lorsque les gens du IV® siècle cherchaient quelque moyen de les unir, ils travaillaient pour nous, et qu’ils nous ont aidés à être ce que

LA FIN DU PADaNISME.

nous sommes. Malgré la distance qui nous sépare d’eux, leur histoire ne nous est pas étrangère ; elle nous fait remonter aux origines mêmes de la civilisation moderne, et voilà pourquoi elle m’a paru mériter cette longue étude que je viens de lui consacrer.

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