‹ La fin du Parlement de ToulouseChapitre 1 sur 117 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il ne sera jamais inutile de réveiller et de ranimer les événements de notre histoire nationale, sur lesquels les années ont jeté leur poussière. Il y aura toujours des esprits jaloux de retrouver l'image des hommes et des choses d'autrefois et de les remettre en pleine lumière. On a dit qu'il fallait être un ancien pour écrire des volumes sur rhistoire du Parlement de Toulouse, parce que Voltaire n'avait pas mis tant de cérémonie à écrire l'histoire du Parlement de Paris. Ceux qui parlent ainsi, oublient que cette histoire de Voltaire n'est vraiment qu'un pamphlet où il avait mis, avec sa vive clarté, ses rancunes, ses complaisances et sa passion.

Quand on est d'une province, tout est à retenir de son histoire. Il ne faut pas se plaindre de voir se renouveler et s'élargir des récits déjà connus, mais enfermés dans d'étroites limites. Tant qu'il y aura un Palais de justice à Toulouse, on aimera à se retourner vers les siècles écoulés et à rendre le mouvement et la vie à ces grands

Parlementaires qui ont été la gloire de leur temps et de leur pays. Ils n'étaient pas seulement une puissance en Languedoc, comme dans les autres provinces; ils formaient toute une société ayant des racines profondes dans le monde de leur cité sainte et savante.

Ce n'est pas l'Histoire du Parlement qui a été retracée par M. Duboul. Il ne s'est attaché qu'aux dernières années de sa longue existence, et n'a voulu raconter que la Fin du Parlement de Toulouse. Il n'est pas de ceux qui ont besoin d'être annoncés et vantés : on Ta vu plus d'une fois sur la brèche et visière levée, avec sa bravoure d'esprit et de parole. C'est pour avoir, de mon côté, beaucoup aimé et admiré les anciens Parlementaires, que M. Duboul a cru que je pouvais, le premier, toucher à son livre et en ouvrir les pages. L'honneur en est grand pour moi, et j'accomplis cette tâche avec ce sentiment qu'on éprouve à revoir, après quelques années d'absence, l'horizon du pays natal.

Cette Fin du Parlement de Toulouse sera l'histoire définitive des dernières années de ce premier Parlement de France, après celui de Paris, dont l'immense ressort s'étendait de la Garonne au Rhône, et des Cévennes aux Pyrénées. Pendant plus de trois siècles, les Parlementaires protégèrent toutes les faiblesses et châtièrent toutes les iniquités, sans s'effrayer des menaces de la Couronne ou des colères du peuple, et sans s'attrister des revers de fortune. Ils mettaient leur conscience au-dessus des tempêtes humaines. Rien ne fut plus tourmenté que leur Palais de justice, dans la dernière moitié du dix-huitième siècle.

A partir de la Régence et du règne de Louis XV, ils

reprennent contre la Royauté leurs luttes amorties par Louis XIV. La politique les attirait et les agitait : la force des choses et la nature même de leur mission les entraînaient sur cette pente. Le coup d'Etat du chancelier Maupeou va retirer la couronne du greffe, exiler les Parlements et bouleverser la justice. Le Parlement Maupeou ne tardera pas à s'écrouler et à laisser les anciens Parlementaires remonter sur leurs sièges. Ce ne fut, selon l'expression d'un historien de ce temps, qu'une embellie, et M. Duboul a dit, avec raison, que le maintien des privilèges des grandes compagnies judiciaires amenait la condamnation du pouvoir royal. Les remontrances ont un souffle de révolte et un accent de révolution. On crut réduire les Parlements et les disperser en créant les grands bailliages : les baillis tombèrent sous les railleries et les insultes populaires, de même qu'était tombé le Parlement Maupeou. On vit alors reparaître les Parlementaires plus insoumis et plus audacieux que jamais.

On assiste, dans le livre de M. Duboul, à l'émouvant spectacle de ces prises d'armes judiciaires, que l'Assemblée nationale va brusquement étouflFer, en supprimant les Cours souveraines. Le Parlement de Toulouse, étant à la saison des vacances, la Chambre des vacations proteste. Robespierre traite cette protestation d'acte de délire ; le prince de Broglie s'écrie qu'elle est un chef-d'œuvre d'égarement et de perfidie et un arrêté sacrilège au-dessus de toute qualification. Alexandre de Lameth et d'Espréménii viennent en aide au prince de Broglie : il n'y eut qu'un avocat obscur du Vivarais, Madier de Montjeau, qui essaya une défense timide du Parlement de Toulouse. La Cham-

bre des vacations fut décrétée d'arrestation : les Parlementaires sortent de Toulouse et passent les Pyrénées. La Convention et la Terreur allaient jeter dans les prisons ceux qui restaient en France et les envoyer à Téchafaud.

Avant de les suivre dans cette longue et douloureuse route des prisons de Toulouse aux prisons de Paris, M. Duboul retrace, d'une main ferme et sûre, les portraits et la vie de tous ces magistrats, qui retrouvaient l'intrépidité et la fierté de leurs ancêtres dans les profondeurs de l'histoire de leur Parlement. Puis, on les suit, par les chemins qui les mènent de ville en ville et de bourgade en bourgade, au travers des souffrances et des outrages, au Tribunal révolutionnaire, à la place de la Révolution ou à la barrière du Trône. Dans ces fournées de la guillotine, il n'y eut chez les Parlementaires toulousains, ni tremblement, ni défaillances. Ils moururent, avec une sorte de solennité dans leur courage et le sacrifice de leur vie. On sait ce qu'en a dit le girondin Riouffe : « Je les ai vus aller à la mort, du « même air dont ils allaient, autrefois, aux cérémonies c publiques. »

Les Parlementaires qui échappèrent au supplice n'ont pas été oubliés dans le récit de ces années terribles. On les voit revenir de l'émigration et de l'exil et se reprendre à la vie, les uns rentrant dans la magistrature du Consulat et de l'Empire, les autres cherchant une carrière nouvelle ou se retirant à l'écart et dans l'ombre du foyer.

Ce livre, d'un puissant intérêt et qui embrasse tant d'évè* nements dramatiques, se termine par une histoire du Palais où le Parlement tenait ses audiences, histoire pleine de curieux détails sur la vie intérieure des Parlementaires,

de plans, de pièces justificatives importantes et de reproductions de bien des signatures de présidents ou de conseillers montés sur Téchafaud, et des dénonciateurs ou des accusateurs publics qui les avaient envoyés à la mort.

C'est là une œuvre consciencieuse, puisée aux sources d'une vérité saisissante, d'un style clair et ferme, et d'un attrait sévère et soutenu. Avec une grande pénétration, M. Duboul a apprécié le véritable esprit des Parlementaires, qu'il a jugés avec une modération, une sagesse et une justice que n'ont pas eu toujours les historiens de la Révolution. Son œuvre restera parmi les œuvres qu'on recherchera pour bien connaître l'histoire de Toulouse. En la lisant, on se souviendra du mot de Barrère, ce vieux lauréat des Jeux-Floraux, dont le nom donne le vertige : « Que « diront les siècles à venir, de nous et de cette génération « que nous détruisons ? » Une fois de plus, on flétrira les terroristes et les pourvoyeurs de l'échafaud, et on plaindra, en les admirant, les Parlementaires toulousains qui allèrent à la mort, les yeux au ciel, en invoquant le Dieu qui les fortifiait et allait les venger.

DUBÉDAT

Aacien Conseiller à la Conr de Toaloase.

LA FIN

DU

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