Mémoires de Mallet du Pan
LP: duc de NIVERNAIS. 32o
un homme mal né. » Il resta donc. « Pauvre M. de Nivernais, écrit Walpole, être privé du seul enfant qui lui reste, dans quel isolement il se trouve et dans quelles circonstances ! »
A ces inquiétudes et à ces chagrins vinrent bientôt se joindre les difficultés que soulevèrent les nouveaux décrets de l'Assemblée nationale, entre autres celui qui supprimait la justice seigneuriale; les troubles qui se passèrent partout à ce moment-là ne justifièrent que trop bien les prévisions du duc qui ne voulait pas qu'on donnât à la fois toutes les libertés à un peuple qui était si peu habitué à en faire usage. Nous allons faire avec quelques détails le récit des troubles de Clamecy où se reproduisit en miniature ce qui se passait dans toute la France.
L'Assemblée nationale avait déclaré que les justices seigneuriales continueraient leurs fonctions jusqu'à ce qu'il ait été pourvu à leur remplacement. La population de Clamecy se composait en grande partie de flotteurs de bois, classe du peuple se recrutant parmi des gens d'une grande force physique, querelleurs et piliers de cabaret ; ils avaient souvent maille à partir avec la justice, et lorsqu'ils virent les officiers de la justice seigneuriale dépouillés de leurs fonctions, ils n'eurent aucun égard aux décrets qui les maintenaient dans leur poste jusqu'à la nomination de nouveaux juges et refusèrent net de leur obéir.
Voici une partie de la correspondance des officiers du bailliage avec le duc :
Les ofjiders de justice et de police de la ville et chàtellenie de Clamecy au duc de Nivernais.
« Clamecy, le 24 août 1789.
» Monseigneur,
)> La révolution générale qui s'est opérée dans le royaume vient d'en causer une particulière ici ; et comme elle intéresse Votre Excellence, nous nous empressons d'avoir l'honneur de lui en rendre compte.
» Jusqu'ici, Monseigneur, nous avions exercé nos fonctions, celle de la police surtout, au milieu de la disette et de la cherté qui nous affligent depuis si longtemps, nous avions, disions-nous, exercé nos fonctions avec tout le zèle et tous les soins dont nous sommes capables ; et nous avions été assez heureux pour avoir toujours approvisionné nos marchés, maintenu la tranquillité publique dans toutes les parties. Le public et singulièrement les classes indigentes nous offraient sans cesse le flatteur, le consolant témoignage de leur reconnaissance. Les événements de la fin de juillet, la fermentation qu'ils ont occasionnée dans les esprits, la suppression des justices seigneuriales, l'établissement d'une milice bour-
geoise, sont malheureusement venus troubler cet ordre de choses. Nos officiers municipaux, quoique la plupart n'eussent point été nommés par la commune, ont conçu des idées de rivalité sur tous les points de l'ordre public ; et dirigeant leur conduite sur les prétentions, sur les droits qu'ils ont imaginé ou plutôt qu'ils ont voulu avoir, ils ont cherché à se rendre maîtres de la police, ou à la rendre nulle dans nos mains par toutes les tracasseries qu'ils nous ont suscitées. De là des discussions continuelles, des propos déplacés et injurieux ; des censures capables de nous discréditer, de nous faire perdre la confiance du peuple dans des circonstances aussi orageuses. Plus jaloux de remplir des devoirs que d'exercer des droits, nous avons résisté autant que nous avons pu et continué principalement les opérations qui tendaient à entretenir les subsistances, mais celles que nous avons faites en dernier lieu solennellement, et tous les citoyens assemblés, ayant été attaquées par des protestations judiciaires signifiées de la part des officiers municipaux, nous avons reconnu le danger qu'il y avait de continuer des fonctions aussi pénibles et aussi délicates. » Dans cette crise nous avons cru ne pouvoir prendre d'autre parti que de nous démettre de nos fonctions ; c'est ce que nous fîmes dans une sasemblée nombreuse tenue samedi dernier et dont nous avons l'honneur de vous envoyer une
extrait. La circonstance de cette démission, et les mécontentements que la majorité des citoyens avaient des officiers municipaux étaient tels que la même assemblée se porte sur-lechamp à l'hôtel de ville, où au même instant les officiers municipaux sont cassés, et il est établi un comité permanent de vingt-six personnes pour l'exercice de la police, l'approvisionnement des marchés et l'administration des revenus patrimoniaux ; le tout jusqu'à ce que l'Assemblée nationale ait organisé les municipalités.
» Une circonstance, Monseigneur, que nous espérons que Votre Excellence ne verra pas d'un œil indifférent, c'est que l'assemblée nous a nommés tous les quatre pour être membres du comité, ainsi que vous verrez par l'état ci-joint.
y> 11 a fallu, Monseigneur, des circonstances de ce genre pour nous faire abdiquer, avant le temps, des fonctions que nous tenions infiniment à honneur, et que nous eussions exercées avec la même satisfaction que par le passé jusqu'au moment où le nouvel ordre de choses devait les faire cesser. En tout cas. Monseigneur, si les rapports qui nous liaient à Votre Excellence et qui nous étaient si chers sont au moment de se dissoudre, nous vous supplions de continuer à nous honorer de votre bienveillance ; et nous nous efforcerons de la mériter par tous les sentiments du dévouement et du profond respect avec lesquels nous
nous ferons toujours gloire d'être, Monseigneur, vos très humbles, etc., etc.
La Bussière,
DE La VaU, juge; UUPIN, lieutenant particulier; Née de ChARMOY, procureur fiscal; BarDET, lieutenant assesseur.
» P. -S. — Depuis notre lettre écrite, IMonseigneur, les circonstances ont changé; le comité à l'hôtel de ville n'est point entré en fonctions, et nous avons cru convenable de continuer nos fonctions, nous sommes dans une anarchie effrayante. »
Il faut remarquer en passant, que le nom qui figure en tête des lettres écrites par les officiers de la châtellenie de Clamecy est toujours celui de La Bussière, il n'est jamais accompagné d'un qualificatif, comme le sont ceux qui le suivent ; nous ne pouvons donc savoir quelles étaient ses fonctions, mais nous aurons à nous en occuper dans la suite.
31. de Nivernais aux officiers de lachâlellenie de Clamecy. « Paris, le 30 août 1789.
» Messieurs, j'ai reçu votre lettre du 24 de ce mois et les pièces qui étaient jointes. Je suis très
reconnaissant de toutes les peines que vous avez prises pour le maintien de la police et l'approvisionnement de la ville dans des temps aussi critiques. Il eût été à désirer qu'on vous eût laissé continuer paisiblement. MM. les officiers municipaux sont la victime de la prétention qu'ils ont élevée, puisque l'effet qui en est résulté a été de les dépouiller ainsi que vous des fonctions de l'administration publique; quoique vous so^ez toujours en plein exercice, puisque le décret de l'Assemblée qui supprime les justices seigneuriales ordonne néanmoins que les juges continuent leurs fonctions jusqu'à ce qu'il ait été pourvu à leur remplacement. Vous aviez très sagement fait de céder, et si le comité permanent se fût organisé complètement quoique illégalement, je vous exhorterais à laisser faire plutôt que d'augmenter le trouble par une résistance bien fondée. Le repos public est préférable à tout, et je vois avec satisfaction que vous avez pensé comme moi à cet égard ; mais, puisqu'il n'y a rien de déterminé et que l'anarchie règne dans toute la ville, je dois vous encourager à continuer vos travaux, quoique pénibles et désagréables dans de pareilles circonstances. Le bien public sera le véhicule et votre récompense. Je n'oublierai jamais, messieurs, les services que vous m'avez rendus dans les places que vous occupez avec autant d'intelligence que d'honnêteté. Si la
loi détruit les rapports étroits qui existent entre nous, elle ne diminuera certainement pas mon affection, dont j'aimerai toujours à vous donner des preuves, ainsi que des sentiments avec lesquels je suis, messieurs, etc. »
L'anarchie et le désordre continuèrent à régner à Clamecy avec une telle violence que les officiers du bailliage écrivirent au duc pour le supplier de faire venir à Clamecy un détachement de cavalerie de la garnison de Nevers ; le duc en fit aussitôt la demande, et trente hommes du régiment Royal-Piémont arrivèrent dans les premiers jours de décembre. II était temps, car de nouveaux troubles éclatèrent au sujet de la division des provinces en départements. Le duc, dans l'assemblée provinciale du Nivernais où cette question s'était agitée en 1787, avait émis l'opinion qu'il serait avantageux à la province de n'être pas divisée en plusieurs régimes, et tous les esprits sérieux et sensés partageaient cette opinion. Clamecy fut appelée à voter sur cet objet, et les officiers de la châtellenie encore en fonctions firent tout ce qu'il était possible pour obtenir la réunion de Clamecy, des villes et paroisses qui composaient son élection au département de Nevers, tandis que l'opposition, en tête de laquelle étaient les flotteurs, voulait la réunion au département d'Auxerre. Un premier
scrutin avait donné la majorité à ces derniers. Voici le récit d'une seconde réunion préparatoire envoyée au duc lui-même par ses officiers :
a U décembre 1789.
» M. Dupin ouvre l'assemblée, fait lecture luimême de notre mémoire... Mais bientôt, nous apercevons sans peine qu'une cabale, composée de tout le peuple, avait à sa tête un faiseur de flottage, homme turbulent, et qui, à raison de son état, le pouvait remuer et le faire mouvoir à son gré. En effet, la lecture était à peine finie que cinquante à soixante flotteurs élèvent la voix en criant de toutes parts : Avxerre! Aitxeire! tandis que les citoyens honnêtes et instruits examinent, pèsent, discutent et forment leur avis pour Nevers. En vain, M. de La Vau prend la parole et harangue le peuple. Le chef de la cabale avait donné le mot ou, pour mieux dire, ses ordres, et la pluralité est décidée pour Auxerre...
»... Voilà, Monseigneur, comment les choses se sont passées, et Votre Excellence conçoit combien il faut être animé du zèle de la chose publique pour supporter des scènes de ce genre, des scènes où des citoyens honnêtes et pensants se trouvent avoir à lutter d'opinion contre une multitude grossière, ignorante, séduite et trompée et qui, ne connaissant en ce moment que la force, croit
devoir l'emporter par le nombre, être même en droit d'attenter aux jours ou, tout au moins, d'en menacer ceux qui ne disent point comme elle... » ... Il est bon de remarquer, Monseigneur, dans quelle circonstance notre assemblée a été tenue. C'est au milieu du trouble et de l'anarchie qui régnent dans cette ville où les officiers municipaux, en guerre pour ainsi dire avec les membres du comité permanent, en butte au peuple, n'osent plus paraître dans les assemblées et essuient des insurrections journalières. Nous venons encore d'en être les témoins ces jours derniers, où des gens turbulents ont fait ôter le drapeau rouge qui avait été arboré, y ont substitué le drapeau blanc qu'ils se sont fait remettre par le commandement de notre milice nationale, ont empêché par violence le casernement des trente hommes Royal-Piémont qui sont arrivés la semaine dernière. Le bien, vous le savez mieux que nous. Monseigneur, ne peut s'opérer qu'au sein de la tranquillité et de la paix, et, comme elles sont bannies d'ici, la voix de la raison ne pouvait plus se faire entendre sur l'objet de notre réunion à l'un ou à l'autre des départements. » (Suivent les signatures.)
Le duc répond :
« Je savais bien, messieurs, fju'une partie de vos
habitants s'opposaient à la réunion de Clamecy au département du Nivernais. Un de vos députés de Nevers m'en avait informé et m'avait assuré que le comité paraissait peu disposé à adopter cette opposition. La séparation des départements se fera d'après des convenances générales et non d'après les intérêts particuliers, sans quoi on ne serait d'accord sur rien. Les uns voudraient être de Nevers, les autres d'Orléans, les autres d'Auxerre. Il serait impossible de contenter tout le monde. » J'ai toujours pensé qu'il était avantageux à la province de Nivernais de n'être pas divisée en plusieurs régimes; j'ai manifesté cette opinion lorsqu'il a été question de la formation des assemblées provinciales. Maintenant que l'Assemblée nationale a supprimé les intendants et les subdélégués et qu'on ne gouvernera plus par généralité mais par départements et par districts, il serait très intéressant pour la province que le Nivernais formât un département de toutes ces parties réunies. »
Peu de jours après, la chose était arrangée, et le duc écrivait à M. de La Vau : « Eh bien ! monsieur, nous voilà enfin du département du Nivernais, malgré toutes les oppositions et tous les obstacles que nous avons rencontrés. Ce point a été jugé lundi dernier... Je vois avec plaisir s'effectuer mes anciens projets de réunion du Nivernais en un seul régime. »
Nous allons voir maintenant un exemple qui peint bien la faiblesse du malheureux gouvernement de Louis XVI. L'arrivée des trente cavaliers de Royal-Piémont, malgré les difficultés suscitées par la petite émeute des flotteurs contre leur installation, avait promptement rétabli le calme dans la ville et les brouillons se virent réduits au silence. Gela ne faisait pas leur affaire; un nouveau corps municipal, nommé d'après le décret de l'Assemblée nationale et choisi dans le parti le plus avancé de l'opposition, écrivit à la fois au duc et à M. de La Tour du Pin pour demander le renvoi à Nevers des trente cavaliers qui, disaient-ils, loin de ramener le calme, fomentaient des troubles et risquaient même d'être fort malmenés. Là-dessus, M. de La Tour du Pin écrit aussitôt au duc qu'il va proposer à Sa Majesté de retirer ce détachement de Glamecy afin de ne pas le compromettre.
Le duc répond immédiatement :
« Le 26 février 1790.
» J'apprends dans ce moment, monsieur le comte, une nouvelle qui m'inquiète. On me fait craindre que vous n'ayez intention de retirer de Glamecy ce petit détachement de dragons si nécessaire pour y prévenir de fâcheux désordres et que vous avez bien voulu y mettre et y laisser
après avoir entendu et approuvé mes représentations à ce sujet. Je ne puis me dispenser d'avoir l'honneur de vous les renouveler, connaissant l'importance du maintien de la tranquillité dans cette ville, non seulement par rapport à ellemême, non seulement par rapport au Nivernais dont elle est le grand entrepôt de commerce, mais encore par rapport à Paris qui en tire chaque année la moitié de sa fourniture en bois de chauffage.
» Ces raisons, qui me paraissent puissantes, m'obligent à insister auprès de vous, monsieur le comte, et à vous supplier de nouveau de vouloir bien laisser à Clamecy le détachement de Royal-Piémont qu'il serait si dangereux .et si préjudiciable d'en retirer.
» Recevez, etc. »
Sur les instances du duc on maintint le détachement à Clamecy. Quinze jours après, M. de La Tour du Pin, ébranlé par une seconde lettre de la nouvelle municipalité qui ne cherchait qu'à fomenter de l'agitation, proposa de nouveau de retirer les trente cavaliers ; mais il n'osa pas toutefois le faire sans l'avis du duc de Nivernais, et pour lui en laisser la responsabilité, il répond à la municipalité que cela dépend du duc, simple moyen de se mettre à l'abri des conséquences d'une décision quelle qu'elle
fût. Aussitôt, la nouvelle municipalité écrit à M. de Nivernais pour presser le renvoi des trente dragons, prétendant que la dépense de leur consommation est considérable. Malgré l'impatience que lui causent ces perpétuelles tergiversations, le duc de Nivernais leur fait une réponse fort calme. :
« Paris, ce 3 mars 1790.
» J'ai reçu, messieurs, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26 du mois dernier au sujet du détachement de troupes qui est à Glamecy et dont la présence vous paraît onéreuse pour la ville. J'avoue, messieurs, que j'ai peine à comprendre les motifs qui vous déterminent à solliciter la retraite de cette petite troupe : celui de la consommation est bien léger. Trente hommes de plus sur une population de quatre à cinq mille âmes sont à peine sensibles, et ces trente hommes peuvent prévenir bien des désordres qui sont toujours à craindre dans un moment où les insurrections ne sont pas rares. La destination des troupes dans l'intérieur du royaume est de maintenir l'ordre et de procurer la sûreté des personnes et des propriétés, selon le vœu des municipalités qui, presque toutes, en ont demandé et ont regardé comme un bienfait d'en obtenir. La ville de Glamecy qui, pour le
flottage des bois, rassemble une grande quantité d'ouvriers, est plus exposée qu'aucune autre à des fermentations passagères, parce que l'existence de ces ouvriers dépend de leurs travaux journaliers que mille circonstances imprévues peuvent déranger. 11 serait fâcheux que la ville fût la victime d'un excès de confiance dont vous seriez les premiers punis. Et d'ailleurs, la ville de Paris, qui tire en grande partie sa fourniture du bois de cliauffage par Clamecy, est intéressée à ce que le désordre ne s'y introduise pas. C'est même ce qui a déterminé à y placer un détachement. Au surplus, messieurs, je ne vous propose que des réflexions. Le détachement qui est à Clamecy n'est point à mes ordres : adressez-vous au ministre. S'il adopte vos raisons, je ne m'opposerai point à ce qu'il renvoie à Nevers le détachement qu'il en a tiré pour assurer la tranquillité de Clamecy et de son commerce. Mais je vous invite à bien peser une démarche dont les suites pourraient être fâcheuses et, dans ce cas, vous seraient imputées avec cjuelque raison, puisque l'Assemblée nationale, par son dernier décret, a rendu les municipalités responsables des désordres résultant des insurrections. »
Tous ces sages conseils furent inutiles et le duc, sachant bien qu'il ne pouvait aucunement
compter sur la fermeté de M. de La Tour du Pin, qui, en toute circonstance, montrait un caractère d'une faiblesse inconcevable, dut se résigner à voir Clamecy livré à tous les hasards et à tous les dangers d'une anarchie que trente hommes pouvaient empêcher : c'est, en deux mots, toute l'histoire de la Révolution à cette époque.
On a pu remarquer dès longtemps un grand refroidissement dans les relations du duc et de son ami, le marquis de Mirabeau; voici dans quels termes il décrit leurs rapports à l'époque où nous sommes en écrivant à son frère le bailli.
« Gomme je ne vais plus le soir, depuis longtemps, dès l'année précédente ayant usé de mon privilège pour entrer chez le duc le matin et suivant de trop près celui qui m'annonçait, je le vis deux fois jeter les bras en désespéré à cette importunité et puis venir à moi avec son air riant de cour. Aussi, dès l'année passée, je m'en tins à me faire écrire, et comme cela ne se rend pas, ma foi j'ai renoncé à tous ces seigneurs postiches qui neson^ bons à rien ainsi, au contraire... »
Voilà la reconnaissance dont le marquis paie celui qui l'a obligé pendant trente ans ! Il n'y a rien à ajouter au tableau qui du reste est parlant I Nous n'aurons plus à nous en occuper maintenant, car il mourut en 1789.
L'ingratitude du marquis et son appréciation « du seigneur postiche qui n'est bon à rien »
forment un contraste achevé avec les détails qui surabondent dans toute la vie du duc et font foi de son excessive obligeance envers ses amis, nous dirons presque envers ses clients.
Pendant son passage au ministère, il avait été accablé de demandes de tout genre. Il faut avoir feuilleté les liasses de lettres qui existent encore dans les archives de sa famille pour en avoir une faible idée. La plupart du temps, ne pouvant pas accorder les pensions, places ou subventions qu'on réclamait de tous les côlés, il adoucissait son refus en l'accompagnant d'une somme prise dans sa poche. Puis venait le chapitre des prêts, des avances à courte échéance qu'on promettait sur l'honneur de rembourser; nous allons citer 'trois ou quatre de ces lettres. Ce petit côté de l'existence d'un grand seigneur occupait cependant une certaine place, comme on va en juger et prouve que ce n'était pas une sinécure.
Voici d'abord M. de Kéralio, son ancien secrétaire intime pendant l'ambassade en Prusse, le même qui avait également accompagné le comte de Gisors, lors de ses voyages du Nord.
M. de Nivernais, qui aimait beaucoup Kéralio, lui avait fait obtenir la place de gouverneur de l'Infant de Parme, petit-fils de Louis XV; puis, une fois l'éducation du jeune prince terminée, Kéralio revint à Paris où il passait la moitié de sa vie chez le duc; il avait perdu sa femme
et il ne lui restait qu'une fille K Sa maison ne pouvait être lourde, et avec les larges émoluments des places qu'il avait occupées il aurait dû se trouver à l'aise ; ce n'était pas le cas, et on le vo3"ait toujours pressé d'argent; le duc en savait quelque chose et connaissait bien le tour des petits billets qui arrivaient au moins chaque année. Au commencement de janvier il en reçut un, demandant pour quinze jours seulement un prêt de dix-neuf mille livres; la somme était un peu forte, mais comme il s'agissait de quinze jours le duc y consentit.
Kéralio écrit avec effusion :
« 30 janvier 1789.
» Monsieur le duc,
» Très certain de vous remettre avant le \o février la somme de dix-neuf mille francs que vous voulez bien me prêter, j'accepte le service que vous voulez bien me rendre et j'irai la prendre chez vous lundi matin. 11 me serait difficile de vous exprimer toute ma reconnaissance ; elle est aussi grande que le service important que vous avez la bonté de me rendre. »
1 . Madame Robert, femme de lettres, qui était devenue depuis son mariage assez révolutionnaire pour finir par se brouiller avec son père, qui détestait les excéi de la Révolution. Son mari fut député à la Convention ; ils n'étaient point dans la misère.
Le duc répond :
« Vendredi soir, 30 janvier 1789.
» C'est un petit, et très petit service, mon cher confrère ^ qu'un service dont la durée se borne à quinze jours ; je suis pourtant charmé d'avoir trouvé le moyen de vous le rendre, et je vous supplie de croire que je suis affligé de ne pouvoir lui donner une plus grande latitude.
» Adressez-vous chez moi à maître Humberl, et, au reste, croyez que le secret sera bien gardé. »
Nous continuons à citer au hasard; voici un grand seigneur :
« Paris, ce 21 février 1789.
» M. le comte de Colonna et de Cimarca a l'honneur de souhaiter le bonjour à monseigneur le duc de Nivernais et le prie de vouloir bien lui prêter trois louis jusqu'à lundi... Je vous prierai de les remettre à Picart, le porteur du présent billet, mon domestique.
» J'ai l'honneur, etc.
1. M. de Kéralio élait membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres.
C'est au tour d'uu homme de lettres maintenant; il est aussi prétentieux qu'exigeant :
M. d'Arnaud au duc de Nivernais.
et 7 mars 1789.
» Monsieur le duc,
» J'écris à Mécène et à Horace tout ensemble. Je n'ai donc point à rougir d'exposer ma situation à l'un et à l'autre : l'homme de lettres ne saurait être insensible, et le protecteur des lettres, j'ose m'en flatter, daignera venir à mon secours.
» Vous devez, monsieur le duc, vous douter de ma position : je suis l'homme du monde le plus à plaindre. »
Suit ici une longue énumération de ses infortunes, puis il ajoute :
« Je m'étais abandonné à la douce espérance que la recommandation de monseigneur le prince Henri serait de quelque poids auprès de vous; on a donné des pensions aux gens de lettres. M. le contrôleur général même m'avait promis que je serais inscrit au nombre de ces élus de la littérature ; on n'a rien fait pour moi. Cependant, monsieur le duc, je sais que vous avez eu une
très grande influence dans la dispensation de ces grâces et vous m'avez oublié. Je me suis présenté plusieurs fois à votre porte, mais sans pouvoir pénétrer jusqu'à vous : mes larmes et mes plaintes se sont donc perdues dans le désert!... »
Là-dessus, il demande une pension, une place, et enfin une avance d'argent qu'il affirme rembourser, et termine fièrement ainsi :
« En un mot, monsieur le duc, je connais l'honneur, je suis gentilhomme et homme de lettres, voilà un double motif pour me pénétrer de l'importance d'un engagement qui vous concernerait... »
Le duc, qui connaît de longue date la valeur de ce genre de promesse, lui répond :
a Versailles, 10 mars 1789.
» Je voudrais de tout mon cœur, monsieur, pouvoir faire tout ce que vous me demandez, car, en vérité, je suis fort touché de votre situation. Mais la mienne ne me permet de faire pour vous secourir qu'une partie de ce qu'il vous faudrait. Ayez la bonté d'envoyer chez moi, à Paris, et d'y demander maître Humbert.Il vous donnera quatre cents livres que je vous prie d'accepter avec le regret de ne pouvoir vous offrir davantage. »
LE DUC IJE MVERXAIS. 343
On voil, par ce choix, infiniment petit, de lettres de demande, à quelle somme il faut évaluer, par an, l'argent dépensé à cette sorte de bonnes œuvres; c'est vraiment un chiffre effrayant et qui n'est pas souvent diminué par les remboursements comme nous allons bientôt nous en assurer *.
Le décret sur les justices seigneuriales fut accompagné d'une foule d'autres dont la brusque exécution devait amener la perturbation la plus complète dans les fortunes de la noblesse. On avait supprimé d'un trait de plume tous les droits féodaux qui constituaient, en somme, le principal rapport des terres seigneuriales; on promettait, il est vrai, à ce moment-là, une indemnité qui ne fut jamais payée.
Parmi les droits supprimés figurait celui do péage, qui était une source considérable de revenu en Nivernais. Aussitôt le décret rendu, tous les péagers refusèrent de payer, et le duc vit sa fortune diminuée tout à coup de plus d'un tiers; quant à l'indemnité, il n'en était point question. Cette situation critique était encore aggravée par la suppression d'autres droits, par la création des assignats, la disette effroyable qui éclata sur tous les points de la France et, pour le duc en parti-
1. Il y a plus de deux cents lettres de ce genre dans les archives d'Havrincourt, et seulement à cette époque.
culier, par le nombre considérable de pensions viagères qu'il avait à payer au nom de son père et au nom de madame de Gisors. Sa gêne devint telle que, pour faire face aux premières difficultés, il dut engager une partie de sa vaisselle d'argent, et plus tard même, en vendre la majeure partie. Dans ce cruel embarras, Nivernais songea cependant à réclamer quelques-unes des sommes qui lui étaient dues et qu'on devait lui rembourser si promptement. Or, la première lettre de ce genre qui nous tombe sous la main est précisément adressée à madame de la Tour du Pin, femme du comte de la Tour du Pin, ministre de la guerre' :
Le duc de Nivernais à madame de la Tour du Pin. a 4 septembre 1789.
» Je vais peut-être vous importuner, madame, et c'est avec regret, mais j'y suis forcé par l'embarras extrême dans lequel je me trouve. Il est tel que je fais peser actuellement ma vaisselle dans le dessein de la vendre pour pouvoir satisfaire à mes engagements. Ainsi, madame, je suis
1. Celui dont il est question dans le chapitre précédent. Le malheureux comte de la Tour du Pin paya cher sa faiblesse, il fut guillotiné en 1794.
contraint de vous demander avec instances le remboursement des cent pistoles que j'ai eu rhonneur de vous prêter, ce dont, selon vos désirs, j'ay gardé jusqu'à présent le plus profond secret. Croyez, madame, qu'il faut des circonstances très pressantes pour, etc., etc. »
Madame de la Tour du Pin répond qu'elle est au désespoir, mais qu'elle ne peut rendre les cent pistoles.
Vient maintenant le bon Kéralio et ses dixneuf mille livres, remboursables, on s'en souvient, au bout de quinze jours. Nous sommes maintenant au dimanche 4 mars 1790, c'està-dire (/tuVize ??îOiis après, et les dix-neuf mille livres n'ont jamais reparu.
Le duc lui écrit :
» 4 mars 1790.
» Je me persuade, monsieur, que vous ignorez la situation où je me trouve par la perte de mon patrimoine, et je crois devoir vous en informer. Mon embarras est extrême et je me vois obligé avec douleur d'avoir regret au petit service que j'ai eu, il y a plus d'un an, le plaisir de vous rendre en vous prêtant dix-neuf mille livres que vous promîtes de me rembourser au bout de quinze jours, et que j'empruntai dans cette espé-
rance qui me parut une certitude. Vous me demandâtes le secret et je l'ai gardé religieusement. J'espère, monsieur, qu'à votre tour vous voudrez bien ne plus tarder à remplir votre engagement. Il me serait plus doux de pouvoir attendre votre commodité, mais, malheureusement, ma situation ne me le permet pas. Tout mon bien consistant en bois qu'on me dispute et en droits seigneuriaux que je perds... »
M. de Kéralio au duc de Nivernais.
« 16 mars 1790.
» Monsieur le duc, » Je suis aussi peiné que vous pouvez l'être vous-même des pertes que vous éprouvez et du retard que j'ai été forcé de mettre à l'acquit de ma dette envers vous... Si vous aviez pu être instruit... vous auriez sûrement consenti au délai que j'ai pris. Vous n'auriez pas voulu être payé et me voir traîné en prison, moi et ma fille.. Un libraire qui était convenu d'un prix pour une partie du fonds, n'a plus voulu en donner que les deux tiers. Nous étions prêts ù faire marché pour une édition des œuvres de Bayle;... la Révolution est arrivée et tout commerce de librairie a cessé... »
Neuf mois s'écoulent encore, et le duc écrit, le 29 janvier 1791 :
« Vous ne devez pas me trouver un créancier bien fatigant, monsieur, mais je vous prie de trouver bon que je vous importune aujourd'hui pour vous rappeler vos engagements et vous prie d'avoir égard, en les remplissant, à la situation où je me trouve. »
M. de Kéralio répond simplement le lendemain qu'il est dans l'impossibilité de rembourser.
Ces lettres sont le modèle de toutes les réponses que reçut le duc à ses réclamations visà-vis de ses nombreux débiteurs; pas un ne fit honneur à ses engagements. Quand nous disons pas un, nous nous trompons. Parmi eux figurait une dame Rochette, ancienne femme de chambre de la duchesse de Nivernais. Cette femme avait emprunté au duc la somme de deux mille quatre cents livres; en juillet 1791, elle perdit son mari et, toute honteuse de n'avoir encore pu acquitter sa dette, elle écrivit au duc pour lui annoncer la perte qu'elle venait de (aire, en ajoutant que, quoique pauvre, aussitôt ses affaires réglées, elle viendrait acquitter sa dette. Le duc lui répondit le joli billet suivant :
« Dieu me préserve, ma chère enfant, d'aggraver votre malheur, auquel je suis très sensible.
Je voudrais même pouvoir vous donner et je suis bien loin d'exiger de vous ce que je vous ai prêté; soyez bien tranquille à cet égard. Je viens de brûler votre reconnaissance, et j'ai un vrai plaisir à vous rendre encore ce service-là.
» Vous connaissez mon ancienne amitié pour vous ; elle sera toujours la même et je souhaite de tout mon cœur que votre situation s'améliore.
» Le duc DE Nivernais. »
La l'uine. — Les impôts. — Les preuves de civisme. — La société pendant la Révolution. — Le duc refuse d'émigrer. — Première dénonciation. — Visite domiciliaire, examen de ses papiers; il reste un seul jour aux arrêts chez lui et, le soir, est remis en liberté. — L'Académie pendant la Terreur. — Correspondance du duc de Brissac avec madame Du Barry; il est massacré à Versailles. — Arrestation de l'abbé Barthélémy. — La duchesse de Choiseul.
Nous venons de voir dans le chapitre précédent le pressant besoin d'argent dans lequel se trouvait le duc par l'abrogation de ses droits seigneuriaux. Non seulement il ne percevait plus aucun péage ni redevances, mais il restait obligé à l'entretien des routes, ponts et chemins de halage, etc., comme au temps où on lui payait les droits qui lui étaient dus; il lui restait donc toutes les charges sans nul profit. L'Assemblée
nationale avait bien voté en 1789 une indemnité payable par l'État aux seigneurs dépossédés, mais on avait autre chose à faire qu'à la payer au milieu de l'effroyable désordre des finances. C'est également en décembre 1789 que l'Assemblée créa les assignats, pour la valeur desquels il fallait cependant (juelque garantie; les biens séquestrés des émigrés furent employés précisément à cela.
Il faut y ajouter les sommes considérables exigées de tous les personnages en vue restés à Paris et dont on ne pouvait séquestrer les biens sous prétexte d'émigration ; on appelait cela des preuves de civisme ; le duc de Nivernais était désigné d'avance pour ces contributions forcées; en voici la liste écrite de sa main :