‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 11 sur 62 · L'ANE VERT · texte numérisé non relu

L'ANE VERT

Une veuve déjà sur l'âge (Même on dit qu'elle grisonnait) Pensait encore au mariage, Et trouvait un mari bien fait, discret et sage Qui de tout point lui convenait.

Un petit rien la retenait; Ce rien c'était un peu de honte Et la peur des mauvais discours.

Sa servante lui dit : « — Madame, au bout du compte

On en parlera... quinze jours; Quinze!... tout au plus huit. Mariez-vous toujours, Et dès le lendemain quelque histoire nouvelle Fera peut-être oublier celle-ci ; Il n'y faut qu'une bagatelle.

Tenez, je gage, ajouta- t-elle, Qu'il n'y faudra que l'âne que voici ; Oui, madame, je le parie Qu'avec tant soit peu d'industrie Cet âne et moi mettrons ordre à ceci. » Sur ce propos la veuve se marie,

Et va loger chez son mari.

Le lendemain malin toute la ville Vient assiéger le nuptial asile Pour y faire charivari.

Ils attendaient qu'on ouvrit la fenêtre

Des deux époux ; lorsque l'on vit paraître Un âne vert. Chacun courut à lui ; Adieu la noce et le charivari; L'âne tout seul occupa l'assemblée.

(' Que la nature est riche et variée!

Dit un penseur; le superbe animal !

— Oui, mais si c'était un cheval, Dit un voisin, ce serait mieux encore.

— Qu'importe cheval ou pécore, Reprit le docteur tout ému?

Ma foi, vous n'y connaissez goutte.

Un âne vert! qui l'aurait jamais cru?

D'où dialjle sera-t-il venu ?

D'où?... du pays... des ânes verts sans doute.

— Oui, du Cap-Vert, moi j'en ai fait la roule,

S'écrie alors un vieux barbier. Car j'ai couru le monde entier; Ces ànes-là naissent à Babylone :

Vous voyez bien comme il est vert ; Avec le temps cela se perd ; Cet animal-là mourra jaune Comme les feuilles à l'hiver.

— Eh mon Dieu, dit alors une vieille matrone,. Le voilà donc cet animal maudit!

Tenez, j'en ai rêvé toute la nuit ;

C'est un sorcier, mes enfants, je vous jure.

Un esprit de mauvais augure:

Je me souviens qu'ét ml jeune à Paris, Des souris blanches y parurent; Eh bien! voyez, mon père et ma tante en moururent.

— Il fallait brûler les souris, Interrompit une commère;

Mais à Paris on a la tète si légère... Depuis qu'ils ont de ces chats bleus Que l'on appelle des Chartreux, Vous voyez comme va le monde ; Que le juste ciel les confonde!

Des chats charlreux !... Comment veut-on avoir la paix?»

Ainsi jasait cette Iroupe badaude;

Et cependant notre âne d'émeraude

Faisait chemin, et .lous couraient après. Il ne vint en tète à personne Que quelqu'un l'avait peint exprès;

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