‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 13 sur 62 · LE FERMIER ET SON SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE FERMIER ET SON SEIGNEUR

Certain marquis dans une de ses terres

Était venu passer un mois.

Il faut bien au moins une fois Se donner l'air de suivre ses affaires. 11 avait un vieux parc assez Jjien aligné,

Mais depuis longtemps mal soigné, Comme il arrive en l'absence du maître.

Le parc en (Hait plus champiHre,

Et le patron s'y plaisait fort.

Il allait souvent sur le bord D'un clair ruisseau qui bordait son domaine.

La source é-tait une fontaine

Qu'ombrageait l'arbre le plus beau.

Les courbures de son branchage.

Sous une voûte de feuillage.

Conservaient la fraîcheur de l'eau;

Et l'onde toujours vive et pure

s LE DUC Di: NIVERNAIS.

Émaillait de Heurs Ja verdure Qui tapissait le pied du bel ormeau.

Notre marquis venait dans ce riant asile

Tous les jours charmer son ennui; Il y regrettait moins la ville.

J'eusse en ce point fait encore plus que lui. Un jour (c'était un jour de fête), Il y vit son fermier qui dormait sur le pré; C'était un paysan madré, Ayant du cœur, du sens et de la tête. « Viens çà, manant, lui cria son seigneur, Dis-moi, sens-tu bien ton bonheur D'être au service d'un tel maître ?

Chacun respecte en toi mes droits ; et ton bien-être, Ta tranquillité, ton avoir, Tu dois le tout à mon pouvoir. »

Lors le fermier se courbant jusqu'à terre : « Oui, dil-il, monseigneur, je le sais, et naguère

J'y rêvais, dormant en ce.s lieux.

Cet arbre m'a semblé parler à la fontaine, Lui détaillant en manière hautaine Tous ses bienfaits; il lui prouvait au mieux Qu'elle doit tous ses avantages Au parasol d'épais feuillages Qui la couvre d'un doux abri.

Sur quoi la source a reparti :

Ne nous reprochons rien ; votre ombre salutaire, Entretenant mon onde fraîche et claire, At:ire sur mes bords le berger, la bergère, Et l'ouvrier qui cherche un doux sommeil, Et le passant fatigué du soleil :

Voilà vos dons, je vous en remercie, Mais en revanche, et soit dit entre nous, Votre sève si bien nourrie, Votre base si bien fleurie.

Votre écorce lisse et polie.

Votre feuille si verte, à qui les devez- vous? »

La fable des Pyramides, qu'on va lire, est d'une morale assez hardie, telle que l'aftectionne souvent le duc :

Page 1