CONCLUSION
En conclusion de ce livre où nous avons montré la lente ascension, au cours d'un siècle, d'une famille vers la fortune, puis son retour à la médiocrité originelle par suite de ses imprudences et sous le poids des événements, il convient d'examiner les résultats de son action. Indubitablement ces résultats furent féconds. Dans les domaines maritime, commercial, économique, nos marchands et financiers, par leurs initiatives hardies, étendirent la puissance de la France et propagèrent son prestige. Ils n'hésitèrent jamais, en effet, à engager leurs fonds dans les entreprises d'outremer, entreprises pleines de risques sur les terres d'Amérique et de l'Inde où, grâce à eux, notre fUtte lutta d'influence contre les flottes d'Angleterre et de Hollande. Ils fondèrent des banques qui subventionnèrent le négoce local comme le négoce international et qui, dans les pays étrangers, possédèrent des succursales actives. Ils créèrent, pour sauvegarder les intérêts de ces négoces, des compagnies d'assurances. Ils gérèrent les Fermes royales et, soutiens du trône, l'aidèrent, par des prêts considé-
rabîes, dans ses affaires de politique intérieure ou extérieure. L'efficacité de leurs efforts ne justifie pas, mais excuse l'énormité de leurs bénéfices et rapines.
Les premiers Tallemant comme les premiers Rambouillet rencontrés par nous dans les ténèbres du passé manifestent déjà sinon de la culture, du moins une intelligence avisée servie par une instruction suffisante. Ils comprennent l'utilité de celle-ci. Au fur et à mesure que leurs générations se succèdent, leurs esprits s'ornent de connaissances plus étendues. Les derniers de ces commerçants font figure de lettrés. Un Boisneau possède les langues anciennes et modernes. Un La Sablière compte parmi les plus délicats poètes de son temps. Un Nicolas II Rambouillet emplit sa demeure de richesses artistiques. Deux Tallemant entrent à l'Académie française et, aux côtés des Bossuet, des Racine, des La Bruyère, des Boileau, des Fénelon, régentent la pensée, fixent le cadre déiinitif de notre grammaire.
La famille atteint, dès lors, le sommet du savoir. Les éru iits sur le terrain littéraire valent les marchands sur le terrain commercial. Tallemant des Réaux, l'un d'eux, produira l'œuvre où s'épanouira le génie intellectuel de la race. Désormais celle-ci, ayant donné, comme une plante vivace, sa fleur et son fruit, n'aura plus qu'à périr.
Tallemant des Réaux n'occupe pas, dans notre estime d'abord, dans notre littérature ensuite, la place qu'il mérite. Nous avons découvert, autant qu'il était possible, — car cet homme modeste se cache avec une étrange opiniâtreté — les aspects de son âme et de son cœur. Les rares contemporains du xvne siècle qui parlent de lui le louent unanime-
ment : « Esprit charmant », dit de lai Robinet. « Un des premiers hommes de notre siècle », écrit Patru, pourtant avare de compliments. La plume de Richelet semble sourire quand elle mot en cause le « charmant des Réaux. » Pour Mll° Petit, précieuse délicate, «Arsamis (des Réaux) est un homme de grand esprit qui sait sa langue dans sa pureté ». Maucroix trace de son ami défunt un portrait dont la sincérité ne peut être contestée, car le blâme s'y mélange à reloge : « C'était, dit-il, un des plus hommes d'honneur et de la plus grande probité que j'aie jamais connus. Outre les grandes qualités de son esprit, il avait la mémoire admirable, écrivait bien en vers et en prose et avec une merveilleuse facilité. Si la composition lui eût donné plus de peine, elle aurait été plus correcte ; il se contentait un peu trop de ses premières pensées, car, du reste, il avait l'esprit beau et fécond et peu de gens en ont [eu] autant que lui. Jamais homme ne fut plus exact : il parlait en bons termes, et facilement, et aussi bien qu'homme de France. ))
Honneur, probité, esprit, sociabilité, voilà, au dire des témoins de son temps, les qualités morales de Tallemant des Réaux. Ajoutons : générosité. Nous l'avons vu, en effet, préoccupé de soulager les infortunes des gens de lettres, de Gombauld, entre autres, de Patru auquel il ouvre sa bourse, à l'instant précisément où elle est à demi-vide. Il aidait aussi des faméliques moins illustres, de simples pauvres. Il le signale par hasard, car il avait la pudeur de ses charités.
Sa civilité, sa courtoisie, sa délicatesse étaient grandes. Nous en rencontrons des preuves nombreuses dans son œuvre. S'il aime Mme de Rambouillet, c'est
surtout, avoue-t-il, pour sa politesse. Sans doute lui reproche-t-il ses raffinements en cette matière; mais il ajoute : « C'est un défaut que peu de personnes ont aujourd'hui, car il n'y a plus guère de civilité ». Sans cesse il désapprouve les attitudes et les actes incorrects, le sans-gêne du président de Champlâtreux à l'égard du présidial de Vitry, les rusticités de Pierre Tallemant, son père, la crudité de langage de la reine Marie de Médicis, les licences de la duchesse de Rohan « qui firent perdre aux jeunes gens le respect porté autrefois aux dames », les brutalités du comte de Brégy, les lubricités sémles du maréchal de la Force, l'impertinence et la grossièreté de Ménage, la malpropreté de Chapelain, la vanité de Costar et de Balzac. Les gens parlant comme Suzanne de Pons, avec « un accent de Saintonge » ou comme tant de gascons épars dans Paris, avec leurs déformations de terroir, ou, comme Mme d'Aiguillon, en entremêlant leurs phrases d'expressions ridicules, offensent ses oreilles. Nulle pruderie, nulle prévention en lui, mais pourtant une vive sensibilité, une prédilection, au milieu d'une société aux mœurs rudes, pour les actes et les âmes limpides. Les « saletés » l'indisposent. Il ne les comprend pas dans ses recueils quand il copie les pièces du Cabinet satyrique. S'il mésestime les femmes, c'est pour les avoir vues, en attitude de coquetterie, plus affamées d'argent que soucieuses de beauté morale. Amadis, puis YAstrée et les écrits espagnols façonnèrent son idéal de galanterie. Voiture fut le modèle de sa jeunesse.
Il ne fait nulle part de déclaration philosophique. II est aisé de voir cependant qu'il adopte à la fois le clair scepticisme de Montaigne, l'épicurisme purifié
de Gassendi et le culte de Descartes. Il est un « esprit fort » sans fanfaronnade, partisan du libre-penser, méprisant le cynisme d'un Des Barreaux et les exagérations pédantesques d'un La Mothe Le Vayer. Par tradition, il observe les rites religieux de sa confession huguenote. La piété ne le tourmente guère. Sa satire, avec impartialité, accable aussi bien les ministres que les prêtres fanatiques.
Sabibliothèque ne correspond pas en abondance àla variété de sa culture. Depuis l'enfance où il se nourrit de romans de chevalerie jusqu'à la vieillesse où il revient aux littératures antiques, il absorbe les livres par milliers, considérant la lecture comme le plaisir éminentdela vie. Philosophes, moralistes, historiens, satiriques, poètes grecs, latins, espagnols, italiens lui sont familiers. Il les cite à toutes les pages de son œuvre. Jeune encore, un des premiers, il emprunte à, Sophocle la matière de sa tragédie Œdipe. 11 s'inspire au*si du grec pour écrire, contre son frère, une satire. En se jouant, pour occuper les loisirs de vacances, il traduit du latin la Guerre de Jugurtha de Salluste.
Cette connaissance précise de quatre littératures étrangères lui permet de juger avec compétence les doctes querelles des pédants, d'apprécier avec aisance leur érudition, de les railler avec certitude, de reprocher même, non sans raison, à Corneille d'avoir encombré le théâtre de la politique de Tacite et des déclamations de Lucain.
Contrairement à la plupart de ses contemporains, il s'intéresse aux œuvres françaises du passé. Sa curiosité remonte les siècles. Il fait ses délices du Roman de la Rose et du Roman de Jehan de Paris.
Il interprète Nostradamus. Il réduit à sa juste valeur le manifeste de la Boétie. IlsavoureRabelais et Agrippa d'Àubigiié. Les poètes de la Pléiade figurent dans ses recueils et Desportes, Bertaut, Régnier, Malherbe, cent autres de moindre importance.
Il ne connaît point les idées préconçues. Il lit toute la production contemporaine, les grandes œuvres comme les petites : philosophie, roman, théâtre, poésie, mémoires, ouvrages galants et précieux, pamphlets, pièces de circonstance et jusqu'au bibus des La Serre, Nervèze, Rom-Croissant, Neufgermain ou Rangouse. Il ne dédaigne même pas les écrivains religieux. Homélies, sermons, paraphrases en prose et en vers, controverses, libelles sortis de plumes catholiques, calvinistes, janséaistes attirent son attention. Il est doué d'un sens critique merveilleux. Il situe les auteurs des soixante premières années du xvne siècle à leur place réelle dans la littérature. Son jugement a été le plus souvent sanctionné par la postérité.
Gomment cette intelligence d'élite, parée dès la vingtième année des éléments essentiels de sa culture, fut-elle amenée à scruter les mœurs de son époque et déterminée à lui consacrer des mémoires? Problème insoluble. Dès le voyage en Italie, Des Réaux regarde, écoute et certainement note sans intention positive. Il est alors un simple spectateur qui transporte dans un domaine nouveau son sens critique avisé.
Le nouvelliste pullule partout à cette époque. C'est un perroquet accueillant les bruits et les colportant. Replaçons-nous, pour comprendre, au milieu de cette société disparue. Le journal n'existe pas. Le Mercure
français, puis la Gazette de France mentionnent les événements politiques, quelques faits concernant la famille royale, la cour, les grands, le clergé, le tout sous une censure étroite. Plus tard la Muze historique de Loret, la Gazette burlesque de Scarron, etc.. apportent quelques caquets d'ordre plus intime. Quoiqu'audacieux, ces chroniqueurs n'outrepassent point certaines limites. Ils ne suffisent pas à alimenter la curiosité maligne d'innombrables oisifs, privés de distractions. L'indiscrétion supplée à leur insuffisance. C'est le grand, le terrible défaut du temps. Paris n'est ni plus vaste, ni plus peuplé alors qu'une de nos villes principales actuelles. La société y est parquée en compartiments étroits. Il y a la cour, il y a la ville, c'est-à-dire la noblesse et la bourgeoisie. Elles fusionnent au moins pour le plaisir, s'intéressent passionnément l'une à l'autre. Un commérage extraordinaire emplit le Louvre, le Palais, les églises, les hôtels particuliers. Un déluge de vers satiriques, de pamphlets manuscrits inonde les maisons. Les ruelles sont des bureaux de nouvelles. On y enrichit sa mémoire de mille faits que l'on répand. Beaucoup, parmi les écouteurs et les bavards, confectionnent des recueils. On écrit énormément. La province, l'étranger même sont arrosés de médisances par les épistoliers. La correspondance inédite d'Henri Arnauld, futur évêque d'Angers, abonde ainsi en menus propos ; celle du grand Condé, circonspecte pourtant, précise cette fureur d'inquisitions puériles ; celle de Mme de Sévigné, modèle du genre, hors quelques sacrifices à la maternité et à l'amitié, reflète uniquement le babillage de la cour et de la ville. Ni l'abbé, ni le prince, ni le marquise ne s'inquiètent de
vérifier leurs assertions. L'important, c'est d'amuser leurs lointains amis.
Gomme les précédents, comme plus tard Saint- Simon, Tallemant des Réaux satisfait sa curiosité naturelle; mais son grand mérite, dès qu'il prend la plume, c'est de n'accepter point sans contrôle le racontar. Quand, à la lin de 1657, il commence à rédiger les Historiettes, il prend tout de suite de graves engagements. Je n'écrirai rien, dit-il que « de digne d'être remarqué... Je prétonds dire le bien et le mal sans dissimuler la vérité et sans me servir de ce qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés ». Il croit à l'utilité de son travail. Il n'en espère pas la publication, au moins de son vivant. Il est libre de toute contrainte et soucieux de sincérité, car il est (( homme d'honneur et de probité ». La malveillance serait d'ailleurs pour lui sans objet, puisqu'il ne tirera de son œuvre aucune satisfaction.
L'observation directe lui fournit la plus grande part de sa délectable histoire des mœurs. Nous croyons même que s'il consent à demeurer dans l'ombre, malgré ses dons, c'est pour prendre plus à l'aise, sans exciter la méfiance, les dessins primitifs de ses portraits. La société, sauf quelques intimes, ne connut de lui qu'une image de poète léger, d'annotateur de Voiture, de docte dédaigneux de l'érudition.
Il eut pourtant des renseigneurs, avertis de son dessein de mémorialiste, amis en général, amis dignes de foi. Patru l'avocat, Maucroix le chanoine de Reims, Quillet le poète néo-latin, d'Ablancourt le traducteur, Darbo le théologien, Ruvigny, Gédéon II, plusieurs autres. 11 ne le cache point. Il écrit : « Malleville m'a conté... J'ai ouï dire à Le Pail-
leur... Frémont m'a dit... On m'a assuré, et cela vient de Le Camus, avocat... » Beaucoup lui rapportent des contes de provinces où il possède des relations capables de confirmer ou d'infirmer leur véracité. Ces contes concernent d'ailleurs le plus souvent des personnages ayant vécu dans son intimité à Paris (Salomon Virelade, Mmed'Espagnet, Du Bure, Lalanne, Porchères-Laugier, Daniel de Priezac, parmi les Bordelais) (1).
A Mme c'e Rambouillet surtout, il emprunte ample matière : « C'est d'elle, dit-il, que je tiens la plus grande et la meilleure partie de ce que j'ai écrit et que j'écrirai dans ce livre ». Il se place, en effet, sans cesse sous sa sauvegarde. Elle est une garantie d'honnêteté. Il est « son plus particulier ami », son confident. Il lui accorde pleine confiance. Tous deux collaborent. L'une parle, l'autre tient la plume. L'énorme milieu Rambouillet entre ainsi dans les Historiettes. Mais la marquise, offrant en hommage à son sigisbée des heures solitaires les gerbes de ses souvenirs, mêle parfois aux délicieux parfums de son intimité les odeurs moins douces respirées à la cour d'Henri IV et de Louis le Juste. Des Réaux ne pouvant vérifier, sur l'époque lointaine où vivait le Vert Galant et sur l'intimité de Louis XIII, les dires de son amie, nous signale du moins ses ressentiments et leur cause (2).
(1) Plusieurs historiettes sur des gens de province ont été vérifiées et reconnues exactes. V. Tamizey de Larroque : Notes sur Mms d'Hallot, 1872; E. Grave : Notice sur Talleynant des Réaux dans Seine-et-Oise, in Commission des Antiquités et des arts du Département de Seine-et-Oise. 1903, p. 74 et s.
(2) Raoul Rozières : Une historiette de Tallemant des Réaux annotée par un folkloriste, 1894, contrôlant les propos de Des Réaux sur Henri IV, n'a pas assez tenu compte que lemémoria-
Gomment d'ailleurs soupçonner sa droiture? Ses scrupules se manifestent partout quand on se donne la peine d'examiner de près ses pages : « Je n'ai ouï dire cela qu'au petit Guénaut écrit-il. Je crois qu'il était mal informé. » Ailleurs, après avoir relaté l'historiette de Pellot, il la biffe tout entière et ajoute : « Tout cela est faux ». Ailleurs encore, ne retrouvant plus dans son manuscrituneanecdoterelativeaM.de Cornusson La Valette, il déclare son inexactitude : (( J'ai eu de faux mémoires », avoue-t-il simplement. On pourrait multiplier les exemples de cette rectitude. Ils abondent.
De même Des Réaux utilise-t-il un imprimé? il l'indique : ainsi le Journal du cardinal de Richelieu; mais il se défend contre la tentation du document. S'il interroge la vie manuscrite de Malherbe par Ptacan, honnêtement il le précise. Cela le gêne. Pour écrire l'historiette de la reine Marguerite, il pourrait consulter les mémoires secrets de Peiresc. Il s'y refuse. Il connaît l'existence de nombreux inédits. 11 les a lus : « Je ne mettrai ici, dit-il, que ce qui ne s'y trouve pas... » Il veut rester original, personnel, devoir le moins possible à autrui.
Ce bourgeois est admirablement placé pour tout voir et tout entendre. Sa parenté fraye dans l'ombre avec les rois, pensionne les ministres, subventionne les grands toujours à court d'argent. Longtemps puissante et honorée, elle s'infiltre dans tous les mondes.
Nous avons montré, au cours de nos deux volumes,
liste, privé de moyens de vérification, ne pouvait rapporter que des on-dit. Quelques erreurs, d'ailleurs discutables, sur ce sujet hasardeux, :.e suffisent pas pour suspecter sa bonne foi.
le mécanisme des relations personnelles de notre héros, où et comment il connut ses personnages. D'innombrables actes notariés et pièces d'archives, découverts par nous, nous ont permis de conlirmer ses propos par des preuves incontestables. Gela ne devrait-il pas suffire à lui restituer la qualité, contestée jusqu'à l'heure sans valables arguments, d'historien véridique?
Qui met-il en scène d'ailleurs, sinon des gens de son milieu immédiat, à commencer par sa famille? On ne l'a pas assez remarqué, il emprunte tout d'abord pour plus d'un tiers la matière de son œuvre à la société protestante. Or si Ton veut se rappeler quelle situation éminente occupaient ses parents au Temple, au Consistoire et dans les synodes, on appréciera que nul ne pouvait recevoir d'informations plus nombreuses, plus diverses et plus sûres que lui sur cette société. Les financiers et les parlementaires qui tiennent aussi une place privilégiée dans les Historiettes ne pullulent-ils pas aux logis de son père, de son beau-père, de son cousin Gédéon II (1)? Si des conseillers-secrétaires du roi apparaissent, par douzaines, au long de ses pages, ne se l'explique-t-on pas par le fait que Tallemants et Rambouillets appartenaient à leurs collèges?
Bien mieux que Pellisson, Des Réaux connut les accadémiciens dans leurs personnes et dans leurs œuvres, lia amitié avec les plus illustres, les reçut dans sa maison, les rencontra chez son frère François et son cousin Paul, les contempla, comme tant
(!) Ils tiennent une si grande place-dans les Historiettes qu'Ernest Bertin peint, dans son livre : Les Mariages dans V ancienne France, 1879, p. 496 et s., les financiers d'après Tallemant.
d'autres gens de lettres, l'échiné aplatie devant les financiers. La bande bigarrée des comédiens lui fut ouverte dès sa jeunesse. Il coudoya Mondory à l'Hôtel de Rambouillet, Floridor et la troupe du Marais chez son cousin Gédéon II, la Baupré, actrice renommée de l'Hôtel de Bourgogne, chez Pierre Tallemant. Molière juvénile était son voisin dans la paroisse Saint-Eustaehe ; il le revit illustre dans la ruelle de son amie Honorée de Bussy. Les avocats en renom, Patru et Nublé surtout, furent ses amis. Guénaut, médecin notoire, soignait sa famille; Menjot, médecin philosophe, lui était allié.
On soutiendrait malaisément que les femmes dont son œuvre rappelle les amours, les stupres, les turpitudes, mais aussi, et souvent en termes exquis, la grâce, la noblesse d'âme, les traits heureux de caractère, épouses de financiers, de parlementaires, précieuses galantes, dévotes furent volontairement maltraitées par lui. Il méprise les méprisables ; il exalte les vertueuses. Il lave la duchesse d'Aiguillon des imputations calomnieuses des vaudevillistes. Pas une de ses phrases n'élève un doute sur la valeur morale de Madeleine de Scudéry. Il chante les hauts mérites d'une duchesse de Liancourt ou d'une marquise de Brassac. Son estime pour Mme Pilou s'affirme nettement et Tonne trouve pas sous sa plume une ombre de rancune contre MmeCornuel, ennemie, pour raisons d'intérêt, de ses proches.
C'est une grave erreur que de le considérer comme le contempteur de la noblesse, par esprit de caste. La noblesse occupe dans ses écrits une place peu importante. Familières lui étaient les mœurs des grands introduits dans sa galerie. Les Rohan, par
exemple, entretenaient, nous l'avons vu, des relations avec sa famille. C'étaient des personnages si unanimement décriés qu'en retraçant simplement leurs annales intimes l'historien, aux yeux de l'ignorant, prend figure de calomniateur. Que dire des Harlay, des Gondi, des Bellegarde, des Bassompierre, des Châtillon, des Condé? Une ombre ternit leur gloire si l'on se penche sur leurs âmes.
Nulle part on ne rencontre trace réelle d'une haine de Des Réaux. Jacques Bibaud même, bourgeois considérable qu'il avait des raisons excellentes d'exécrer, n'a pas tenté sa plume. Il se contente de dire, en une ligne, qu'il fut infidèle. C'est vérité, non vengeance.
Tallemant des Réaux commente fort souvent l'actualité. Des bouffonneries ou des drames enregistrés par lui ne sont, en réalité, que des faits publics dont il souhaite conserver les images plaisantes ou tragiques. Les extravagants, les burlesques l'attirent. Ils rompent le trotte-menu de la vie courante.
Le fond principal des Historiettes, nous le répétons, est uniquement prélevé sur les groupes au milieu desquels Des Réaux évolua. Si la société de cette époque est divisée en deux classes nettement séparées, Paris est fragmenté en paroisses. Ces paroisses, pareilles à des îlots dans la ville, reproduisent sa physionomie générale diminuée (1). On s'y connaît, on s'y fréquente. Leurs rues sont d'étroits couloirs où passe la voix railleuse de la médisance.
Que va faire Des Réaux élaborant les Flistoriettes?
(l) Sauf quelques-unes d'entre elles qui groupent des gens de même profession : Saint-Etienne-du-Mont les procureurs, Saint- Germain-l'Auxerrois les Conseillers au Grand Conseil et les maîtres de la Chambre des Comptes.
Après avoir utilisé les documents de Mme de Rambouillet sur des personnages du temps passé, il contera tout d'abord les aventures des gens habitant la rue des Petits-Champs, première rue habitée par lui à son arrivée de Bordeaux. Gela forme déjà un bon lot d'historiettes, si l'on songo qu'Henri de Lorraine, archevêque de Reims, Launay-Gravé, La Vrillière, d'Emery, le marquis de Senneterre, Bautru, Tubœuf, La Bazinière, Jacques Véroa, Mme Roger, Paul Yvon sont établis dans cette rue. Il écrira de même l'histoire d'autres rues où il élut domicile, la rue de l'Université par exemple où réside près de lui le président Tambonneau, la rue des Fossés-Montmartre où grouille la colonie des Rambouillet, la rue Saint-Thomas du Louvre où s'élèvent les hôtels de Rambouillet, de Chevreuse, de Brassac, les maisons de Voiture et de Mme de Vervins.
Peu à peu, dans la suite, il étendra son étude aux paroisses tout entières. Saint-Eustache avec ses financiers, ses marchands, ses seigneurs, ses huguenots lui prodiguera, en grande majorité, les sujets de ses portraits psychologiques, lui fournira de curieux faits, comme cette émeute survenue à l'occasion du remplacement de son curé, Etienne Tonnelier. Saint- Sulpice où il s'installera marié deviendra, après 1646, le champ de ses investigations. A partir de 1656, il poursuivra son enquête dans la paroisse Saint-Roch où son ménage se fixera pour quelques années. Il moissonnera aussi d'innombrables anecdotes dans la paroisse Saint-Nicolas des Champs, repaire des parlementaires, asile deMontauron et de Gédéonlï, refuge du groupe Gonrart-Scudéry-Pellisson. 11 amassera enfin quelques glanes dans les paroisses Saint-Paul
où vécurent Mmes de la Suze et Pilou, et Saint-Germain l'Auxerrois où les satiriques tinrent longtemps leurs assises.
Nous avons retrouvé et donné à dessein, dans nos notes, les adresses de tous les personnages des Historiettes cités au cours de la présente étude. Nous ne l'avons point fait dans le but ingénu de nous parer d'érudition, mais pour appuyer sur une base sûre nos affirmations postérieures; car, à notre avis, Tallemant des Réaux a écrit l'histoire de quatre riches paroisses parisiennes, trois successivement habitées par lui, la quatrième ouverte à sa curiosité par V entremise de parents et d'amis fort répandus dans les mondes parlementaire et précieux. Ainsi, de quelque manière qu'on l'envisage, on acquiert la conviction que, loin de vaguer dans l'hypothèse, comme on l'en a incriminé, il paraît, au contraire, stimulé par une haute conscience d'historien.
Des Réaux, nous l'avons dit, retoucha et compléta sans cesse les Historiettes. En 1685, il y ajoutait encore. Nous sommes convaincu qu'il n'écrivit point les Mémoires de la Régence auxquels il renvoie fréquemment. S'il les avait écrits en effet, il eût arrêté sa rédaction des Historiettes, selon son projet primitif, à la mort de Louis XIII au lieu de la poursuivre jusqu'à la mort de Mazarin et au delà. Les Mémoires de la Régence devaient comprendre les faits recueillis pendant l'administration du cardinal. Or les Historiettes elles-mêmes restèrent inachevées. Vainement y cherche-t-on celles de Mmede Longueville et des Précieuses désignées par Des Réaux comme devant clore le cycle de l'hôtel de Rambouillet. Il fut certainement détourné de ses réalisations par les procès, les cha-
grins domestiques, la ruine dont sa vie fut accablée à partir de 1661.
Toute littérature consista dès lors pour lui à commenter Voiture, à emplir de pièces à sa convenance ses recueils. Deux de ceux-ci seulement nous sont parvenus. Une table, insérée dans l'un, nous révèle l'existence de quatre autres. Peut-être Des Réaux en possédait-il autant que Gonrart. Il datait et annotait soigneusement chacune des poésies et des proses conservées. Au milieu d'une foule de vaudevilles et couplets satiriques, se rencontrent des pièces raturées. On les lui pourrait attribuer si l'on ne se rendait compte que, choqué par leurs discordances, il corrige souvent les vers mal bâtis de contemporains. Ses recueils attestent qu'aucun fait d'ordre intellectuel ne le laissait indifférent. Les grands classiques à peine entrevus à Fépoque où il élaborait les Historiettes, y figurent tous, sauf La Bruyère, trop tardif dans sa production. Plusieurs de leurs œuvres inédites y ont été retrouvées (1).
Comme tous les amateurs de vérité intégrale, Tallemaat des Réaux a reçu l'admiration et le blâme posthumes. Monmerqué l'a défendu avec mollesse contre le dénigrement. Sainte-Beuve, après examen superficiel du « médisant bourgeois », a loué sa langue excellente, son jugement « naturel et fin », mais a fait des réserves prudentes sur sa véracité. Par contre un professeur, M. Mario Schiff, a osé, en Italie il est vrai, étudier « la société au temps de Corneille d'après
(l) Les deux recueils de Des Réaux, conservés à La Rochelle, ont été étudiés par Meschinet de Richemont dans Bull. hist. et philolog. du comité des travaux hist. et scientif. de La Rochelle, 1892; Pierre Brun : Autour du XVIIe siècle, 1C01.
les Historiettes », vanter « le bon style, la finesse, le sens du comique » de notre écrivain, affirmer sa moralité, son mépris des coquins, son respect de la vertu. Remy de Gourmont, l'envisageant en peintre autant qu'en conteur, a prôné sa phrase nerveuse où les adjectifs « sont des actes. »
A ces hommages d'esprits de haute qualité, ne s'ajoutent guère, à travers le temps, que quelques succinctes notices de biographes mal informés (1). Pourtant quiconque jouit d'une phrase, d'un croquis, d'un portrait, d'un tableau traités par un maître trouve pleine satisfaction à parcourir les Historiettes. Tallemant des Réaux, selon sa propre confidence, écrivait avec facilité, mais avec cette facilité que donne la pleine possession du talent. Son originalité éclato à toutes les pages de son œuvre. Nul, et pas même Brantôme, auquel on l'a comparé, ne campe ses personnages avec plus de relief, des traits plus précis, des moyens d'expression plus variés et plus sobres. Aucune contrainte, jamais. Le modèle est fixé en quelques lignes dans la mobilité de son caractère et de son physique. Il s'agite sur des fonds colorés avec une science délicate des nuances. La vie grouil-
(l) Trois notices inédites de Jourdan, Jaillot et Délayant subsistent à ia B. L. R. ms. n" 319, 349, 358. En outre des Notices de Monmerqué {Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1835 et Historiettes, V11T, complétée par une autre notice : Biographie Michaud, art. Tallemant), de Sainte-Beuve (Constitutionnel du 19 janvier 1S57 et Causeries du Lundi, 1858, XIII, 142 et s.) et de Rémy de Gourmont : Promenades littéraires, 3e série, 1919, p. 233 et s.), citons : Pierre Damien Rainguet : Biographie soAntongeaise. 1851.. p. 517 et s. ; Feuilleret et De Richemond : Biographie de la Charente inférieurs, 1875, II, 728 et s.; Paul d'Estree : Physionomies charentaises dans V Avenir de Surgêres des 28 décembre 1878, 4, 11 et 18 janvier 18 9; 0. Douen : op. cit., II, 285. V. aussi, F. de Coursy et Carmontelle : Le Pendu, opéra comique en 1 acte tiré des Historiettes de Tallemant des Réaux.
lante des Historiettes découle de ces crayons animés.
Le style de Des Réaux, simple, vif, lumineux, plein de vigueur, abondant en images heureuses, fourmillant de pittoresque, n'emprunte ses formes à aucun type de l'époque. Il échappe à toutes les sujétions. Nul vestige en lui de gonflement romanesque, nulle trace de préciosité. Les anecdotes, grâce à lui, prennent parfois une singulière saveur picaresque. Parfois aussi, quelque moine les étoffant de ses paillardises, elles dérobent au fabliau son allure de gaillarde gaieté. Le plus souvent elles coulent, limpides et riantes, comme petites sources sous le soleil, parmi les mousses.
Sans doute, de ci, de là, la composition des Historiettes se manifeste-t-elle quelque peu déréglée, mélangeant les faits de différentes époques, s'alourdissant de digressions, d'équivoques, de parenthèses excessives; mais ces imperfections sont rachetées par des pages nombreuses où s'épanouit le pur esprit français fait d'ironie, de causticité, de gentillesse, de bonne humeur.
Dans la fadeur où sombrait la littérature de son temps, Tallemant des Réaux, mieux que Sorel et les burlesques, retrouva le sens de la réalité. Il fut un précurseur, cherchant dans la vie la matière de ses inspirations, dédaignant les formules, rejetant les férules de l'antique, soucieux de créer. Avec Saint- Simon, moins docte que lai, plus touffu, plus venimeux, avec La Bruyère, plus mesuré, il partage la gloire de découvrir aux temps présents le vrai visage d'une société couverte d'un masque par la tradition.
FIN Mai iyi9-février 1922.