LES PYRAMIDES
L'un des califes abbassides,
Ami des arts et du travail,
S'ennuyait au fond d'un sérail;
Ce sont plaisirs fort insipides.
11 s'en fut voir les pyramides; C'était chez lui : l'Egypte était dessous ses lois : Par un Soudan de sa part gouvernée Et menée
A la mode des vice-rois.
Le calife était bon, affable, populaire;
Son lieutenant, tout au contraire,
Était capricieux et vain, Et hautain.
Il n'en fut que plus bas en présence du prince :
Faisant valoir vilainement
La circonstance la plus mince
Pour le flatter à tout moment.
Le calife admirant la hauteur imposante
Du monument pyramidal :
« Seigneur, dit le Soudan, cet objet vous présente
L'emblème do l'état royal : Vous voyez au sommet cette pierre si belle
Pesant sur celles de dessous
Qui ne sont faites que pour elle :
N'est-ce pas l'image lidèle
Des rapports qui sont entre vous
4 1. F, D L" C. DE .N 1 V E 11 N AÏS.
El VOS sujets? — Alil reprit le monarque,
Je ne songeais point à cela; Et cet emblème est digne de remarque.
Mais, l'ami, puisque emblème il y a.
Notons bien une ciroonslance Que je crois de bonne importance.
La belle pierre de là-haut Ferait une cruelle chute, Si les autres cessaient une seule minute De la soutenir comme il faut. »
On voit que, sans en laire un éloge outré, quelques-unes de ces fables méritent d'être citées comme échantillon d'une versification un peu molle, mais gracieuse et d'une morale fort égalitaire pour l'époque.
M. de Nivernais était consulté sans cesse par les littérateurs de son temps qui le considéraient comme un excellent critique. En d7G6, lorsque Beaumarchais, encore inconnu, écrivit son drame d'Eugénie, il l'apporta sans hésiter au duc, qu'il ne connaissait pas, et lui demanda son avis motivé : « Laissez-moi le manuscrit, » lui dit le duc; et, quelques jours après, il le lui renvoya avec six pages de notes, de conseils et de remarques, écrites de sa propre main.
Les jours les plus heureux de madame de Rochefort se passaient à Saint-Maur, et les descriptions qu'elle fait de l'existence qu'on y mène inspire le désir de la partager même à ceux ou à celles qui n'ont pas le cœur pris par le charmant duc.
Grâce à la correspondance de madame de Rochefort avec le marquis de Mirabeau et madame de Pailly, « la belle chatte noire ou poule noire, c'est ainsi qu'on l'appelle, nous pouvons connaître à merveille le charmant intérieur dans lequel elle se plaisait si fort.
On a prétendu que la liaison de mesdames de Rochefort et de Pailly puisait son origine dans la similitude de leur position, il est bien aisé de prouver le contraire. Autant madame de Rochefort était estimée et chérie dans la famille de Nivernais, autant madame de Pailly était un objet d'horreur pour celle de Mirabeau. Le célèbre tribun, fils du marquis, n'hésite pas à attribuer à cette femme une bonne partie des persécutions paternelles dont il fut l'objet, et la marquise de Mirabeau, dans son procès avec son mari, articule nettement les griefs les plus graves contre madame de Pailly, dont la réputation, déjà fort ébranlée, finit par succomber à ses attaques trop bien méritées. On voit donc que toute similitude est impossible. Mais, puisque nous touchons de nouveau à cette question, il est bon d'indiquer que notre opinion sur la nature purement amicale des relations de madame de Rochefort et de Nivernais s'appuie sur des documents qui ont été inconnus à Sainte-Beuve et à M. de Loménie, c'est-à-dire sur de nombreuses lettres de madame de Rochefort au duc et à la
duchesse, dans lesquelles elle exprime de la manière la plus naturelle, la plus sincère, la plus affectueuse, son affection pour madame de Nivernais, et lorsqu'on connaît le caractère plein de droiture et de délicatesse de celle qui l'écrit, comment est-il possible de croire qu'elle s'adresse à son amant, et que la femme, dont elle parle avec tant d'éloges et de tendresse, soit précisément celle qu'elle trompe sans hésiter et sans remords; cela supposerait une telle duplicité et un caractère si méprisable qu'on ne peut s'empêcher de rejeter avec dégoût cette supposition. Quant à madame de Pailly, au moment où nous sommes, sa situation était encore soutenable en apparence, car les griefs de la marquise de ^lirabeau et de son fds ne furent articulés publiquement que plus tard. Elle avait su très habilement chercher et trouver des points d'appui dans le monde, et, comme elle était fort aimable, fort jolie, pleine de grâce et de distinction, toutes ces qualités, jointes à une habileté infinie, la faisaient bien accueillir.
Madame de Pailly était dans une situation de fortune plus que modeste; son mari, ancien officier aux gardes suisses, vivait de sa retraite dans le canton de Vaud ; et, grâce aux sollicitations du duc, elle avait obtenu un supplément de pension qui lui était payé à Paris. Elle était donc l'obligée de madame de Rochefort et cherchait
à reconnaître ce qu'elle lui devait par tous les soins et les attentions imaginables. Dès que la comtesse était retenue sur sa chaise longue, madame de Pailly accourait auprès d'elle, elles entreprenaient ensemble de grands travaux d'aiguille et de peinture. Le duc goûtait fort l'esprit de madame de Pailly et venait souvent en tiers faire une lecture aux deux amies. Elles entretenaient tout l'été une correspondance fort suivie, comme nous allons le voir. Mais revenons à Saint- Maur, que cette digression nous a fait un peu perdre de vue.
Madame de Rochefort écrit à madame de Pailly :
« 25 mai 1764.
» Jeudi, je vais me nicher à Saint-Maur. Notre duc se porte beaucoup mieux; madame de Nivernais (qui a été très souffrante) revient aussi tout doucement. M. de Nivernais me succédera à Pontchartrain. Il compte y aller jeudi, jour que je pars pour Saint-Maur. Sa bonne mère n'aura que moi pour ressource dans le commencement de la campagne. Il fait un furieux chaud à Paris et, par conséquent, bien meilleur en plein air. »
Puis, quelques jours après :
« Je suis à Saint-Maur de jeudi, j'ai trouvé les bons maîtres en bonne disposition malgré le vent du nord. Enfin la pluie est arrivée et nous nous en réjouissons comme d'un dégel. Nous menons une vie très douce, car, dans toutes les saisons de l'année et de la vie, on est toujours bien avec les bonnes gens qu'on aime. M. de Nivernais, qui est venu ainsi que moi, est reparti ce matin; il nous reviendra demain et il s'amusera, car M. le prince de Gondé chassera demain. Madame de la Ferté-Imbault est ici. Yoilà tout ce que nous avons à demeure, tout le reste est passe-volant. »
Madame de la Ferté était, comme on le sait, d'une gaieté presque folle, et sa présence amenait toujours force plaisanteries à Saint-Maur; cette fois-ci elle demanda au président Roujault qui, selon la mode du temps, tournait assez lestement un couplet, de faire son portrait en chanson. Le président s'en défendit en affirmant que rien n'était plus difficile qu'un portrait de femme. « Si je vous flatte, dit-il, vous me trouverez ennuyeux, et impertinent si je dis vrai ; » mais madame de la Ferté ne voulut rien entendre, et le président, exilé par la société, fut condamné à aller rêver dans les bois jusqu'à l'heure du souper. Voilà ce qu'il en rapporta :