‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 4 sur 62 · de Nivernais à M. d'Eon · texte numérisé non relu

de Nivernais à M. d'Eon

« Paris, 30 novembre 1763.

» Mon pauvre cher ami, je n'ai reçu qu'hier 29 votre lettre du 10 de ce mois, écrite par un secrétaire, et conforme à une lettre-circulaire de vous dont j'avais vu une, dimanche, à Versailles. J'ai la tète et les nerfs en si mauvais état qu'à grand'peine puis-je vous répondre quelques lignes. Ne vous étonnez pas du mauvais état où est ma santé : vous devez sentir ce que l'amitié que vous m'avez inspirée, se combinant avec la conduite irrégulière que vous tenez à Londres et le scandale inouï que vous donnez à toute l'Eu-

remit à d'Éon une lettre de sa main. « Je sais que vous m'avez servi aussi utilement sous des habits de femme que sous ceux que vous portez actuellement. Reprenez-les de suite, retirez-vous dans la cité; je vous préviens que le roi a signé l'ordre de vous faire rentrer en France; vous n'êtes point en sûreté dans votre hôtel et vous trouveriez ici de trop puissants ennemis. 1. Archives Guébriant. Carton A, 4° dossier. Jlinute autographe.

rope, doit produire depuis près de deux mois de sentiments douloureux dans mon cœur que vous connaissez, et par conséquent vous n'avez que faire de consulter notre ami Matty pour juger comment je me porte : mais ce n'est pas là l'important, le voici, et c'est que vous ne persistiez pas dans une désobéissance coupable envers votre maître. Vous avez ordre de remettre à l'ambassadeur vos papiers ministériaux dont il vous donnera une décharge en bonne forme : sous quel prétexte légitime pouvez-vous vous dispenser d'obéir à cet ordre, et quelles fatales suites une telle désobéissance peut-elle entraîner? Faites donc ce que vous devez faire, mon enfant. Remettez vos papiers à l'ambassadeur et que tout ce qui s'est passé puisse s'attribuer à une maladie de nerfs comme la mienne et non pas à une maladie de cœur... »

Il est aisé de comprendre, maintenant que l'on sait le dessous de carte, que la folie de d'Éon était doublée d'une vanité portée à son comble par les imprudentes confidences qui lui avaient été faites. Il vit bientôt qu'il pouvait, en effet, compter sur la protection du roi, car tous les ordres d'amener restèrent sans effet; au contraire, au même temps où le roi les signait, il envoyait secrètement l'assurance à d'Éon qu'il le laisserait tranquille. Le chevalier, tantôt en habit de femme, tantôt

en habit d'homme*, demeura bel et bien dans la Cité, compromit tout le monde à tort et à travers, finit par accuser le pauvre M. de Giierchy d'avoir voulu l'empoisonner, et publia un libelle dans lequel il le calomniait indignement.

Cette sotte aventure causa une vive contrariété à Nivernais et l'affecta au point de le rendre beaucoup plus malade, d'autant plus que d'Éon, continuant ses publications, y inséra des lettres supposées du duc et de M. de Guerchy qu'il fallut faire démentir ; mais ils n'entamèrent pas de polémique avec cet insensé.

Le roi, après avoir averti à temps d'Éon des poursuites qu'on allait faire contre lui à la cour d'Angleterre, lui accorda, le 1^^ avril 1766, une pension secrète de douze mille livres dont la formule est écrite et signée-.

Ce bizarre personnage resta à Londres jusqu'en 1778, époque à laquelle Louis XYI lui permit de

1. Le sexe masculin du chevalier d'Eon ne fait plus doute pour jiersonne, mais pendant sa vie les avis étaient partagés.

2. En conséquence des services que le sieur d'Éon m'a rendus lant en Russie que dans mes armées et autres commissions que je lui ai données, je veux bien lui assurer un traitement annuel de douze mille livres que je lui ferai payer exactement tous les six mois dans quelque pays qu'il soit (hormis en temps de guerre cliez mes ennemis] et ce, jusqu'à ce que je juge à propos de lui donner quelque poste dont les appointements soient plus considérables que le présent traitement.

Louis.

rentrer, mais à la condition de renoncer à porter les habits masculins K

On a beaucoup dit que le duc de Nivernais après son retour de Londres tomba dans une sorte de disgrâce; cela n'est pas tout à fait exact. A son arrivée à Paris, le roi, la reine, le dauphin et la famille royale l'accueillirent de la manière la plus flatteuse; ce fut tout, mais il s'en contenta et reprit son rang et sa place à la cour sans avoir même l'air de se douter qu'il méritât une récompense. « Il est allé hier à Versailles suivant l'ancienne rubrique, écrit madame de Rochefort, car il n'}^ a pas un mot de changé en lui ni dans sa conduite extérieure, ni dans sa conduite intérieure ; heureusement, sa santé change en bien et reprend aussi son état ordinaire. »

Il est certain qu'après avoir si péniblement négocié une paix dont la signature était indispensable à la France ruinée et épuisée sur terre et sur mer, il eût pu s'attendre à recevoir une récompense d'une autre nature que celle d'une vaisselle d'argent. Il avait dépensé pour son installation à Londres des sommes considérables pour compléter le mobilier que la couronne fournissait à ses ambassadeurs, et il laissa le tout à son ami. Guerchy dont la fortune était fort mé-

1. Voir, pour tous les détails de l'affaire d'Éon, l'artirle si intéressant du duc de Broglie dans la lievue des Deux Mondes d'octobre 1878 et son volume du Secret du roi.

diocre. Mais on peut se demander quelle charge ou quel poste important aurait semblé désirable à un homme dans la situation du duc, c'est-à-dire comblé de toutes les faveurs de la fortune ; sauf la charge de gentilhomme de la chambre qu'il avait souhaitée un moment, nous ne voyons pas ce qui lui manquait. A tous ces motifs, il s'en joignait un qu'il ne faut point oublier, il n'était pas ambitieux; il le dit, et il est sincère en le disant, dans la lettre qu'il écrivit au roi au moment de la signature de la paix.

Le duc de Nivernais au roi Louis XV ^.

a Londres, le 17 février 17G3.

» Sire,

» Votre Majesté vient de terminer une guerre longue et onéreuse par une paix raisonnable et solide. Cette paix fera le bonheur des sujets de Votre Majesté et personne ne sait mieux que vous. Sire, attacher la vraie gloire à cet objet sacré. En félicitant Votre Majesté sur l'heureuse conclusion de cette paix, mon hommage ne saurait être suspect de flatterie; il peut l'èlre de prévention, mais après avoir vu de mes yeux ce

1. Inédite. Collection de Soultrait, communiquée par M. Paul Meunier, de Xevers.

que je vois ici depuis six mois, je suis fermement persuadé dans ma conscience que l'ouvrage qui vient de se consommer à Versailles et auquel j'ai eu l'honneur de travailler dans ce pays-ci est bon et digne de Votre Majesté. Aussi, je n'ai en vérité, Sire, aucun regret au délabrement de ma santé qu'a occasionné la vivacité d'un travail trop disproportionné à mes forces déjà usées. Je regarde mon épuisement comme on regarde ces blessures honorables qu'on reçoit en servant la patrie à la guerre, et si, comme il est très possible, le repos ne me rétablit point, je m'en consolerai en me rappelant que c'est le prix du bonheur que j'ai eu d'être utile à Votre Majesté dans une occasion importante. Je serai toujours heureux parce que j'aurai quelque droit à l'estime de Votre Majesté, et cela me tiendra lieu de tout parce que je n'ai jamais désiré et ne désirerai jamais autre chose. Je sens trop le prix d'un si grand bien pour en mettre aucun autre à côté, et je me flatte que mon cœur est assez connu de Votre Majesté pour qu'elle daigne être persuadée que ce sentiment y sera gravé toute ma vie. » Je suis avec le respect le plus profond, » Sire, » De Votre Majesté, » Le très humble et très obéissant serviteur et sujet. » Le duc DE Nivernais. »

Parmi les événements intimes qui avaient le plus occupé la famille de Nivernais pendant les dernières années qui viennent de s'écouler, il en est un sur lequel il faut donner quelques détails de plus, car nous n'avons fait que l'indiquer; il s'agit du mariage de la fdle cadette du duc, la charmante Mancinette, devenue mademoiselle de Nevers après le mariage de sa sœur. Elle épousa le 14 avril 1760 le duc de Gossé- Brissac, pair et grand panetier de France, gouverneur de Paris, colonel du régiment de Bourgogne cavalerie et chevalier des ordres du roi. Le duc était âgé de vingt-six ans au moment de son mariage, et la jeune duchesse atteignait à peine dix-huit ans^. « M, de Gossé était d'une haute taille, d'une belle figure, d'une grande urbanité, de manières affables, une grande droiture de cœur s'alliait chez lui à l'élévation du caractère ^. » Rien ne pouvait faire prévoir à ce moment-là l'inconcevable passion qui devait l'ontrainer plus tard. On ne lui accordait pas beaucoup d'esprit, mais il aimait les beaux-arts, en véritable connaisseur, et c'était un sujet sur lequel il s'entendait fort bien avec son beau-père.

1. Adélaïde-Diane-Horteuse-Délie, née le 27 décembre 1742 ; elle avait eu madame Adélaïde pour marraine.

2. 11 était fils de Jean-Paul-Timoléon de Cessé, maréchal duc de Brissac, né le 22 octobre 1698, dont la valeur et le zèle furent récompensés en 1768 par le bâton de maréchal de France.

La jeune duchesse était fort éprise de son mari qui, de son côté, semblait apprécier sa grâce et sa beauté. Après les présentations d'usage à Versailles, les jeunes époux revinrent à Saint-Maur chez madame dePontchartrain où toute la famille était établie. Madame de Rochefort écrivait après le retour de Versailles : « Elle nous est revenue de sa première campagne toujours charmante et très gaillarde. »

Madame de Gossé tenait de sa mère une incessante activité et voici un assez joli portrait tracé d'elle par M. de Géruty, en opposition de celui de madame de Brancas fort tranquille et fort paresseuse, toutes deux également aimables.

14 décemljce.

Parallèle de madame la duchesse de Brancas et de madame la duchesse de Gossé, fait à Gontrexeville par M. de Geruly :

Lorsque de Dieu la main féconde Tira Tunivers du chaos, Il prescrivit pour règle au monde Le mouvement et le repos :

Cossé, Brancas par caractère, Offrent ce contraste frappant :

L'une est le repos de la terre Et l'autre en est le mouvement.

Cossé ne peut tenir en place, Et Brancas ne peut en changer :

L'une voudrait franchir l'espace Et l'autre voudrait l'abréger.

LE DUC DE NIVERNAfS. 21

Toutes deux font ici fortune, Tour à tour on cherche à les voir ; On aime à courir après l'une, Près de l'autre on aime à s'asseoir.

Cossé rappelle les génies, Ces sylphes, amis des humains Faisant des courses infinies, Versant les hiens àplehies mains Veillant de loin sur l'indigence, Et la ranimant d'un coup d'œil :

Brancas nous peint la providence Faisant du bien de son fauteuil.

On ne saurait parler des Cossé sans nommer leur père, cet original et célèbre duc de Brissac. Tous les Mémoires du temps s'accordent à le citer comme un modèle de courage, de loyauté, de politesse et de franchise. Il avait conservé le costume du siècle de Louis XIV : les bas roulés, Técharpe et les deux queues. Il s'exprimait en vieux français et ses phrases n'étaient pas toujours intelligibles.

Voici une lettre à M. de Nivernais qui donnera une idée de ce style extraordinaire :

y> En vérité, monsieur le duc, ce n'est pas d'aujourd'hui que vous complétez ma joie par la distinction dont vous jouissez en notre nation, elle est bien satisfaite de voir ses intérêts en vos mains spirituelles. Vous êtes reconnu le bouquet

favori de la vertu, j'en fais grand'fête à mon cœur votre allié. Je prie votre santé d'être rassurante aux travaux de votre gloire si cousue d'embarras; soyez heureux dans les prééminences que vous donne l'opinion générale. Je souhaite à de prompts préliminaires la course de mon fds vers son beau-père ^ La sainte émanation de vous, si guirlandée de charmes, qui allument ma vétusté, m'a écrit la lettre la mieux pensée-. Ma chère petite n'a que faire de douter de l'amour le plus tendre et le mieux ordonné à mes sentiments. Vivez en bonne santé pour la paix de la mienne; on ne peut vous aimer et estimer mieux que je fais.

y> J'ai l'honneur d'être, etc. »

« P. -S. — Je vous recommande M. d'Éon ; mon fds m'a dit que c'était un véritable dragon à l'armée et au caljinet. »

1. Le duc (le Cossé devait rapporter à son beau-père les préliminaires signés à Paris.

2. La sainte émanation du duc n'est autre que sa fdle IMancinette.

La vie à Saint-Maur. — Madame de Rochefort et le duc de Nivernais. — Les habitués de Saint-Maur, la musique, la chasse et la poésie. — Le président Hénault, — Madame de La Ferté-Imbault. — Madame de Talmont. — Correspondance avec le marquis de Mirabeau.

Nous avons vu que, pendant la rude besogne de son ambassade d'Angleterre, Nivernais aspirait sans cesse à se retrouver à Saint-Maur. « Saint-Maur seul me guérira, écrivait-il. Son bon air, mes promenades à cheval et la douce vie qu'on y mène rétabliront plus vite ma santé que toutes les drogues du monde. »

Saint-Maur était un château fort élégant, situé près de celui du prince de Gondé K De jolis

1. Le domaine princier ou royal du prince de Condé à Saint- Maur, formait au commencement du xvnr siècle, l'apanage du duc

jardins fort soignés, mais d'une dimension restreinte, entouraient la maison, laquelle donnait plutôt l'impression d'une demeure intime que d'un château princier, comme celui des Maurepas à Pontchartrain. Mais les jardins communiquaient directement avec de grands bois, propriété de madame de Pontchartrain, et dans lesquels le duc aimait à faire ses promenades matinales à cheval.

Madame de Rochefort va nous donner sans cesse des nouvelles de ce qni se passe à Saint- Maur. Depuis la mort de son frère, M, de Forcalquier, auquel elle avait dévoué sa vie, un vide immense s'était fait dans son existence et un changement considérable dans sa situation. Elle était réduite à une fortune assez médiocre, car celle de son père consistait principalement dans ses places. Cependant, elle n'était pas précisément gênée ; et nous la retrouvons, après la mort de son frère, fort bien installée au palais du Luxembourg' dans lequel le roi lui avait accordé un appartement en mémoire des services rendus par son père.

du Maine dont Chaulieu était le secrétaire. C'est à Saint-Maur que furent écrites par celui-ci les lettres que le prince adressait à la déesse de Sceaux. Voir les chroniques galantes du temps.

1. Le Luxembourg était alors occupé en entier par des personnages de qualité mais de fortune médiocre. Il y avait vingt-cinq appartements dans les deux palais, le petit et le grand Luxembourg qui étaient occupés aussi.

L'appartement de madame de Rochefort était fort joli ; elle possédait un jardin réservé qui lui plaisait beaucoup : « Je suis revenue pour quelques jours dans mon petit ermitage, il est fort gai. Mon jardin n'est pas si parfumé que ce printemps, mais il est plus riche grâce aux reinesmarguerites qui font un émail admirable, ce qui me console des jacinthes : d'où j'ai tiré une réflexion très morale, c'est que, puisqu'il y a des fleurs dans l'arrière-saison, il ne faut pas tant regretter la jeunesse qui est notre printemps ». L'automne de madame de Rochefort nous semble, en effet, avoir été plus heureux que son printemps et, à ce sujet, nous devons rectifier une erreur commise par tous les biographes qui s'accordent à faire mourir le comte de Rochefort deux ans environ après son mariage. Au lieu de cela, M. de Rochefort, marié à Marie-Thérèse de Brancas le i^"" avril 1716, à l'église de Saint- Sulpice, est mort paroisse Saint-Roch, à Paris, le 29 septembre 1771, c'est-à-dire trente-cinq ans après l'avoir épousée ^ Leur vie commune ne

1. Nous devons cette intéressante communication à M. le conseiller Saulnier, de Rennes, qui a trouvé la date exacte de la mort du comte de Rochefort dans les Notes prises à l'élut civil de Paris par M. le comte de Chastelux, page 365; il a trouvé également le nom du comte de Rochefort dans les registres de tenue des États de Bretagne (archives d'[ile-et- Vilaine), comme figurant à la session ouverte à Vannes le 20 octobre 1744 et à Rennes le 14 octobre 1754. Les registres de i76U à 1770 ne donnent pas les noms des gentilshommes qui ont assisté aux sessions.

semble pas avoir duré longtemps si l'on en juge par le silence absolu que la comtesse de Rochefort a gardé pendant tant d'années sur son mari; c'est précisément ce silence qui a fait tirer cette conclusion de la mort prématurée de M. de Rochefort.

On ignore complètement les motifs qui ont amené la séparation de M. et madame de Rochefort; une seule chose est certaine, c'est que la jeune femme vécut chez son père, puis chez son frère, M. de Forcalquier, jusqu'à la mort de ce dernier; dès lors, elle passe ses étés à Saint-Maur ou à Pontchartrain et fait littéralement partie de la famille des Nivernais. Dans les nombreuses lettres d'amis qui nous ont passé sous les jeux, on s'informe d'elle avec autant de soin que de la duchesse, de ses filles ou de sa mère. Si la santé de madame de Watteville exige la présence de sa sœur à Paris, c'est madame de Rochefort qui reste à Saint-Maur auprès de la vieille comtesse. Vis-à-vis de madame de Gisors, si pure et si austère, elle remplit le rôle d'une tante chérie, sur l'affection de laquelle on compte à l'égal de celle d'une mère et qu'on met sans cesse à contribution. Si madame de Rochefort elle-même est souffrante, madame de Pontchartrain, malgré son grand âge, accourt la soigner. « La bonne madame de Pontchartrain, écrit-elle, est toujours aussi fringante que nous le désirons. Elle a eu

bien soin de moi pendant ma petite maladie; elle ne m'a pas quittée tous les soirs. » Pendant les fréquentes indispositions qui l'obligent, à celte époque de sa vie, à rester sur une chaise longue, on l'établit de force à Saint-Maur, et là, chacun se relaie à ses côtés, soit pour lui faire la lecture, soit un peu de musique; on lui apporte les nouvelles de la ville et de la cour, les livres nouveaux, etc. Il faut ajouter que le duc est en tête de tous ceux qui lui rendent tant de soins.

Il préférait Saint-Maur aux résidences les plus brillantes. Il trouvait toujours le temps d"y revenir, et il est aisé de deviner que, quelle que fût la tendre affection de madame de Rochefort pour madame de PontcharLrain, la présence si fréquente du duc était pour elle le principal attrait de Saint-Maur.

On ne peut douter un instant de la tendresse profonde qu'éprouva Thérèse de Rochefort pour Nivernais; cet amour, né dès sa jeunesse, dura autant qu'elle et fit à la fois le bonheur et le malheur de sa vie. Nous croyons cependant qu'elle supporta plus facilement qu'une autre les difficultés et même, au début, l'amertume de sa situation, grâce à son caractère égal et doux. « Quelque indiscrétion qu'il y ait à oser se prononcer sur le caractère des jeunes femmes, disait le président Hénault qui la connaissait bien, on peut quasi promettre à madame de Rochefort de

n'être jamais malheureuse par les passions folles et inconsidérées. Si jamais un homme parvenait à lui plaire, j'ose l'assurer qu'il n'aura à craindre ni orages ni écueils; son âme est aussi constante que décidée. » Le président avait deviné juste. Nous disons que madame de Rochefort souffrit surtout au début de cette aff'ection, car c'est précisément à cette époque-là que le duc commença à aimer passionnément sa femme. Madame de Rochefort fut témoin, jour par jour, de cette passion naissante, dont sa liaison intime avec la duchesse ne lui laissait ignorer aucun détail Elle recevait les confidences de son amie qui, radieuse d'un bonheur si longtemps attendu, ne pouvait s'empêcher de le crier très haut. A ce moment-là, le duc ne voyait en Thérèse qu'une femme aimable et gracieuse, sœur de son meilleur ami, et à laquelle il savait gré des soins qu'elle prodiguait à cet ami malade. Leur correspondance pendant l'ambassade de Rome en fait foi et, sous ce rapport, les lettres de madame de Rochefort, malgré la prudence et le soin dont elle enveloppe l'expression de ses sentiments, forment un contraste complet avec celles du duc. Cette situation resta à peu près la môme pendant les années qui s'écoulèrent entre le retour de Rome et l'ambassade de Prusse, mais insensiblement il s'opéra un grand changement. L'abnégation et le dévouement de Thérèse de Rochefort,

lors des pertes douloureuses qui vinrent attrister si profondément les Nivernais, telles que la mort du jeune comte de Nevers, celle du comte de Gisors, touchèrent profondément le cœur du duc. Il prit l'habitude d'avoir sans cesse près de lui cette amie si tendre, si douce, et dont les goûts cadraient si parfaitement avec les siens.

La duchesse de Nivernais, loin d'en être jalouse, aimait madame de Rochefort au point de l'avoir littéralement installée dans sa propre famille, soit à Saint-Maur chez sa mère, soit à Pontchartrain chez son frère, le comte de Maurepas. Sans cesse agitée et d'une activité fébrile, la duchesse ne pouvait jamais séjourner longtemps au môme endroit; elle avait trouvé dans l'amie de son mari une alliée précieuse qui la dispensait de distraire le duc de ses vapeurs fréquentes, et se trouvait toujours prête à accompagner, à recevoir chez elle et à s'occuper de toute façon de mesdames de Gisors et de Gossé.

Le caractère de madame de Nivernais avait changé, et ses progrès dans la voie d'une piété austère et militante amenaient souvent de légères discussions entre elle et son mari, qui ne la suivait pas dans cette voie. Cela n'empêchait pas le duc de conserver une grande affection pour celte Délie dont il avait été si passionnément épris. Nous en verrons encore souvent la preuve. Mais cette affection était d'une autre nature. Toutes ces nuances

fort délicates étant indiquées, faut-il en tirer la conclusion que madame de Rochefort devint la maîtresse du duc? Nous ne le croyons pas et les témoignages contemporains abondent dans le sens d'une liaison d'amitié avouée et avouable'. Walpole lui-même, en en parlant, donne à madame de Rochefort le nom de « décente amie de M. de Nivernais ». Il faut ajouter cependant que plus le duc avance dans la vie, plus la place occupée dans son cœur par Thérèse de Brancas se fait grande. Il a pour elle les attentions les plus soutenues et les plus délicates ; il prévient ses moindres désirs et lui facilite par son intluence l'aplanissement de toutes les petites difficultés qu'elle ou ses amis peuvent rencontrer sur leur chemin. Cette intimité si étroite et si douce se prolongera ainsi et sera couronnée, à la fin de la vie de madame de Rochefort par un événement fort imprévu. Mais n'anticipons pas sur l'avenir et revenons à Saint-Maur, que les lettres de madame de Rochefort vont nous dépeindre avec de riantes couleurs.

Ce ne sont pas les détails qui manquent. Dès le matin, on déjeune au Belvédère, joli pavillon installé au bout du parc et d'où l'on domine la

1 . Nous reconnaissons qu'il existe des témoignages en sens contraire, et sans oser rien décider, nous dirons cependant, ce que madame de Lassay disait à son mari : « Comment faites-vous, monsieur, pour être si sûr de ces choses-là' »

forêt qui borde les jardins ; puis le duc monte à cheval et fait une grande promenade matinale dans les bois, inspectant les travaux commencés sous sa direction. Depuis son retour d'Angleterre. il ne rêve plus que parcs à l'anglaise, et, sans détruire les anciens parterres qui avoisinent le château et auxquels la vieille madame de Pontchartrain « tient comme à ses jeux », son gendre met en pratique les préceptes de Walpole, qu'il traduira si élégamment plus tard. Il a décrit, dans une page vraiment délicieuse, le mouvement imprimé par Kent, à l'embellissement des jardins en Angleterre : « Il sentit, dit-il, le délicieux contraste des coteaux et des vallons s'unissant imperceptiblement l'un à l'autre ; il ajouta ces belles ondulations d'un terrain qui s'élève et s'enfonce alternativement; et il remarqua avec quelle grâce une éminence douce se couronne de bouquets d'arbres qui attirent de loin la vue parmi leurs tiges élégantes, en même temps qu'ils éloignent et étendent la perspective par la décevante comparaison des objets intermédiaires.

« Ainsi le pinceau de son imagination prodigua tous les artifices d'un beau paysage aux scènes qu'il dessina. Les grands principes sur lesquels il travaillait étaient la perspective et le clairobscur. Des groupes d'arbres rompirent l'uniformité d'une clairière trop étendue; des bois, des arbustes toujours verts contrastèrent avec l'état

de la campagne; et, quand le point de vue était moins heureux ou assez découvert pour être aperçu d'un seul coup d'œil, il en obscurcit cjuelques parties pour y mettre de la variété, et pour augmenter le charme du site le plus riche en ménageant la découverte, et ne la développant au spectateur que successivement... »

Voilà ce que le duc mit en pratique dans les jardins de Saint-Maur et plus tard dans ceux de Saint-Ouen; mais revenons à lui, sa promenade a eu le temps de s'achever pendant notre digression.

... Après la promenade du matin, on rentrait au château où tout était préparé pour faire de la musique ; madame de Rochefort et madame de Gisors étaient toutes deux excellentes musiciennes, et presque toujours quelques virtuoses — selon le terme d'alors — venaient de Paris à Saint-^Iaur pour compléter un trio ou un quatuor composé par le duc, grand harmoniste s'il en fut. Puis on préparait des saynètes dont lïnfatigable Nivernais faisait paroles et musique. Ces occupations musicales que le duc aimait passionnément, conduisaient jusqu'à deux heures, heure du dîner qui réunissait toujours de nombreux convives et était exquis, car madame de Pontchartrain connaissait le faible de son gendre. Après dîner, arrivaient les visites de Paris ; on retenait les plus aimables pour souper, puis on faisait atteler et chacun selon sa fantaisie, à pied, en voiture ou

à cheval, partait pour une grande promenade dans Les bois.

Ces bois étaient pourvus d'un gibier abondant, et au moment de la chasse, Nivernais, qui aimait beaucoup cet exercice, y attirait de nombreux invités. Le prince de Condé lui-même assistait quelquefois à ces brillantes chasses, et la table de la comtesse de Pontchartrain était surabondamment fournie ; il en est souvent question dans la correspondance du duc, qui ne néglige jamais de vanter l'hospitalité de sa belle-mère.

Madame de Gisors, après la mort du maréchal de Belle-Jsle qu'elle avait soigné comme la plus tendre fille, passait presque tous ses étés à Saint- Maur. Sa santé était désolante et donnait parfois de grandes inquiétudes. « On craint, écrivait madame de Rochefort, que madame de Gisors n'ait dans l'estomac une maladie semblable à celle de madame de Watleville '.» Depuis la catastrophe qui lavait frappée, sa vie entière était consacrée aux pauvres et aux malades, simplement, sans bruit, sans affectation, et sans négliger pour cela ses amis et sa famille. Elle adorait son père, et son intimité avec lui était plus grande encore qu'avec sa mère, quoique les opinions et les habitudes de celle-ci dussent les rapprocher davantage. La duchesse, tout en chérissant sa fille,

1, (^'était un cancer.

d4 LK Di;C DE NIVERNAIS.

la fatiguait souvent par son activilé fiévreuse et ses déplacements continuels. Tantôt elle était à Versailles, tantôt à Pontchartrain, chez les Maurepas, tantôt à Mon trou ge, où elle possédait une propriété que le duc ne pouvait souffrir, et où il allait le plus rarement possible, préférant infiniment la vie de Saint-Maur ; madame de Gisors partageait entièrement son goût, car elle était fort tendrement attachée à sa grand'mère.

En dehors de madame de Uochefort, les principaux habitués de Saint-Maur étaient le président Roujault « dont la bonhomie, la gaietél'excellent cœur et l'excellente tête formaient un assemblage inestimable par sa rareté ». Le marquis de Mirabeau faisait aussi de fréquentes apparitions à Saint-Maur, ainsi que l'aimable princesse de Monaco, la belle madame de Brienne, l'originale princesse de Talmont et le cardinal de Bernis qui arrivaient souvent même sans invitation.

Les aventures de la princesse de Talmont et sa passion pour le malheureux prince prétendant Charles-Edouard étaient fort connues. Quoique éloignés l'un de l'autre depuis plusieurs années, «lie portait fidèlement au bras le portrait de son ancien ami, peint en miniature sur un bracelet. En poussant un ressort, on voyait en pendant du portrait du prince une fort belle tête du Christ. Personne n'avait jamais compris le motif de ce rapprochement étrange et on se demandait un

soir à Saint-Maur quel rapport il pouvait exister entre les deux portraits. « Tous les deux peuvent dire, mon royaume n'est pas de ce monde, » répondit madame de Rochefort.

Madame de la Ferté-Imbault, la bizarre tille de madame Geoffrin, venait fréquemment à Saint- Maur ; « malgré ses airs de folle, elle avait beaucoup d'esprit et un entrain endiablé »; son intimité avec les Nivernais était un sujet de jalousie et de querelle perpétuelle avec sa mère qui ne pardonnait pas au duc la rareté de ses apparitions chez elle, et à la duchesse de n'avoir jamais voulu y mettre les pieds.

Le président Hénault, quoique bien vieux, franchissait encore dans sa voiture la distance de Paris à Saint-Maur. Ajoutons à tout cela les Maurepas dont la comète avait beaucoup de satellites, dit madame de Rochefort, et qui faisaient sans cesse des séjours auprès de leur belle-mère, plus un mouvement continuel de simples visites qui animaient singulièrement ce charmant séjour.

Le soir, tous les hôtes de madame de Pontchartrain se rassemblaient au salon et la conversation s'engageait avec ce tour élégant et fin particulier à celte époque; la discussion n'était jamais bruyante ; sans pédanterie et sans lourdeur, elle effleurait les sujets et ne s'appesantissait sur aucun, chacun y apportait un trait particulier. Le duc excellait dans l'analyse délicate et fine des

caractères, madame de Rochefort dans celle des sentiments et se perdait quelquefois un peu dans les nuages, le cardinal de liernis la ramenait sur la terre avec une verve malicieuse et fine, madame de Cossé ne craignait pas la plaisanterie et riait volontiers de celles de Mirabeau qui n'étaient pas toujours d'un goût parfait, mais si imprévues, si originales et si drôles qu'on les lui pardonnait volontiers. Au reste le duc, le président Hénault et M. Roujault ne redoutaient point les anecdotes et les chansons salées, et Mirabeau ne les en laissait pas manquer. Appuyé par madame de Rochefort qui l'aimait beaucoup et plaidait toujours sa cause, il soutenait avec elle une correspondance fort suivie dans laquelle nous puiserons de nombreux détails* dès à présent.

Madame de Rochefort au marquis de Mirabeau. « Saint-Maur, 4 juillet.

» ... Quand M. de Nivernais est ici, je ne sais comment le temps se passe, mais je n'ai pas un instant à moi. Il est vrai que la musique en

1. Ces lettres appartiennent à M. Lucas de Montigny qui a bien voulu nous les communiquer. M. de Loménie avait déjà puisé à cotte soui'oe pour son intéressant travail sur madame de Rochefort .

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consomme incroyablement. On en fait dès le matin après la promenade, et puis on recommence dans la journée à toutes les heures où il ne faut pas rester avec la compagnie. Ce matin je suis dans la perplexité, madame de Watteville est malade à Paris avec des redoublements de fièvre, elle ne peut supporter que sa sœur quand elle est malade; cependant sa mère vient de partir pour l'aller voir, et suivant l'état où elle la trouvera nous resterons tous à Paris... M. de Nivernais est enrhumé et afluxionné comme un pauvre loup. Cependant il va toujours son train ordinaire. Il vient de monter à cheval après notre petit déjeuner que nous avons fait au joli belvédère où je suis restée, chargée de mille amitiés pour vous. »

Puis elle ajoute en post-scriptum que la duchesse de Ghaulncs est malade, qu'on a saigné madame de Cossé et que madame de Nivernais a la colique.

Mirabeau qui croyait à ce moment avoir fort à se plaindre de la duchesse de Ghaulnes, répond plaisamment : « Oh ! qu'elle soit malade tant qu'elle voudra, à la décharge de qui je sais bien : je lui souhaite la saignée du pied de madame de Cossé pour la garantir d'inflammation à la tète, la toux de madame de Pontchartrain quand elle voudra prôner quelque fou, la fluxion de M. de

Nivernais pour la faire lorgner plus commodément, si jamais l'envie lui en prend, la colique de madame de Nivernais pour autoriser ses soubresauts, et le régime de madame de Gisors en sus, pour qu'elle en mette à quelque chose. »

C'est précisément au retour du duc à Paris que les querelles du marquis et de sa femme éclatèrent publiquement, et comme le dit très justement M. de Loménie, l'extrême obligeance avec laquelle Nivernais employa son crédit à obtenir les perpétuelles lettres de cachet sollicitées par Mirabeau rendit à ce dernier le plus mauvais des services. Le marquis de Mirabeau avait sa femme en aversion, sans pouvoir cependant prouver les griefs énormes qu'il se croyait en droit djinvoquer contre elle. Ils s'étaient séparés à l'amiable en janvier 1762, et la marquise se rendit auprès de sa mère en Limousin, mais leurs discussions d'intérêt n'étaient point finies et Mirabeau demandait conseil au duc. Voici la réponse :

Le duc de Nivernais au marquis de Mirabeau. « Paris, 4 juillet 1763.

» Mon cher ami,

» J'ai reçu hier en revenant de Versailles votre lettre du 30, dont je vous remercie bien tendrement. Elle est charmante jusqu'aux six dernières

lignes; mais ces six lignes-là en gâteraient six mille autres. Je me hâte de vous donner mon avis pour le cas de l'arrivée de cette dame '. Je ne crois pas que vous deviez venir à Paris d'abord; il faut attendre et voir venir comme au quadrille 2, apprendre par elle son arrivée, être retenu chez vous par des affaires ou par la santé de madame votre mère, et écrire à cette dame une lettre bien polie. Voilà quant à la conduite directe vis-à-vis d'elle, et quant à la conduite à l'occasion d'elle et de ce qu'elle pourra faire et dire, voici ce que je pense. Je voudrais que vous écrivissiez au ministre à Compiègne, que vous lui fissiez le détail de ce qui se passe, que vous le prévinssiez de l'arrivée de la dci7ne, et que vous le prémunissiez d'avance contre ce qui pourra lui être dit et demandé et raconté et représenté de ce côtélà. Voilà, mon cher ami, ce que j'imagine que vous pouvez faire qui vous commettra le moins et qui vous assurera le plus. Au reste, c'est mon avis tout seul que je vous donne. Notre amie, madame Merlou, est à Saint-Maur et je n'y vais que ce soir; encore n'en suis-je pas bien sûr, car madame de Watteville est malade. J'espère pourtant que j'irai ce soir à Saint-Maur, mais je n'ai pas voulu différer à vous faire réponse, parce

1. La dame n'est autre que la marquise de Mirabeau qui menaçait d'arriver à Paris.

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