Archives Gucbiianl. Carton A, 4° dossier
lu LK DUC DE NIVERNAIS.
cervelle et de vous prier de faire en sorte que quelqu'un de ses amis vienne auprès de lui pour l'empêcher de se perdre sans ressource.
» J'ai été présent hier au soir à la scène la plus extraordinaire du monde. Nous dînâmes, M. Grenville et moi, chez milord Halifax avec M. de Guerchy et tous les ministres étrangers du département du Sud ; après le café, il ne resta que M. de Guerchy et M. d'Éon, et nous trois Anglais; d'Éon s'est mis à disputer avec l'ambassadeur, premièrement au sujet de ses lettres de récréance qu'il disait ne vouloir absolument point présenter au roy sans de nouveaux ordres de sa cour ni rendre ses papiers. Après cela, il a déclaré son intention de se battre avec un certain Du Vergier qui l'avait (à ce qu'il s'imaginait) insulté cliez le comte de Guerchy; qu'il élait petit dragon, qu'il n'aurait qu'à se fier à son épée et son courage et qu'il voulait combattre cet homme à pied et à cheval, dans ce monde et dans l'autre; qu'il était homme philosophique et socratique et qu'un homme de lettres comme lui pouvait se battre autant qu'un autre. Enfin, avec des propos de cette sorte et bien d'autres plus extravagants, il nous a entretenus par plus de trois heures de suite, jusques à ce que avec le consentement et môme à la réquisition du comte de Guerchy, nous fûmes obligés de faire venir la garde pour le forcer à donner sa parole d'honneur
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qu'il ne se battrait pas avec ledit Du Vergier.
» Après cette parole d'honneur donnée (dont je vous joins la copie*), le lendemain, par malheur, Du Vergier est venu chez lui où d'Éon lui a mis le pistolet à la tète et l'a obligé de signer un écrit à genoux portant qu'il était un aventurier des plus indignes ; après quoi il l'a chassé de chez lui, en lui faisant savoir qu'il avait grande envie d'enfoncer son âme dans le pot de charnière et de lui faire boire. Du Vergier s'est plaint aujourd'hui au juge de paix de cette insulte, et nous avons toutes les peines du monde à assoupir cette affaire qui donne un scandale pubhc.
» Je vous écris tout ce détail pour vous faire voir que le tout est la manœuvre d'un malheureux qui a perdu l'esprit^ et non d'un homme qui a de l'obstination dans son tempérament. Mon humanité m'oblige à vous supplier de vous intéresser pour lui, et d'empêcher qu'on ne regarde chez vous les actions d'un insensé comme celles
1. « M. le chevalier d'Éon donne sa parole d'honneur aux comtes de Sandwich et d'Halifax qu'il ne veut point se battre avec M. de Vergey ni luy faire aucune insulte, sans avoir préalablement communiqué ses intentions aux susdits comtes, de la façon qu'ils pourront prévenir aucunes mauvaises suites des intentions et de la conduite de M. le chevalier d'Éon. »
Signé : Le chevalier d'Éon de Bk aumo.nt.
Par ordre et jxir le respect que je dois à V ambassadeur du roi
mon maître.
Greal Gconje S.rerl, Oclobru 20, 1703.
(Archives Guébriant,,
d'un homme qui est en état de connaître son devoir. A3^ez pitié de lui et faites en sorte qu'on le plaigne de son malheur et qu'on ne punisse pas ses extravagances. Si vous voulez un témoignage plus ample de ce que nous pensons sur l'insanité de ce pauvre homme, M. Grenville et milord Halifax vous répéteront les mêmes sentiments sur cette affaire et vous le recommanderont avec moi comme une personne qui mérite votre compassion.
» Sandwich. »
L'émotion de M. de Nivernais fut extrême en lisant ce récit, surtout en pensant aux ennuis qu'une affaire de ce genre pouvait susciter à M. de Guerchy, contre lequel d'Éon semblait' être aussi d'une fureur épouvantable, d'après d'autres lettres reçues en même temps que celle de lord Sandwich. Leduc était à Saint-Maur à ce momentlà, il écrivit de suite à M. de Praslin et répondit à lord Sandwich en le conjurant de chercher, par tous les moyens, à calmer ce malheureux.
Mais d'Éon n'écoutait rien, bien certain d'avance de l'appui du roi* ; il était allé se réfugier dans la Cité, s'y barricader et se mettre sous la protection du shérif ; il avait emporté avec lui quantité
1. Le roi signa l'ordre ofTiciol de le faire rentrer en France. Mais, dit madame Campan, Louis XV retarda le départ du courrier qui devait porter cet ordre et en fit secrètement partir un qui
de papiers de l'ambassade qu'il avait eus en sa possession pendant qu'il exerçait les fonctions de ministre résident et il refusait énergiquement de les rendre.
11 écrivit une lettre-circulaire à M. de Nivernais et aux ministres de Versailles pour faire l'apologie de sa conduite. Le duc lui répondit :