‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 56 sur 62 · M. LE CHEVALIER D'ÉON A J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

M. LE CHEVALIER D'ÉON A J.-J. ROUSSEAU

Ce 20 féyr. 1766.

MoNSiEun,

Ce n'est que depuis peu que j'ai appris dans ma retraite votre arrivée dans cette île. Si je l'eusse su plustôt, je vous aurais déjà félicité, et si j'eusse eu l'honneur de vous connaître personnellement, il y a longtems que je vous aurais écris pour vous déterminer à venir plus promptement dans cet asile de la liberté.

La connoissance que j'ai de vôtre caractère et de vos vertus par vos ouvrages, celle que j'ai de Paris et de Londres, me font croire que vous serez presque aussitôt dégoûté de Londres que de Paris, que vous viveriez beaucoup plus libre, plus tranquille et à meilleur marché, dans quelque retraite un peu éloignée de la Capitale. Vous pourriez vous retirer dans la province de Galles, qui est la Suisse de l'Angleterre ; je pourrois vous y procurer quelques bons amis, et vous y aller voir. Si vous aimez la chasse et la pêche, vous pourriez vivre là sans le secours de personne avec la même liberté et innocence que nos premiers pères.

Permettez ces réflexions à l'intérêt tout particulier que je prends à votre sort, qui me touche aussi sensiblement que le mien propre. Nos malheurs ont pi^esque une origine commune, quoique des causes et des effets diflérens. On dit que vous aimez trop la liberté et la vérité ; on m'accable du même reproche, et on ajoute que nous pourrions nous rendre plus heureux à peu de frais, vous en humiliant moins les docteurs, et moi en disputant moins avec les Ministres. Je conviens que vous les avez terriblement liumiliés aux yeux de la philosophie; mais je ne puis convenir que je dispute avec les Ministres ; je reconnois leur autorité, mais cela ne m'ôtc pas, je crois, le droit de me défendre contre la barbarie d'un Ambassadeur novice qui viole la loi positive et naturelle, le droit des gens, et son caractère public, qui à mon égard a rompu et déchiré indignement toutes les parties de notre contrat social. Pour vous en convaincre je vous envoie ce qui a été publié sur mon affaire; je vous l'envoie non par la fureur d'étourdir tout le monde et de le rendre juge des injustices atroces qiie j'ai éprouvées, mais parce qu'il est naturel à un affligé de chercher un autre affligé. C'est adoucir mes maux que de les mettre sous les yeux d'un homme tel que vous. Il n'y a que les sages et un certain public éclairé qui puissent juger dans le silence, les crimes de certains grands qui se croient au-dessus de toutes loix. J'ai lu vos lettres écrites de la Montagne et toutes les excellentes répliques à vos adversaires ; permettez-moi donc de vous faire lire aussi mes défenses. Je serois humilié si après avoir défendu autant qu'il a été en mon pouvoir les droits de l'honneur et de l'humanité, il me restoit des torts dans l'esprit d'un homme aussi vertueux, aussi éclairé, que j'aime et respecte autant que vous. Je n'ai pas lieu d'aprehender un tel jugement de vôtre part ; puisque c'est principalement dans vos ouvrages que j'ai appris que la conservation de soi-même étoit une loi fondamentale de la nature et arrêtoit l'obligation de toutes autres loix, lorsqu'elles lui étaient opposées, que cette loi naturelle est indépendante de toutes les conventions

humaines; ainsi quelques soient les dignités et le caractère de mon ennemi il n'a jamais pu acquérir nul droit sur ma vie ; pas plus que j'avais sur la sienne et celle de mon prochain.

On pourrait à plusieurs égards faire un parallèle de la bizarrerie de votre sort et du mien ; vous Républicain et Protestant, pour avoir fait imprimer É7mle dans une République ; vous avez été décrété de prise de corps sans avoir été sommé de comparaître, moi Ministre françois, pour avoir fait imprimer une défense contre un autre Ministre français qui m'attaquoit, j'ai été condamné dans une République sans avoir été entendu. Si je n'ai pas comparu au Banc du Roi, ce n'est certainement pas par aucun mépris pour les loix anglaises, qui en général sont beaucoup plus justes que partout ailleurs. C'est que je savais que par une complaisance politique on vouloit me condamner et non me juger. C'est qu'on m'a refusé le tems nécessaire pour me défendre et avoir mes témoins. Quand je les ai eu pour le terme suivant, on a voulu m'enlever de force pour me transporter en France, et pour m'cmpêcher de comparoitre devant aucun tribunal. La Prudence m'a obligé alors à la retraite et pendant ce tems on a condamné mon livre comme un Libel pour n'avoir pas comparu. D'un côté on condamne ma défense et de l'autre on suspend la justice des Grands jurés d'Angleterre, qui ont trouvé mon ennemi atteint et convaincu des crimes de poison et d'assassinat contre ma personne. Ne pouvant défendre la cause par la vérité, il a cherché à se soustraire à la sévérité des loix et à éblouir par l'autorité en demandant avec la dernière instance un Noli Prolequi. Cette demande seule n'est elle pas l'évidence la plus complette du crime, malgré l'équité et la liberté anglaises, je ne puis obtenir justice entière, parce que mon empoisonneur et mon assassin est constitué en puissance. Ses crimes seront au moins rangé dans l'histoire, au nombres des grands crimes impunis. Hélas! mon cher Rousseau, mon ancien confrère dans la Politique, mon maître dans la Uttéralure, compagnon de

mon infortune, vous qui ainsi que moi avez éprouvé le caprice et l'injustice de plusieurs de mes compatriotes ; c'est à vous que je puis dire avec vérité que je n'aurois jamais osé à l'exemple de mes parens à servir le Roi et ma patrie avec autant de zèle et d'amour que je l'ai fait, si j'eusse pîi croire que la calomnie, le poison et le poignard dussent être à la fin toute la récompense de mes services et de mes blessures. Ne dites pas après cela que vous êtes le seul homme vériblement malheureux, que les bizarreries de votre destinée ne sont qu'à vous. Je conviens qu'il y en a de bien extraordinaires dans le cours de vôtre vie, mais convenez aussi que l'Étoile de ma naissance n'a pas été heureuse, cependant je suis né coiffé, et j'ai fait mentir le proverbe, rien de tout cela ne doit nous attrister à un certain point, nôtre conscience ne vous reproche rien, et nous connoissons par notre propre expérience la malice des hommes. Quoiqu'il en soit je ne me plains point des maux qu'on m'a fait, la Providence (grâce à la liberté anglaise et à ma vigilance) n'a pas permis que l'innocent tomba sous les coups ^e son persécuteur. Le ciel m'a donné la vertu, l'homme injuste ne peut me nuire, j'ai fait rougir la calomnie, j'ai fermé la bouche du méchant et celle de l'imposteur qui étaient déchaînés contre moi, mes ennemis sont déjà revêtus d'ignominie, et la honte couvre comme un manteau, dans mon oppression mon cœur est en paix, dans ma disette je suis dans l'abondance. Il y a encore ici des Anglais amateurs de la justice, zélés défenseurs de la liberté; des Anglais illustres et généreux qui veillent à ma conservation, et je ne doute pas que plusieurs d'entr'eux touchés de vos verlus et de vos rares talents, ne vous vengent de vos malheurs et de vos ennemis.

Je finirai. Monsieur, par vous avouer avec cette bonne foi dont j'ai taché de faire profession toute ma vie, que je me suis toujours senti naturellement porté à soutenir les démonstrations de vos systèmes ; excepté certains points sur la religion qu'il ne m'est pas permis d'adopter parce que je soumets (seulement dans un certain petit nombre de loix

extraordinaires) ma raison à la Foi. Je ne conçois pas plus que vous les mystères que vous examinez ; je ne cherche point à les approfondir pour mon bonheur dans ce monde et dans l'autre. Si on me demandoit cent mille écus pour me faire concevoir et croire un mystère, je ne pourrois ni croire ni payer, mais d'un côté on ne me demande rien, et de l'autre on me promet beaucoup ; il est donc plus avantageux de croire aux paroles de Jésus-Christ qui ne peut nous tromper, d'avoir confiance dans les promesses qui portent dans tous les cœurs des hommes heureux ou malheureux cette douce consolation et l'espérance flatteuse d'un avenir heureux et durable. A tout ce que je ne puis comprendre dans les saintes écritures, dont personne jusqu'à présent n'a mieux dépeint que vous la majesté et l'authenticité, je m'écrie avec saint Augustin de Altitudo ! Je ne suis cependant pas du nombre de ces catholiques outrés, qui croient tout, parce qu'ils ne comprennent rien, je ne brûle personne ni sur la teri'e, ni dans le Ciel. Plut à Dieu, mon cher Rousseau, que mes actions répondissent à la pureté de ma foi, et plut à Dieu que votre foi fut aussi simple et aussi pure que vos actions; la Religion chiélienne auroit besoin d'un homme tel que vous, qui eut la droiture de vos mœurs, le désintéressement de vôtre conduite, la force de vôtre logique, le foudre de vôtre éloquence, joint à la sublimité de vôtre génie, bientôt vous fortifieriez l'esprit des faibles, vous terrasseriez les ruisonnemens des forts, vous dissiperiez et balayeriez cette iburmilliere de petits auteurs qui sont cent fois plus incrédules que vous, sans pouvoir développer le moindre de vos raisonnements.

J'ai l'honneur d'être avec toute l'estime et l'attachement qu'inspirent vos vertus, vos malheurs.

Monsieur, etc.

P. -S. — Lorsque vous verrez M. Hume notre ami commun, je vous prie de lui faire mille complimens de ma part et mille félicitations sur le bonheur ({u'il a eu de

mz APPENDICES.

tomber avec un seigneur du caractère de Mylord Hertfort. Si j'eusse rencontré un tel Ambassadeur je n'aurais jamais passé pendant quelques mois pour fou dans le monde, et je n'aurois jamais eu le malheur de faire des livres.

En attendant que je puisse avoir la satisfaction de vous voir et de recouvrir ma liberté vous pourriez m'écrire sous le couvert de M. Henry Dadwel Esq^ in Golden Square, ami de M. Hume et le mien, ou de M. Humphry Cotes Esq"" in St Martin lane, ou de mon fondé de Procuration M. Devignolo The Sixthdow in Warewick Street Golden Square London.

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